Lundi 21 septembre 2020

«Sais-tu […] que la perdrix cacabe, que la cigogne craquette et que si le corbeau croasse, la corneille corbine ?»
Fernand Dupuy, «L’albine»

Je reprends donc l’écriture quotidienne d’un mot du jour. C’est une discipline exigeante, parfois difficile et particulièrement complexe dans notre monde troublé par une pandémie, par des défis encore plus considérables de la destruction en cours de la biodiversité, du dérèglement climatique, de l’amenuisement des ressources naturelles.

Pour ce faire je ne dispose que du langage, cette structure verbale qu’utilise depuis des millénaires les humains pour échanger des informations, des récits, des injonctions et même des sentiments qui eux peuvent aussi s’exprimer différemment.

Mais aujourd’hui je vais m’intéresser aux sons qui sortent des la bouche des autres animaux ou des animaux non humains. C’est encore avec le langage humain qui a nommé ces sons que je vais pouvoir évoquer ce début de langage de nos colocataires sur terre.

C’est mon amie Marianne qui m’a signalé un texte qu’elle a trouvé sur une page Facebook.

Mais j’ai aussi trouvé ce même texte sur ce blog de <Henri Girard : Auteur de romans et de nouvelles>.

En réalité ce texte a été écrit par Fernand Dupuy dans un livre : « L’Albine, scènes de la vie en Limousin et en Périgord vert ».

Qui est Fernand Dupuy ?

Fernand Dupuy est né en1917 à Jumilhac-le-Grand en Dordogne à la limite du Limousin. Il sera instituteur puis résistant et s’engagera dans l’action politique. Il sera élu député et maire communiste de Choisy-le-Roi de 1959 à 1979.

Il fut aussi le secrétaire de Maurice Thorez (1948-1951) et membre du Comité central du PCF (1947-1964).

Il était aussi écrivain.

A son décès, en 1999, <L’Humanité> a écrit un hommage qui commence ainsi :

« Celui qui ne connaît pas le plaisir de voir se lever le jour sur le clapotis de l’eau ; qui, tapi dans les herbes, n’a jamais vu une biche venir boire ; celui-là est un infirme »

Et le journal ajoutait qu’il avait déclaré cela au Matin de Paris, en 1977.

Il a écrit des livres politiques comme « Jules Ferry, réveille-toi ! » (Fayard) et puis des livres sur la nature : « Histoires de bêtes » et « Pêcher la truite vagabonde ».

Et donc « L’Albine ». Ce livre est présenté par le site <Persée> :

« On appelle parfois Périgord Vert le pays qui prolonge au sud-ouest le plateau Limousin : même paysage de châtaigniers, de prairies plantées de pommiers et de cultures pauvres. Autour de l’Albine […]  une femme de tête qui anime la vie et le travail d’une ferme de moyenne importance en Périgord Vert, dont la mentalité présente un mélange d’ouverture au progrès et d’attachement à de vieux usages et superstitions, Fernand Dupuy a tracé un vivant tableau de la vie rurale en ce pays ; il montre les profondes transformations survenues dans les trente dernières années. Dans ce pays où la scolarisation s’est poursuivie avec retard, les transformations ont été d’autant, plus lentes. »

Voici donc le langage des autres animaux, les animaux non humains :

« Sais-tu que le chien aboie quand le cheval hennit ?
Que beugle le bœuf et meugle la vache,
Que l’hirondelle gazouille, la colombe roucoule et le pinson ramage.
Que les moineaux piaillent, le faisan et l’oie criaillent quand le dindon glousse.
Que la grenouille coasse mais que le corbeau croasse et la pie jacasse.
Et que le chat comme le tigre miaule, l’éléphant barrit, »

L’hirondelle gazouille, mais les animaux humains le font aussi sur ce réseau social qui a pour nom anglais : « Twitter ». Je vous donne ci-dessous quelques exemples de la polémique sur la 5G et le modèle amish

« Que l’âne braie, mais que le cerf rait. »

Mais enfin, le cerf brame allez vous me dire ! Oui, mais il rait aussi, du verbe <réer>.

Mais que pourrait nous dire ce cerf victime de ce jeu qu’ont inventé les homos sapiens : la chasse à courre.

