Jeudi 7 novembre 2019

« Certaines personnes […] trouvent plaisir dans l’attente. Pour cela il faut posséder un esprit philosophique porté à l’espérance »
Sylvain Tesson parlant de Vincent Munier

Pour que le beau livre de Sylvain Tesson existât, il fallut d’abord un artiste qui le précéda et l’emmena avec lui : Vincent Munier.

Vincent Munier a un site sur lequel, il montre les photos qu’il réalise et dont il fait par la suite des livres : http://vincentmunier.com/indexflash.html

Vincent Munier et Sylvain Tesson

Sylvain Tesson écrit :

« Munier, lui rendait ses devoirs à la splendeur et à elle seule. Il célébrait la grâce du loup, l’élégance de la grue, la perfection de l’ours. Ses photos appartenaient à l’art, pas à la mathématique. » page 40&41

Sur ce site vous trouverez des photos magnifiques comme ce loup :

Pour accompagner ces photos réalisées dans l’attente et le silence, j’ai souhaité mettre en exergue une phrase de Sylvain Tesson dans son livre que je remets dans son contexte (page 23):

« L’affût est un pari : on part vers les bêtes, on risque l’échec. Certaines personnes ne s’en formalisent pas et trouvent plaisir dans l’attente. Pour cela il faut posséder un esprit philosophique porté à l’espérance. »

Parce qu’il faut savoir faire silence, attendre.

Sylvain Tesson avant son aventure avec Vincent Munier n’était pas de ce genre.

Il suivait plutôt cette règle qu’il écrit ironiquement page 17 :

« L’ennui court moins vite qu’un homme pressé »

Mais à la fin de son livre et de l’expérience partagée avec le photographe amoureux de la nature, il révélait (page 161)

« J’avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aidait à aimer le monde »

Mais Vincent Munier dans sa quête de l’inaccessible et du monde sauvage exprime une crainte :

« Depuis 30 ans, je balade mes objectifs pour tenter de montrer le beau (…) à la recherche d’endroits où la nature n’a pas été maîtrisée, gérée. En France, parfois je suffoque. [Au Tibet], si haut, on se sent respirer. Mais je vis le paradoxe de montrer des endroits non anthropisés, où il peut y avoir un tourisme qui pourrait porter préjudice à ces animaux. Je suis en mutation à ce niveau-là, je réduis mes voyages pour essayer d’être cohérent. »

Il avoue par ailleurs qu’on peut aussi regarder la nature dans les Vosges.

Car en effet, le monde sauvage n’a pas besoin de l’homme. L’homme qui par sa démographie et son désir inexorable de croissance augmente sans cesse son emprise sur la terre, faisant reculer le territoire des autres espèces qui disparaissent par une <extinction de masse dont le rythme s’accélère>.

Lorsque le dernier hectare de vie sauvage aura été éradiqué pour installer des humains ou leurs œuvres, je ne donne pas cher de la durée de survie qui restera à homo sapiens. Et cela arrivera bien avant le dernier hectare, si nous ne savons nous arrêter à temps et fixer des limites à nos désirs insatiables.

Sylvain Tesson entreprend une réflexion sur les hommes qui sont sortis des grottes :

« La grotte dans laquelle je venais de rentrer avec Léo avait été occupée. […] Les grottes avaient constitué la géographie matricielle de l’humanité dans ses lamentables débuts. Chacune avait abrité des hôtes jusqu’à ce que l’élan néolithique sonne la sortie de d’abri. L’homme s’était alors dispersé, avait fertilisé les limons, domestiqué les troupeaux, inventé un Dieu unique et commencé la coupe réglée de la Terre pour parvenir, dix mille ans plus tard, à l’accomplissement de la civilisation : l’embouteillage et l’obésité. On pourrait modifier la pensée B139 de Pascal : – « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repose dans une chambre » – et trouver que le malheur du monde débuta quand le premier homme sortit de la première grotte » (pages 135 & 136)

Je ne partage pas ces propos désabusés. Je suis heureux que l’homme soit sorti de la grotte, parce que sinon il n’y aurait pas eu Jean-Sébastien Bach, William Shakespeare, Léonard de Vinci, Pasteur et tant d’autres que l’humanité s’honore de compter parmi les siens.

Mais la raison devrait nous inciter à méditer cette parole qu’on attribue à Géronimo, le chef amérindien :

« Quand le dernier arbre aura été abattu, la dernière rivière empoisonnée et le dernier poisson péché, alors l’homme s’apercevra que l’argent ne se mange pas. »

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Mercredi 21 novembre 2018

« Images interdites de la grande guerre »
Expositions et livre montrant et évoquant des photos de la guerre 14-18 qui avaient été censurées à l’époque

La guerre 14-18 a été une grande productrice de propagande et déjà de fake news.