« Que le mouton bêle évidemment et bourdonne l’abeille, brame la biche quand le loup hurle. »

Nous sortons masqués en ce temps de COVID. Certains ne sont pas d’accord et utilisent pour expliquer leur désaccord la comparaison avec ce pauvre animal bêlant qui se laisse faire. « Nous ne sommes pas des moutons » devient le cri de ralliement.

« Tu sais, bien sûr, tous ces cris-là mais sais-tu ?
Que si le canard nasille, les canards nasillardent,
Que le bouc ou la chèvre chevrote,
Que le hibou hulule mais que la chouette, elle, chuinte,
Que le paon braille et que l’aigle trompette. »

Mais Donald Trump, qui semble être un animal humain chevrote t’il ? ou chuinte t’il ? quand il affirme ça finira bien par se refroidir ?

« Sais-tu encore ?
Que si la tourterelle roucoule, le ramier caracoule et que la bécasse croule, que la perdrix cacabe, que la cigogne craquette et que si le corbeau croasse, la corneille corbine, et que le lapin glapit quand le lièvre vagit ».

Les humains aussi peuvent roucouler. Mais les humains ont créé des séparations, des groupes et des communautés dont il ne faut pas sortir pour roucouler. Ainsi une famille bosniaque et de confession musulmane n’a pas toléré qu’une de ses femmes, veuille se marier avec un serbe chrétien

« Tu sais tout cela ? Bien.
Mais sais-tu ?
Que l’alouette grisolle,
Tu ne le savais pas ? Et, peut-être, ne sais-tu pas davantage
que le pivert picasse.  C’est excusable !
Ou que le sanglier grommelle, que le chameau blatère
Tu ne sais pas non plus (peut-être…) que la huppe pupule. (Et je ne sais pas non plus si on l’appelle en Limousin la pépue parce qu’elle pupule ou parce qu’elle fait son nid avec de la chose qui pue.)
Qu’importe ! Mais c’est joli : la huppe pupule ! »

Le chameau blatère ! Je ne le savais pas. Les humains déblatèrent plutôt. Le dictionnaire du CNRS explique que ce verbe déblatérer signifie ; « parler avec violence et prolixité contre quelque chose ou contre quelqu’un. » . Ce verbe vient du latin deblaterare « dire en bavardant à tort et à travers ». Verbe latin qui vient de blaterare « causer de quelque chose ». Le chameau causerait-il de quelque chose ?

Et voici la fin toute poétique de ce texte :

« Et encore sais-tu ?
Que la souris, la petite souris grise : devine ? La petite souris grise chicote ! Hé oui !
Avoue qu’il serait vraiment dommage d’ignorer que la souris chicote et plus dommage encore de ne pas savoir, que le geai cajole ! »

C’était un texte de Fernand Dupuy (L’Albine, scènes de la vie en Limousin et en Périgord vert).

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Jeudi 28 mai 2020

«Pour ma part, j’en suis sûr : le sens de la solidarité nous vient du fond des âges, il est profondément ancré dans notre nature.»
Frans de Waal

Franciscus Bernardus Maria de Waal, plus connu sous le nom de Frans de Waal est né en 1948 aux Pays-Bas. C’est un primatologue et un éthologue.

La primatologie est la discipline qui étudie les espèces de l’ordre des Primates donc essentiellement les singes, les humains et leurs ancêtres.

L’éthologie est l’étude scientifique du comportement des espèces animales, incluant l’humain, dans leur milieu naturel ou dans un environnement expérimental, par des méthodes scientifiques d’observation et de quantification des comportements animaux.

Deux mots du jour lui ont déjà été consacrés :

Frans de Waal a fait l’objet d’un entretien de la revue XXI, c’était dans le numéro 12 paru en octobre 2010.

L’entretien, qui avait été mené par Pierre Vandeginste a été repris dans l’ouvrage « comprendre le monde 

Dans son introduction le journaliste présente Frans de Waal de la manière suivante :

« L’homme descend du singe ? alors observons les singes pour mieux comprendre l’homme ! Tel est le point de départ du travail considérable abattu par Frans de Waal.

Il explique comment lui est venu le principal objet de ses études : l’observation de l’empathie chez les grands singes :

« Dans les années 1970, j’étais étudiant aux Pays-Bas et le grand sujet à la mode en éthologie était l’agression. C’était l’un des thèmes favoris de Konrad Lorenz, lauréat du prix Nobel 1973 qui avait publié en 1969 : « l’Agression, une histoire naturelle du mal ».

J’ai commencé à travailler sur ce sujet. Et, très vite, j’ai été surpris. J’ai constaté en observant des macaques, à Utrecht, que les conflits étaient rares et brefs. Et surtout, ils étaient séparés par de longues périodes pacifiques pendant lesquelles les ennemis de la veille vivaient en bonne entente. »

Et il raconte des choses étonnantes qu’il a vu :

« Un jour, mon attention a été attirée par une étrange scène : après une sévère bagarre, le groupe encerclait deux chimpanzés qui s’embrassaient, en les encourageant bruyamment. Or les deux singes s’étaient battus dix minutes plus tôt. Je venais de découvrir la réconciliation chez les primates.

J’ai longuement étudié le phénomène. Régulièrement, après une bagarre, je voyais les protagonistes entamer ce patient processus de réconciliation, qui les ramène l’un vers l’autre. Pendant un certain temps, ils gardent leurs distances, évitent de se croiser. Puis, insensiblement, ils se rapprochent, sans se regarder. Ils finissent par se trouver à proximité, mais dos à dos. Arrive enfin le moment où ils rétablissent le contact. Ils se rapprochent un peu plus, toujours sans croiser leur regard. Jusqu’à ce que l’un des deux pose une main – tout à fait par hasard – sur le dos de son adversaire pour se mettre négligemment à l’épouiller. »

Le plus étonnant de cette expérience, ce n’est finalement pas que Frans de Waal ait fait ces constats, mais c’est que la communauté scientifique ne les a pas tout de suite accepté et reconnu :

« A l’époque, tout comportement considéré comme négatif pouvait être associé aux animaux sans choquer. A l’inverse, les esprits n’étaient pas prêts à entendre que l’on observe chez l’animal, fut-il primate, un comportement présumé « humain ».

L’agression étant considérée comme quelque chose de « mal », il semblait logique que les bêtes en soient aussi capables. L’idée commune était que l’agressivité des hommes tenait à leur lointaine condition animale, ce n’était donc pas un problème d’utiliser le même mot pour parler de ce type de comportement chez l’homme et chez l’animal.

Pour ma part, je n’ai jamais considéré l’agression comme quelque chose de « mauvais ». C’est simplement une réalité biologique, un comportement que la sélection naturelle a retenu parce qu’il améliore la survie des individus »

Frans de Waal ne peut pas être considéré comme un homme naïf croyant à la bienveillance générale. Il a simplement observé que la bienveillance existait chez les primates, comme le désir de réconciliation.

Mais il a aussi constaté que les grands singes étaient des animaux politiques :

« Dans mon premier ouvrage pour le grand public « la Politique du chimpanzé », nos proches cousins ne sont pas présentés sous leur meilleur jour. C’est même souvent leur machiavélisme que je pointe.

Par la suite il va s’installer aux Etats-Unis, à Atlanta au Yerkes, un centre de recherche sur les primates, où il disposera de moyens de recherche tout à fait remarquables. Lui et son équipe réalise des expériences sur des thèmes comme le partage de la nourriture, la réciprocité, la coopération et la résolution de conflits. Et son analyse est la suivante :

« Ces résultats scientifiques montrent qu’à des degrés divers, les grands singes, notamment le chimpanzé et le bonobo, mais aussi des petits singes comme le capucin ou le macaque, sont capables de certains comportements que nous avons l’habitude de qualifier de « moraux ».

Il devient de plus en plus raisonnable de soutenir l’hypothèse que la propension humaine à se préoccuper du bien d’autrui est apparue bien avant nous, et s’appuie sur des mécanismes présents depuis longtemps au cours de l’évolution. »

Il publie en 1996 un ouvrage au titre provocateur : « Le bon singe » dans lequel il entend étudier les origines du bien et du mal chez les humains et d’autres animaux :

« J’ai voulu poser clairement la question de la morale en termes évolutionnistes. »

Cet ouvrage suscite des réticences chez certains chercheurs qui l’accuse d’appliquer une grille de lecture humaine au comportement animal, de se laisser subjuguer par son amour des animaux. Il conteste cela et invente un nouveau concept « l’anthropodéni » :

« Nos expériences sont réalisés dans des conditions rigoureuses. […] Nous nous donnons beaucoup de mal pour nous en tenir à des faits observables, mesurables. […]

J’ai fini par construire le « anthropodéni », anthropodenial en anglais. L’anthropomorphisme consiste à prêter abusivement une caractéristique humaine à un animal. A contrario, quand tout montre que certains animaux partagent réellement quelque chose avec l’homme, mais que, pour des raisons extérieures, philosophiques, religieuses ou autres, on ne veut pas le voir, c’est une attitude que je propose de nommer « anthropodéni ».