Le site Agora vox parle d’« une diffusion massive de leurres invraisemblables » :

« Plus [les armes] sont perfectionnées, moins elles causent de morts et de blessés ! (Le Temps, 4/8/1914). Celles de l’ennemi, en tout cas, ne sont pas dangereuses ; c’est de la camelotte ! (L’Intransigeant, 17/8/1914) : les obus (shrapnels) éclatent en pluie de fer inoffensive ! Les blessures par balles ne sont pas dangereuses ! »

Et il existait aussi la censure.

Aujourd’hui je voudrais vous parler de la censure de photos prise pendant la guerre.

Pendant la guerre 14-18 le Haut commandement français avait compris l’intérêt et l’impact sur les populations que pouvaient avoir des photos de guerre et aussi les dangers et risques que cela représentait.

La photo avait déjà des dizaines d’années d’existence.

Même s’il fallut de nombreuses inventions avant d’aboutir à la photographie, on commence souvent l’histoire de cette technique avec Joseph Nicéphore Niépce, inventeur de Chalon-sur-Saône, qui parvint à fixer des images sur des plaques (1826 ou 1827). Louis Daguerre poursuit les expériences et parvient à raccourcir le temps de pose à quelques dizaines de minutes (quand même !). Et la date conventionnelle de l’invention de la photographie est fixé au 7 janvier 1839, jour de la présentation par Arago à l’Académie des sciences de l’« invention » de Daguerre, le daguerréotype.

Et ce n’est pas la guerre 14-18 qui fut le premier conflit à être photographié. Lors du mot du jour du <Lundi 17/03/2014> consacrée à « La guerre de Crimée » que Napoléon III avait mené contre la Russie (1853-1856).j’avais évoqué des photos qui avaient été réalisées et dont certaines ont été publiées sur le site de l’Obs : <Des photographies de la guerre de Crimée en 1855>.

Mais revenons aux photos censurées de la première guerre mondiale.

Plusieurs expositions ont présenté ces photos, appelées images interdites..

  • En octobre 2014 à l’Université Paris 1 au Centre Panthéon Sorbonne
  • Plus récemment une exposition au premier semestre 2017 a eu lieu au Château de Vincennes.

Un livre est paru sur ces deux expositions. Vous voyez ci-dessus la photo qui orne le livre et était aussi celle qui se trouvait sur l’affiche des deux expositions évoquées. Elle représente un soldat au repos et ayant l’air désabusé.

Pour ma part j’ai pu l’emprunter à la Bibliothèque de la Part-Dieu à Lyon.

Ces photos qui n’ont pas été montrées pendant la guerre étaient pourtant l’œuvre d’une Unité de l’armée elle-même. Il n’était évidemment pas question d’embarquer des journalistes ou des photographes privés et de les laisser prendre les photos qui leur auraient paru pertinentes.

La section photographique de l’armée (SPA) est créée en 1915 pour fabriquer jusqu’en 1919 l’image officielle de la guerre en France.

Le livre prétend que la SPA est le premier organisme de production d’images officielles en Europe.

Ces expositions et ce livre présentent donc des vues qui n’ont jamais eu le droit de paraître. Censurées dès leur production, pour des raisons stratégiques, diplomatiques et aussi parce qu’elles auraient pu nuire à la crédibilité du discours du Haut commandement ou au moral de l’arrière, voire remettre en cause l’image négative de l’ennemi. Mais elles ont été inventoriées et conservées, comme toute administration et toute armée sait le faire.

Dans la préface au livre Annette Becker évoque l’écrivain Ernst Jünger qui en 1934 déclarait :

« La photo est une arme »

C’est donc une arme qui peut se retourner contre son auteur, sinon comment expliquer que l’Armée ait voulu censurer ses propres images.

Il existait une commission de censure spéciale qui était chargé de réaliser ce tri.

Il y a essentiellement deux types de raison :

  • Un premier groupe revêt un caractère stratégique
  • Le second rassemble des clichés pouvant avoir un effet négatif et contre-productif sur la propagande de la France aussi bien tournée vers l’intérieur que vers l’extérieur du territoire.

C’est l’Armée qui a fait les photos, les a répertoriées, classées et conservées. Ce ne pouvait donc être que l’armée qui organise ces expositions. C’est encore l’Armée qui affirme que sur un fonds de 90 000 clichés, il n’y a que 8% qui ont été censurés.

L’exposition commence donc par les photos censurées par stratégie et intérêts militaires. Ainsi des photos de postes d’observations ou de canons ne devaient pas être vues par l’ennemi. Cela ne présente à mes yeux pas grand intérêt.

Je suis beaucoup plus intéressé par le second groupe.

Il y a d’abord des photos de morts, de corps déchiquetés de mutilés qui ne sont pas compatibles avec les affirmations des journaux citées en début d’article.

Mais il y a d’autres photos qui me paraissent plus intéressantes à regarder avec nos yeux du XXIème siècle et 100 ans après ces terribles évènements.

J’en ai choisi trois.

1/ L’appel d’une classe d’âge en janvier 1916


Le commentaire du livre est celui-ci :

« Les hommes sur cette photographie, au visage particulièrement juvéniles, ont l’air préoccupés, soucieux […] On ne voit pas de franche résolution, d’envie de se battre ou plus simplement de sourires comme dans les représentations montrant la mobilisation et le départ des premiers combattants et abondamment diffusées. »

Et donne l’explication de la censure :

« [Cette] photo exprime ce que l’opinion ne doit pas voir, l’image de la résignation »

Ces jeunes ne croient pas aux sornettes que racontent les journaux et que les balles allemandes ne tuent pas. Ils ont tout simplement peur et à raison. Combien de ces jeunes gens vont mourir au front ou être mutilés, dans les deux années qui suivent la prise du cliché ?

2/ Le prisonnier allemand


Les soldats français sont fiers, ils ont attrapé un soldat ennemi. Le soldat allemand est assis et mange un morceau de pain.

Cette fois je trouve le commentaire particulièrement approprié et incisif :

« Les Français posent bravache devant l’objectif tous debout, grands souriants. […] L’Allemand lui, l’autre a l’air minable, tout petit, recroquevillé, tout juste bon à grignoter un morceau de pain. C’est sûr qu’ils n’ont rien à manger chez eux ces barbares. Il a peur, il ne comprend rien que va-t-on faire de lui ? Pourtant, la convention de Genève sera respectée, demain il partira pour un camp de prisonniers […]. Très loin des siens. Pour lui la guerre est finie, c’est lui qui devrait sourire. »

Mais pourquoi censurer une telle photo ?

Parce qu’il faut que l’ennemi soit monstrueux, assoiffé de sang, cruel.

Cet homme simple, un peu perdu ne peut pas être haï.

Au contraire, un élan d’empathie peut apparaître.

On construit l’ennemi, on le raconte, on le criminalise pour pouvoir le haïr.

Et alors la dernière photo que j’ai choisie dans ce livre est encore bien pire pour la censure de l’armée.
3/ Tombe faite par les allemands à un « héros français »


Dans un cimetière manifestement peu entretenu, avec en arrière-plan, un village relativement épargné par la guerre et les bombardements, cette tombe attire l’attention.

Il est écrit en allemand « Ein Französicher Held » « Un héros français »

Le commentaire en 2014 est :

« Cette inscription peut être émouvante, en ce qu’elle montre que même entre adversaires, on honore le courage de l’ennemi en lui offrant une sépulture… un geste rare. »

Il est bien évident qu’on ne peut montrer un tel geste chevaleresque de l’ennemi.

Aujourd’hui nous savons que parfois, les soldats des deux camps ont fraternisé.

J’ai évoqué ces moments dans le mot du jour du <21 décembre 2015>

Et j’avais utilisé comme exergue, cette phrase d’Albert Cohen :

«Frères humains et futurs cadavres, ayez pitié les uns des autres. »

<1151>

Vendredi 20 janvier 2017

Vendredi 20 janvier 2017
«Finalement !»
Premier mot du pape François en s’approchant de Kirill Patriarche de l’église Orthodoxe
Nos médias parlent abondamment des dissensions et des conflits à l’intérieur de l’Islam entre les sunnites et les chiites.
Mais on parle peu du grand schisme chrétien entre les Catholiques et les Orthodoxes qui date de 1054. Le 16 juillet 1054, le légat du Pape chef de l’Église de Rome dépose sur le maître-autel de Sainte-Sophie de Constantinople une bulle excommuniant le Patriarche de l’Eglise orthodoxe Michel Cérulaire, excommunication qui fut suivie de celle des responsables catholiques par le patriarche.
Depuis cette date (962 ans) le Pape et le Patriarche ne se sont jamais rencontrés avant le 12 février 2016 à l’aéroport de La Havane, à Cuba. La photo montre l’accolade que se donne ces deux responsables religieux.
« Finalement ». C’est le premier mot qu’a prononcé avec douceur le pape François en échangeant une longue et chaleureuse accolade avec le patriarche de Moscou, Kirill.
Par la suite le Pape a dit : « Nous sommes frères ». Il a quand même fallu près de mille ans pour que cette « évidence ? » puisse être exprimée.
Plusieurs articles ont relaté cette rencontre historique :
Cette série de photos a commencé par une photo montrant les dégâts de la guerre, elle finit par une photo de réconciliation d’un conflit de mille ans.
Nous avons besoin d’espoir et de croire en l’avenir. Tout ce qui peut nourrir cette espérance doit être savouré avec délectation.
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Jeudi 19 janvier 2017