Dans la conclusion de l’article, l’éthologue donne sa conviction :

« Aujourd’hui encore, des économistes, des hommes politiques, notamment dans le camp républicain aux Etats-Unis, émaillent de justifications naturalistes leurs discours prônant le chacun pour soi. A les entendre, puisque l’homme est naturellement égoïste, il serait contre-nature de proposer des réformes allant dans le sens de la solidarité ou d’une réduction des inégalités. Nous ne serions, disent-ils, que motivés par la conquête du pouvoir, l’accumulation de biens matériels, sans aucune considération pour les autres.

  Ces discours sont anciens. Darwin avait à peine publié que, déjà, on lui faisait dire – au mépris de ses textes – que l’homme se devait d’être un loup pour l’homme. Au nom du struggle for life*, de la lutte pour la survie, ce qu’il n’a jamais écrit.

  Pour un biologiste, tout particulièrement pour un éthologue, c’est énervant, pour ne pas dire plus. A fortiori quand vous avez passé quarante ans à étayer la thèse inverse. Pour ma part, j’en suis sûr : le sens de la solidarité nous vient du fond des âges, il est profondément ancré dans notre nature. »

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Lundi 18 mai 2020

«Et je me suis lancée dans le combat contre le brevetage du vivant que je juge illégal, non scientifique, immoral et injuste.»
Vandana Shiva

Probablement ne le saviez-vous pas, mais il est possible désormais de breveter le vivant en Europe. C’est ce que nous apprend cette page de France 5, mise à jour le 11-02-2020. Je la cite :

« On croyait le brevetage des plantes non modifiées génétiquement impossible en Europe. Pourtant, l’Office européen des brevets (OEB) vient d’octroyer plusieurs brevets pour des légumes au profit de firmes internationales. Comment cette décision a-t-elle été possible et avec quelles conséquences ?

C’est une décision de la Grande Chambre de Recours de l’Office Européen des Brevets datée du 25 mars 2015 qui a permis de faire avancer “la cause” des multinationales sur le brevetage du vivant .

A la question “si l’on découvre un lien entre une séquence génétique existant naturellement dans une plante cultivée et un caractère particulier de cette plante, peut-on devenir propriétaire de toutes les plantes qui expriment ce caractère” , la Grande Chambre de Recours de l’Office Européen des Brevets a répondu …”oui”.

La décision de l’Office européen des brevets (OEB) d’accorder un brevet pour une tomate et un autre pour un brocoli, fait donc réagir de nombreux acteurs de l’écologie, comme du secteur semencier et agro-alimentaire.

Cette décision d’accorder des brevets pour des plantes non modifiées génétiquement était crainte et attendue : près de mille demandes de brevets de la part des industriels du secteur ont été effectuées en quelques années. Toutes ces demandes le sont pour des plantes dites “classiques”.

Christine Noiville, présidente du Haut Conseil des biotechnologies, docteur en droit et directrice de recherche au CNRS confirme la propriété temporaire qu’obtient l’entreprise sur la plante : ” Par cette décision, la Grande Chambre de Recours de l’Office Européen des Brevets confirme que l’entreprise peut bien obtenir un monopole temporaire sur le brocoli dit « anti cancer » et, au-delà, sur le caractère « anti cancer » lui-même, tel qu’il pourrait être intégré dans n’importe quel autre type de plante. Donc les sélectionneurs, voire les agriculteurs, qui produiraient des plantes possédant ce caractère breveté seraient astreints à payer une redevance à l’entreprise détentrice du brevet. ”

Jusqu’alors, en Europe, seul le Certificat d’obtention végétal (COV), lui-même déjà contesté par une partie des agriculteurs, pouvait être utilisé pour protéger la “propriété intellectuelle” de certaines semences issues des sélections naturelles.