https://ssl.gstatic.com/ui/v1/icons/mail/images/cleardot.gifJeudi 19 janvier 2017
« Homo sapiens d’hier et d’aujourd’hui : Solar Impulse survole les pyramides »
Une photo qui confronte le XXIème siècle et l’homo sapiens d’il y a 4500 années
Solar Impulse est cet avion solaire réalisé à l’initiative des Suisses Bertrand Piccard et André Borschberg, à l’École polytechnique fédérale de Lausanne.
Cet avion vole de nuit comme de jour, sans carburant ni émission polluante pendant le vol, un avion monoplace à moteurs électriques alimentés uniquement par l’énergie solaire, jusqu’à effectuer un tour du monde.  Sur leur site, il est indiqué qu’ils ont pu voler 40 000 km uniquement avec l’énergie solaire recueillie et stockée.
Ainsi le 23 juin 2016 : au terme d’un périple de 6 272 kilomètres au-dessus de l’océan Atlantique, l’avion Solar Impulse 2 a atterri jeudi 23 juin à Séville, dans le sud de l’Espagne.
Et puis du 11 au 13 juillet, André Borschberg vole de Séville au Caire, en survolant les Pyramides avant d’atterrir.
Cette photo montre la rencontre du génie humain du XXIème siècle qui survole le produit du génie humain d’il y a plus de 4 500 ans.
N’est-ce pas une raison d’émerveillement et aussi d’espoir ?
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Mercredi 18 janvier 2017

Mercredi 18 janvier 2017
«Un selfie»
Pratique des temps moderne
Selfie géant de Clinton, le 21 septembre 2016 à Orlando en Floride
Et à la fin de son meeting, dans une mise en scène savamment organisée, Hillary Clinton invite ses partisans de prendre un selfie “collectif et individuel” avec elle. Et on voit cette photo incroyable d’une leader politique qui salue une foule qui lui tourne le dos !
Dans des cérémonies religieuses, il arrive que l’officiant tourne le dos aux fidèles, mais c’est pour regarder dans la même direction vers un Dieu ou un Lieu qui unit la communauté et manifeste son «Nous».
Ici il y a une photo tournée vers son ego : «Moi et Hillary Clinton». L’individualisme poussé à son extrême : ils sont dans une manifestation politique où normalement ils devraient pouvoir créer un «Nous» autour de valeurs communes. Mais ce qui importe est de faire une photo où il n’y a que moi et la vedette de la soirée…  qui aurait dû être la première femme présidente des États-Unis …
Le Figaro a demandé à un philosophe et théologien, Bertrand Vergely d’analyser cette photo, je vous laisse le lire : <www.lefigaro.fr/vox/monde/2016/09/26/ selfie géant d’Hillary Clinton>
Outre cette manifestation de l’égocentrisme, cette photo révèle aussi la tendance de prendre des photos à chaque instant et comme pour la photo d’hier de ne pas simplement regarder avec ses yeux.
C’est pourquoi cette photo me fait également penser à une chronique de François Morel qui décrit l’émotion d’un enfant qui va se produire en spectacle avec sa classe devant des parents et ses parents. Il raconte combien ce moment est important pour lui et aussi sa peur que ses parents ne le regardent qu’à travers leurs appareils numériques pour faire des photos et des vidéos de ce moment, plutôt que de simplement le vivre.
La supplique de l’enfant est : « Papa, maman, regardez-moi, mais avec vos yeux»
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Mardi 17 janvier 2017

Mardi 17 janvier 2017
« Les hommes regardent la réalité virtuelle, un homme regarde rien qu’avec ses yeux »
Mark Zuckerberg , photo prise à Barcelone à la veille de l’​ouverture du Mobile World Congress de Barcelone
Mark Zuckerberg,  traverse une foule assise et aveugle. Ceux qui la composent ont un casque de réalité virtuelle vissé sur le crâne, plongés dans un autre monde et ne voient pas le patron de Facebook déambuler parmi eux.
Bien sûr cette photo peut techniquement s’expliquer , des journalistes sont en train de tester un casque de réalité virtuelle et Mark Zuckerberg traverse tranquillement la salle pour aller sur la tribune vanter les mérites de cette nouvelle technologie..
Mais dans l’imaginaire cette photo peut être vue autrement. Ainsi, elle a été publiée dimanche 21 février sur le compte Facebook de Mark Zuckerberg et a été massivement partagée et commentée sur les réseaux sociaux.
Un internaute a écrit : « Mark – ça ne te semble pas étrange d’être le seul à marcher avec tes propres yeux, alors que tous les autres sont des zombies dans la Matrice ? » . Les internautes rapprochent en effet cette photo de la trilogie de Matrix.
Et si on la rapprochait plutôt de cette sentence de William Shakespeare dans le roi Lear: « Quelle époque terrible que celle où des fous dirigent des aveugles. » et qui avait fait l’objet du mot du jour du 01/04/2014.
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Lundi 16 janvier 2017

Lundi 16 janvier 2017
«Alep»
Une photo de l’année 2016
Le mot du jour avait déjà plusieurs fois pour objet une photo.
Cette semaine je vous propose 5 photos prises en 2016.
La première concerne la ville d’Alep, des hommes marchent dans une rue jonchée de débris qu’on a cependant dégagé vers les côtés pour essayer de continuer à vivre. ​Des câbles pendent, les bâtiments sont en ruines, probablement qu’au moment de leurs destructions des enfants, des femmes et des hommes sont morts
J’ai eu l’idée de faire une thématique sur des photos de 2016 en écoutant cette émission :https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/iconographie-de-lannee-2016
Le titre de l’émission était : « Iconographie de l’année 2016 », l’émission a ciblé deux photos que nous verrons demain et après-demain.
J’ai aussi été inspiré par deux articles :
Il faut cependant rappeler que la violence a reculé dans le monde par rapport aux siècles précédents et que la probabilité qu’un terrien meurt de mort violente aujourd’hui par rapport aux précédentes périodes historiques a diminué de manière considérable. Mais aujourd’hui grâce aux outils de communication, ces drames se sont rapprochés de nous.
Pour finir je vous oriente vers cette chronique sur la chute d’Alep de Nicole Ferroni et où dans sa conclusion très émue elle partageait une réflexion de son père :  « Autrefois, les hommes se mangeaient et on appelait cela du cannibalisme, eh bien, un jour, peut-être que la guerre sera si loin derrière l’humanité, qu’on pourra dire que les hommes se tuaient et qu’ils appelaient cela la guerre. »
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https://ssl.gstatic.com/ui/v1/icons/mail/images/cleardot.gif

Vendredi 09/10/2015

«On devrait employer l’appareil photo comme si demain on devenait aveugle.»
Dorothea Lange.

Le mot du jour du 7 septembre 2015 parlait de photo. De ces photos pour l’éternité.

Dorothea Lange fut une des plus grandes photographes, à ce titre.

Dorothea Lange est morte le 11 octobre 1965 à San Francisco, il y a cinquante ans, ce dimanche, dans deux jours.

Elle était née le 26 mai 1895.

Ses travaux les plus connus ont été réalisés pendant la Grande Dépression.

Elle avait collaboré avec John Huston dans le cadre du film « Les raisins de la colère ».

L’article lié explique qu’elle aura poussé si loin l’empathie et la compassion avec la chair blessée du peuple américain que son œuvre devient témoignage, amour du prochain et cri de révolte.

Elle aura eu une profonde influence sur ce qui deviendra le photo-journalisme, la photographie documentaire. Elle ne se souciait point de cadrage ou d’esthétisme, mais de rendre dignité et émotion aux gens ordinaires, à ceux qui sont le peuple, mot qui fait tant peur encore aujourd’hui.

Elle a sillonné les routes au volant de sa vieille voiture Ford, pour croiser les Indiens, les migrants, les déportés de la vie.

Son regard est unique, car comme si elle photographiait une scène biblique, une Pietà par exemple, elle donne à ses modèles une profondeur humaine qui touche à l’universel, à l’humanité toujours vivante même au plus profond de la misère.

Elle qui vivait au chaud dans sa carrière toute tracée, en 1920 à San Francisco, comme photographe de portrait des riches bourgeois, ressent très vite l’appel des routes et de la poussière du monde.

Elle s’échappe d’abord dans le sud-ouest de son pays, pour travailler sur les images des Indiens d’Amérique en voie de disparition lente.

Son appareil photo devient un témoin, ses photographies preuves évidentes et convaincantes de l’immense misère, et du sort fait aux défavorisés. Son travail dès 1935 avec les administrations fédérales de réinstallation (plus tard la Farm Security Administration, connue sous le sigle FSA) est le plus puissant acte d’accusation dressé sur la souffrance des populations agricoles.