L’inscription obligatoire au catalogue officiel [des semences] n’est pas toujours appréciée des agriculteurs, comme les redevances qu’ils doivent payer, mais dans l’absolu, l’échange de semences est toléré. Le COV semble un “moindre mal” comparé aux brevets, pour les agriculteurs. Pour la présidente du HCB, le basculement du COV vers les brevets est très important : “Le principe qui consiste à accepter que des plantes issues de procédés essentiellement biologiques, donc les produits de sélections essentiellement conventionnelles, soient protégées par des brevets, est une étape supplémentaire très importante dans l’évolution qu’ont connue les droits de propriété intellectuelle dans la sélection végétale ces 20 dernières années.”

Ce principe de brevetage du vivant — importé des Etats-Unis où il est actif depuis des décennies — est un cran au-dessus du COV, et amène un changement majeur pour le monde agricole, et par ricochet, pour la souveraineté alimentaire et l’autonomie semencière du continent européen. Par le biais de ce système, les plantes qui nourrissent la population peuvent devenir la propriété d’entreprises — le plus souvent spécialisées dans la génétique. Ces entreprises peuvent attaquer en justice — pour contrefaçon — les agriculteurs qui cultivent des plantes sous brevets sans autorisation et paiement d’une redevance. Comme dans le cas des plants d’OGM brevetés, majoritairement interdits à la culture en Europe. »

C’est dire combien est important le combat de cette formidable femme indienne Vandana Shiva qui se bat depuis de longues années contre le brevetage du vivant. Il me semble que je ne l’ai jamais cité dans les mots du jour. Ceci constitue un grave oubli que je répare aujourd’hui, parce qu’elle fait partie de ces personnes que la Revue XXI a interviewé et dont l’entretien a été inséré dans le livre « Comprendre le Monde » dans lequel je suis en train de butiner pour partager certains de ces entretiens.

L’article que je partage aujourd’hui a pour titre « L’illégal brevetage du vivant » et a été publié à l’automne 2015 dans la revue N° 32. La journaliste qui a réalisé l’entretien est Coralie Schaub.

<Wikipedia> la présente ainsi : Vandana Shiva est née le 5 novembre 1952 à Dehradun en Inde. Après avoir obtenu une licence de physique en 1972, puis un master en 1974, à l’université du Panjab, à Chandigarh en Inde, Vandana Shiva poursuit ses études au Canada. Elle y obtient un master de philosophie des sciences à l’université de Guelph en 1977, puis un doctorat dans la même discipline obtenu en 1978 à l’université de Western Ontario. Elle réoriente ensuite ses recherches dans le domaine des politiques environnementales à l’Indian Institute of Science.

Elle est l’une des chefs de file des écologistes de terrain et des altermondialistes au niveau mondial, notamment pour la promotion de l’agriculture paysanne traditionnelle et biologique, en opposition à la politique d’expansion des multinationales agro-alimentaires et au génie génétique. Elle lutte contre le brevetage du vivant et la bio-piraterie.

Tout en poursuivant sa lutte contre l’introduction des OGM dans son pays, Vandana Shiva s’engage dans une forme d’activisme mondial en faveur de la paix, la biodiversité et du droit des peuples de disposer d’eux-mêmes.

Dans l’entretien, elle parle d’abord de son enfance :

« Je suis née après la colonisation britannique dans les premières années de l’indépendance de l’Inde. Mes parents s’étaient engagés dans ce mouvement. Ma mère a persuadé mon père, major dans l’armée britannique, de quitter l’armée pour rejoindre le service indien des forêts. C’était un acte fort. Mes parents m’ont donné une éducation gandhienne, empreinte de spiritualité. Ils m’ont enseigné la non-violence, la simplicité et la compassion. […] J’ai eu la chance de grandir autour de gens exceptionnels. J’ai été marquée par les longues discussions qu’avait mon père avec deux disciples de Gandhi. Ces deux femmes, d’origine britannique, avaient été baptisées Mirabehn et Sarla Behn par le Mahlatma. Elles étaient très engagées dans la défense des forêts. Lakshmi Pandit, la sœur de Nehru alors Premier ministre, venait aussi à la maison. »

Elle précise que ses parents étaient rebelles au pouvoir, mais elle garde aussi le souvenir de sa vie dans la forêt et de ce que disait sa mère :

« Nous aimions jouer dans les ruisseaux, cueillir des fougères et des fleurs que nous faisions sécher pour décorer nos cartes de vœux. Grandir dans la forêt, c’était faire l’expérience de la beauté.