Son portrait de la mère migrante, « Migrant Mother, Nipomo, Californie, février 1936 », pris presque par hasard dans un campement de ramasseurs de pois, est devenu le symbole, un récit mythique, de ces migrations désespérées vers l’Ouest pour survivre, de ce qui fut un véritable exode américain. Cette photographie aura plus fait que tous les discours des politiques, et la conscience américaine en aura été changée et bouleversée. Les « vagabonds de la faim » avaient grâce à elle une existence digne et humaine.

Pour le reste lisez cet article sur cette photographe exceptionnelle http://www.espritsnomades.com/artsplastiques/langedorothea/lange.html

Il y a aussi cette page où sont reproduites ses photos

Ou encore cette page : <J’ai aussi trouvé ce blog>

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Mercredi 7 octobre 2015

«Shirley card»
Manifestation de racisme silencieux

La France n’est pas un pays de race blanche.

En 1789, les français étaient quasi exclusivement de peau blanche.

Aujourd’hui il existe bien davantage de diversité.

Mais il n’y a pas de race blanche, il n’y a qu’une race humaine.

Et si un un humain a besoin urgemment d’une transfusion sanguine, un humain de peau blanche n’aura pas forcément besoin du sang d’un autre humain de peau blanche, mais bien du sang d’un humain disposant du même groupe sanguin et dont la couleur de la peau n’a aucune importance.

Ça c’est dit !

Mais grâce à la revue de presse internationale de France Culture du 02/10/2015 j’ai appris qu’il avait existé une «Shirley card»

Pour les plus jeunes, il faut d’abord rappeler qu’avant les cartes mémoires et la photo numérique, il existait des pellicules photos qu’il fallait développer pour obtenir des photos. Et que le «microsoft» des pellicules photos s’appelait Kodak.

C’est dans ce domaine qu’il a existé la «Shirley card». La carte Shirley, est une photo représentant une jeune femme blanche, qui s’appelait selon toute vraisemblance du même nom. Et ce terme est ensuite devenu plus générique, désignant l’ensemble des photos de jolies femmes blanches, dont la carnation servait de base pour doser le rendu couleur des pellicules.

Parce qu’une pellicule photo est faite, en réalité, de plusieurs couches enduites de substances chimiques, qui ont chacune un rôle de capteur de lumière bien précis, pour produire un rendu couleur équilibré. Et jusqu’aux années 1990, elles étaient donc dosées pour un rendu dédié à des peaux blanches et non pour rendre des nuances de brun ou de noir. Des tests ont été réalisés à partir de photos des années 1970, prises avec un appareil Kodak. Résultat, quand les peaux blanches ressortent et sont nettes, les peaux noires, elles, sont uniformes et sans nuance.

C’est un article du magazine SLATE qui nous révèle ainsi que les pellicules photos n’ont pas été conçues pour les peaux noires. Et la manière dont les professionnels s’en sont aperçus est surprenante. C’est la difficulté d’obtenir un bon rendu pour les photos de chocolat ou de certains types de bois dans les publicités de meubles, qui a mis en évidence ce déséquilibre.

Kodak a été puni ! L’entreprise n’a pas vu venir la révolution numérique et le 19 janvier 2012, Kodak dépose le bilan. Kodak et ses filiales américaines demandent à bénéficier de la protection de la loi sur les faillites afin de pouvoir se restructurer. Pour sortir de sa mauvaise situation financière, le groupe vend des brevets, notamment à Apple et Google, et change son organisation. A priori en septembre 2013, Kodak parvient à sortir de sortir du processus de faillite. Elle comptait 145 300 salariés à son apogée en 1988, l’effectif mondial de Kodak est tombé en dessous de 20 000 depuis.

Les jeunes numérix boy et girls vont dire : c’est de l’histoire ancienne, grâce au numérique plus de manipulation pour rendre les blancs plus beau !

Que nenni !

Slate nous apprend qu’il existe des avatars modernes et numériques. «Un article du site américain RACKED explique ainsi que la plupart des filtres Instagram consistent surtout à blanchir le teint des personnes photographiées. Et l’article d’en conclure : c’est ce qu’on appelle le racisme silencieux.»

et voici un exemple de la Shirley card


Vous apprécierez le mot «NORMAL» utilisé et je m’interroge sur ce qui peut bien être anormal ?

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Lundi 7 Septembre 2015

Lundi 7 Septembre 2015
« Une vidéo capte un instant furtif,
une photo fige une scène pour l’éternité »
Auteur inconnu

Dans la difficile quête quotidienne du mot du jour, il faut trouver une citation et son auteur.

Je me souviens avoir lu cette formule qui me parait si exacte, dans la fin des années 1980, alors que je débutais dans la photographie, mais je ne me souviens pas de l’auteur.

Cette phrase m’avait marqué, je m’en souviens encore et j’ai toujours préféré faire des photos que des vidéos.

Les documentaires peuvent expliquer les situations de manière détaillée, argumentée, ils n’auront jamais la force d’une photo.

Aujourd’hui tout le monde ne parle que d’une photo, celle du petit Aylan Kurdi, enfant syrien noyé et trouvé sur une plage de Turquie par la photographe turque Nilüfer Demir.

Les journaux français ont hésité à la publier dans un premier temps, ils avaient peur que la photo fût choquante. Ils ont cependant compris que ce n’était pas la photo qui était choquante, mais la situation qu’elle révèle.

Cette photo va devenir historique comme la photo de l’enfant juif du ghetto de Varsovie, dans les années 40, les mains levées avec des soldats armés en arrière-plan. Ou la photo du Viet Nam d’une jeune fille nue brulée au napalm ou encore cet homme seul qui arrête une colonne de chars lors des évènements de la Place Tien an Men en Chine.

Que d’émotion !

Oui ! c’est un enfant blanc, couché sur la plage. Il est habillé avec un tee shirt rouge et un short bleu comme ceux qu’on peut trouver dans nos magasins.

Oui ! Cela pourrait notre enfant !

Nous n’avons alors aucun mal à nous projeter dans une compassion mimétique. Nous comprenons la douleur du père d’Aylan. Et nous trouvons cela bien sûr terrible et spontanément nous voulons aider.

Cette photo a vraiment renversé les opinions les plus tranchées Comme le journal anglais THE SUN qui se targue aujourd’hui d’avoir publié la photo du jeune Aylan et demandé au Premier ministre d’agir pour aider les réfugiés, mais qui quelque jours auparavant interpellait David Cameron, mais cette fois-ci pour exiger qu’il tire une ligne rouge sur l’immigration qui submerge le Royaume-Uni. Une journaliste du SUN avait comparé les migrants se rendant en Grande-Bretagne à des cafards. Certaines de nos villes, écrivait-elle à l’époque, sont des plaies purulentes couvertes de nuées d’immigrés et de demandeurs d’asile recevant des allocations comme des billets de Monopoly.

D’ailleurs, David Cameron ne voulait pas non plus de réfugiés syriens sur son territoire <avant la photo>, alors que la Grande Bretagne était au côté des Etats Unis de GW Busch lorsqu’il a décidé d’attaquer l’Irak.

En Hongrie on construit un mur pour arrêter les réfugiés, en Pologne on n’en veut pas. Ces deux pays qui alors qu’ils étaient sous le joug soviétique ont vu beaucoup de leurs ressortissants s’enfuir et se réfugier en Europe de l’Ouest.

Les slovaques veulent bien recevoir des réfugiés mais uniquement s’ils sont chrétiens, c’était du moins leur position avant la photo.

L’émotion oui. Il ne faudrait pas que notre cœur se ferme à notre capacité d’être touchée par les sentiments d’humanité. Il est rassurant que nous ne nous soyons pas qu’un cerveau et un portefeuille.

Mais l’émotion peut être suspecte, provoquée, dévoyée.

L’émotion est passagère aussi.

La raison nous ramène à l’Histoire. Pas à un évènement en particulier, mais l’Histoire dans la durée, celle qui permet de comprendre ce qui se passe.

Alors voilà en 1914, l’Irak, la Syrie, la Palestine, l’Arabie était territoire de l’Empire Ottoman.

L’empire Ottoman a été dans le camp des vaincus, il a donc été démembré.

La Grande Bretagne et la France étaient les vainqueurs triomphants.

En 1916 deux hommes un français François Georges-Picot,  un anglais Mark Sykes vont se mettre d’accord sur un partage de  zones d’influence entre leurs 2 pays. On parlera des accords de Sykes-Picot. La future Syrie est sous responsabilité française et le futur Irak sous protectorat britannique. Ce partage ne tenait pas compte des populations locales.

Et puis après la seconde guerre, le 17 avril 1946 pour la Syrie, sur la base de ce découpage et dans les limites décidées par les occidentaux, la Syrie est devenue un Etat. On a décidé que la population vivant sur ce territoire serait la nation syrienne.

Il a fallu des siècles aux Français pour devenir une nation. Ici, comme en Afrique on a décidé que toutes ces communautés, tous ces clans allaient former un Etat nation.