Ma mère, elle, plantait de nombreux arbres autour de la maison. Les gens ne comprenaient pas et s’étonnaient : « Mais ces arbres donneront des fruits dans vingt ans ! et vous ne serez plus là pour les manger ; » Elle leur expliquait : « on ne plante pas un arbre pour soi-même, mais pour l’avenir. D’autres mangeront les fruits »

C’est évidemment une philosophie de vie difficilement accessible aux possesseurs des grandes entreprises qui déposent des brevets sur le vivant : « D’autres mangeront les fruits ! ».

Ses parents étaient des esprits de progrès qui souhaitaient l’abolition des castes et l’égalité entre femmes et hommes. Un de ses grands-pères a donné sa vie pour que les filles puissent aller à l’école :

« En 1956, le père de ma mère est mort d’une grève de la faim pour défendre la création d’une école de filles, qui existe toujours. Il était persuadé que l’Inde ne pourrait se reconstruire sans l’éducation des filles. J’avais 4 ans, il a forgé la personnalité de ma mère et la mienne. »

La chaîne <Brut> présente la vie de Vandana Shiva en moins de quatre minutes

Elle commence des études de science dans la physique nucléaire. Mais elle va s’en détourner quand elle comprend que ce savoir est partiel et ne s’intéresse pas à l’humain :

« En physique nucléaire, on apprenait à calculer la libération d’énergie d’une réaction en chaîne, mais les effets des radiations n’étaient pas enseignés. J’ai compris que mon savoir était parcellaire et je me suis demandé pourquoi on ne nous apprenait pas tout. Pourquoi la science ne cherchait-elle pas à connaître ses impacts ? […] Alors, j’ai voulu me tourner vers l’essentiel, le plus fondamental. J’ai lu tous les journaux à la recherche des personnes qui posaient les questions et tentaient d’y répondre. Ils étaient tous au Canada. C’est là que j’ai poursuivi mes études, en physique quantique et en philosophie des sciences ».

Après ses études au Canada elle est retournée dans son pays natal. Elle fait des recherches et mène une étude sur l’exploitation minière de la vallée où elle a grandi pour le Ministère de l’Environnement :

« Nous avons démontré qu’il était plus rentable de ne pas extraire le calcaire qui stocke l’eau naturellement, car le détruire obligeait à construire tout un système de stockage. LE ministère a fermé les mines et notre travail a servi de base à la première jurisprudence de la Cour suprême indienne en faveur de l’environnement : « Quand le commerce détruit la vie, il doit cesser. »

Elle date son engagement militant dans l’écologie lorsqu’elle fait le constat des ravages de la déforestation :

« Avant de partir au Canada, j’ai voulu emporter avec moi un peu de la joie ressentie enfant dans la forêt et j’ai refait le chemin de mes anciennes randonnées, pas loin de Dehradun. C’était un choc : ma forêt de chênes avait disparu, les ruisseaux aussi. C’était comme si une partie de moi-même était morte. J’avais grandi en imaginant que les forêts étaient éternelles. Pour la première fois, je prenais conscience de la puissance des forces de destructions commerciales. [un vendeur de thé] lui dit : « Il y a de l’espoir, grâce aux activistes de Chipko ». C’est alors que je me suis promis de me consacrer à cette cause. […]

La forêt himalayenne a été ma seconde université, et les femmes de Chipko mes professeurs. Avant de les rencontrer, la forêt était jusque-là, pour moi, la beauté. Pour elles, c’était la survie : la source de leur approvisionnement en eau, en énergie… Je me suis mise à lire des livres de sylviculture. Tous ces ouvrages considéraient la diversité comme gênante : une plantation forestière uniforme était commercialement bien plus utile ! J’ai alors décidé de mêler le savoir pratique des femmes à mon savoir universitaire pour obtenir un tableau complet. Les villageoises avaient compris que la déforestation tarissait les sources et cela n’était pas abordé dans les livres !»

Du combat pour la sauvegarde de la forêt elle va aller vers l’engagement qui l’a mondialement fait connaître dans l’agriculture :

« En 1984, deux évènements terribles sont arrivés qui m’ont donné envie de comprendre pourquoi l’agriculture devenait un monde si violent.

Le premier était l’explosion de l’usine de pesticides de l’American Union Carbide, à Bhopal. Après l’explosion, les substances chimiques répandues ont causé la mort de milliers de personnes. Je me suis interrogée sur la raison de l’utilisation de produits aussi dangereux.