Bien entendu nos vieux pays, comme aurait dit Dominique de Villepin, connaissaient à merveille cette règle d’or : “diviser pour mieux régner”. Alors ils n’ont rien fait pour rapprocher les communautés bien au contraire.

Alors, comment ces Etats qui ne sont pas une nation sont arrivés à une organisation qui fonctionne à peu près ?

Par un pouvoir fort et dictatorial bien sûr.

L’Irak et la Syrie ont cela de commun que dans ces deux cas c’est toujours une communauté minoritaire qui gouvernait :  En Irak des sunnites qui gouvernaient un pays majoritairement chiite et en Syrie une minorité chiite alaouite qui opprimait une majorité sunnite. Au milieu de cela des kurdes qui auraient pu peut-être constituer une nation mais qui n’avait pas eu la grâce d’intéresser suffisamment les occidentaux.

Et c’est dans ces conditions que GW Busch influencé par les néo-cons(ervateurs) a eu cette idée géniale, nous allons renverser Saddam Hussein et créer la démocratie en Irak. Et quand nous aurons réussi cette œuvre de civilisation, les autres peuples autour, comme la Syrie par exemple, par contagion, mimétisme et ferveur vont se convertir aussi à la démocratie.

Et arriva ce qui devait arriver : ils ont chassé Saddam Hussein (vous vous souvenez de cette fable : la 2ème et ou la 3ème armée du monde ?) sans difficulté mais avec beaucoup de bombes et beaucoup de victimes (mais pas occidentales).

Et puis ils ont imposé la démocratie.

Dans un Etat nation comme la France, un lorrain athée vote pour un candidat breton catholique parce qu’il est de droite et un électeur limousin protestant vote pour un candidat normand juif parce qu’il est de gauche.

Mais dans un état communautaire, un chiite vote pour un chiite, un sunnite pour un sunnite et un kurde pour un kurde etc…

Ce n’est alors pas difficile de savoir qui va gagner, en Irak ce fut les chiites.

Les chiites qui ont été opprimés sous Saddam ont souhaité montrer aux sunnites qui était la communauté dominante.

Les sunnites de l’armée de Saddam qui avaient été démobilisés par les américains ne se sont pas laissé faire. Eux qui étaient baasistes, peu intéressés par la religion ont trouvé stratégiquement pertinent de se rapprocher d’illuminés islamiques pour créer une force de défense qui allaient être en mesure de reconquérir des territoires pour les sunnites. Force qu’on appelle DAESH désormais.

L’Irak dont on a chassé le dictateur est un chaos dans lequel se déchaine la violence. Remarquez que depuis, dans ce bel esprit de contagion prophétisé par les néos-cons, il y a bien eu propagation à la Syrie. Mais propagation de ce qu’il y avait en Irak : le chaos et non la démocratie. Le Liban et la Jordanie commencent à être sérieusement menacés.

Dans ce désastre que l’on ait chassé le dictateur comme en Irak ou non comme en Syrie, la situation est à peu près la même.

Et puis les forces sunnites de DAESH remettent en cause les frontières imposées par les occidentaux, elles considèrent la frontière entre la Syrie et l’Irak comme parfaitement artificielle.

Pour se venger, pour qu’on parle d’eux, pour qu’on les craignent, ils règnent par la terreur.

Et voilà pourquoi le petit Aylan Kurdi qui est d’ailleurs un kurde comme son nom l’indique a fui avec sa famille la Syrie, dans des conditions désastreuses, qu’il est tombé à la mer et qu’il est mort.

La France, la Grande Bretagne et les Etats-Unis ne sont pas responsables de tous les malheurs du monde. Mais pour ce qui se passe au moyen orient, leur responsabilité historique est immense, écrasante.

Pour revenir à une photo, j’avais trouvé celle-ci sur Internet, il y a quelques mois. Les commentaires prétendent qu’elle a été prise en Syrie : un petit garçon protège sa sœur pendant des bombardements. Elle ne nous dit pas ce qui arrive à la fin du périple comme le montre la photo d’Aylan, mais pourquoi ils s’enfuient :

Cette photo se trouve sur des centaines de page d’internet. Je ne peux pas affirmer qu’elle soit authentique. Quoi qu’il en soit elle montre ce que les articles décrivant la situation en Syrie racontent.

Je vous rappelle qu’il y a eu déjà deux mots du jour qui ont parlé de ces réfugiés mais sans photo.

Celui du Jeudi 16 avril 2015 : <La culture du bien-être nous rend insensibles aux cris d’autrui [et] aboutit à une globalisation de l’indifférence..> Pape François

Et le Mardi 28 avril 2015 : <parce que ce qui compte ici, c’est que ce sont des hommes, des hommes en danger de mort.> Jean-Paul Sartre

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