Le second évènement était la vague de violence dans l’Etat du Pendjab […] Pourquoi les fermiers de cette région, réputée la plus fertile d’Inde prenaient-ils les armes alors que la révolution verte était censée nous apporter prospérité et paix ? Quelque chose clochait. Quelque chose lié à la terre et aux ressources. […] Je me suis plongée dans l’histoire des engrais et des pesticides chimiques. Et je me suis rendu compte que ces produits, utilisés pour nous nourrir, avaient été conçus pour tuer par la machine de guerre nazie et l’industrie allemande, à l’époque IG Farben. »

Et c’est en 1987 qu’elle découvre les noirs desseins de certains industriels. :

« Cette année-là, je suis invitée à un séminaire sur les biotechnologies organisé par une fondation suédoise à Genève. […] A un moment, les industriels évoquent leurs plans pour développer les OGM et prendre le contrôle des semences. Ils disent vouloir modifier génétiquement les plantes pour les breveter et accroitre leurs profits. Ils en parlent ouvertement et expliquent qu’ils comptent se regroupe pour mieux conquérir les marchés. Je suis secouée et j’entrevois ce qui risque de passer dans les fermes. Les paysans qui s’endettent pour acheter des engrais et des pesticides allaient aussi devoir s’endetter pour se procurer les semences.

Et c’est ce qui se passe ! Regardez : Ciba-Geugy, Sandoz et AstraZeneca ont fusionné pour devenir Syngenta ! Et Monsanto a racheté presque tous les semenciers de la planète. Ce que je n’imaginais pas à l’époque, c’est à quel point ces entreprises musèleraient les scientifiques s’intéressant à l’impact des OGM. A mes yeux, il n’y avait pas de temps à perdre et je me suis lancée dans le combat contre le brevetage du vivant que je juge illégal, non scientifique, immoral et injuste. Le plan exposé par les industriels me paraissait si totalitaire que seule une réponse gandhienne pouvait convenir pour lutter contre les multinationales et leur emprise sur la vie, les paysans, les citoyens »

Et c’est ainsi contre le brevetage du vivant et pour la conservation des semences anciennes et leur gratuité que Vandana Shiva va engager le combat.

L’entretien de la revue XXI et sa transcription dans le livre « Comprendre le Monde » ne se trouve pas sur Internet. Mais elle explique, de la même manière, sa stratégie et les outils de sa lutte dans <cet article d’Agora Vox> :

« Gandhi a été un modèle pour moi dès mon enfance, au travers de mes parents, qui m’habillaient avec le Khadi, un textile tissé à la main, mais surtout un symbole fort de son apport idéologique à l’Inde, son arme de lutte contre l’impérialisme britannique à une époque où tous les textiles provenaient d’Angleterre. Il clamait que nous ne serions jamais libres tant que nous ne produirions pas nos propres textiles. C’est la raison pour laquelle le tissage des vêtements a été une part importante de notre indépendance. […]

En 1987 à la Conférence de Genève, […] J’avais encore à l’esprit la façon dont Gandhi a symboliquement ressorti le rouet pour tisser et fabriquer des vêtements et je me suis demandé ce qui pourrait être le rouet de notre époque. J’ai pensé à la graine et j’ai commencé à en conserver depuis ce jour de 1987 en fondant Navdanya, mouvement de sauvegarde de la graine. La seconde facette de cette inspiration est le puissant concept de Satyagraha, que nous avons continuellement mis en pratique pour défendre notre droit aux semences libres..

Satyagraha signifie littéralement le « combat pour la vérité ». Et Bija Satyagraha signifierait le « combat pour la vérité de la graine ». Concrètement, la graine se reproduit, elle se multiplie, elle est partagée. Les paysans doivent avoir accès à ces semences. Nous avons commencé à pratiquer la « Bija Satyagraha » lorsque les grandes multinationales se sont mises à établir des monopoles sur les semences et ont utilisé notre gouvernement pour créer et mettre en place des lois qui existaient déjà en Europe et aux Etats-Unis, interdisant aux paysans d’utiliser leurs propres graines, rendant illégales des semences indigènes. »

Vous pouvez lire la suite dans l’article précité et dont je redonne le lien : < Vandana Shiva : graines de résistance>.

Je crois profondément que le combat de Vandana Shiva est juste.

Quand on réfléchit au monde d’après le COVID-19, cette question du brevetage du vivant et plutôt du non brevetage devrait se trouver parmi les tous premiers sujets à traiter.

Ce combat sera très âpre, tant les intérêts de puissantes forces financières sont à l’œuvre pour empêcher toute remise en cause de ces procédés qui leur assurent fortune et pouvoir.

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Mardi 28 janvier 2020

« Méga-feux »
Phénomène récent qui touche les forêts

Pendant ce début du mois de janvier, il est un mot qui a été très utilisé. Je ne l’avais pas entendu avant : « méga-feux ».

Pendant le mois de janvier, ce mot a été utilisé pour ce qui se passait en Australie, depuis septembre 2019. En Australie, les observateurs ont donné un autre nom : « The monster ». Mais ce mot-là présente une ambigüité, car il a l’air d’annoncer que ce qui frappe l’Australie est un seul gigantesque incendie. Et ce n’est pas le cas. Il y en a  plusieurs, Fabrice Argounès, que je cite plus loin, estimait qu’il existait entre 300 à 500, foyer d’incendies à qui on pouvait donner le nom de « méga-feux », c’est-à-dire un feu qui le plus souvent échappe à la capacité humaine de l’éteindre. Il faut attendre que le feu cesse de lui-même, ou qu’un autre événement naturel comme la pluie éteigne le feu.

L’émission « La Méthode scientifique » du <22 janvier 2020> nous donne quelques précisions sur ce concept : Le terme « megafire » est apparu d’abord en anglais, sous la plume de Jerry Williams, responsable du service américain des forêts. Il met en exergue le fait que les feux de forêt ont acquis un comportement que les spécialistes et les riverains qui en sont victimes n’avaient jamais observé dans le passé. 
Les incendies qui ont ravagé le sud-est de l’Australie ont réduit en cendres plus de 10 millions d’hectares. On ne parle pas ici d’incendies “classiques”, mais de mégafeux, une notion encore incomplètement définie par les scientifiques. La recherche s’engage depuis des années à comprendre comment ces incendies d’une ampleur sans précédent fonctionnent et interagissent avec le climat et les conditions météorologiques. Avec le changement climatique en cours provoquant des canicules et des sécheresses intensifiées, ces mégafeux vont devenir de plus en plus fréquents.

En Australie, comme un symbole, plusieurs vidéos ont montré l’image pathétique de koalas aux milieux des flammes, ou des koalas quémandant de l’eau aux humains et aussi des humains qui sauvaient cet animal si mignon et si propice à déclencher des vagues d’émotion.

Les koalas sont encore plus menacés que les autres animaux, car ils n’ont pas l’habitude de fuir devant le feu.

Un vétérinaire explique :

« La particularité du koala, c’est que c’est un animal qui vit dans son garde-manger. Il se nourrit d’eucalyptus et vit dans cet arbre-là. Donc le koala va avoir comme réflexe de survie de monter dans l’arbre pour se cacher, et va brûler en même temps que lui. »

En outre l’eucalyptus est gorgé d’huile, une fois une certaine température atteinte, il va exploser et le koala avec.

Ces méga-feux ne sont pas confinés à l’Australie. L’été dernier, des feux ont également ravagé la Sibérie, l’Arctique, le bassin du Congo, “deuxième poumon vert mondial” ou encore la forêt amazonienne où entre janvier et septembre 2019, le nombre d’incendies a augmenté de 41% par rapport à l’année précédente.

En Australie, qui est un pays habitué aux feux et qui dispose de pompiers très aguerris, le nombre de victimes a été en fin de compte relative faible en regard de la violence des incendies : moins d’une trentaine de morts. Le chiffre d’un milliard d’animaux morts est souvent cité, mais j’ai entendu plusieurs commentateurs le mettre en doute, car il semble que les autorités sont incapables de mesurer l’impact de ces catastrophes sur le monde animal. Il peut toutefois être conclu que l’impact est considérable.

Dans un article du New York Times, on apprend qu’en Nouvelle-Galles du Sud, un des états australiens les plus touchés par les incendies, une librairie a changé son enseigne. On peut y lire ceci : «les romans de fiction post-apocalyptiques se trouvent désormais au rayon actualités.».

Les matins de France Culture pour essayer d’analyser ces dérèglements climatiques avaient invité : Fabrice Argounès, géographe et politiste, enseignant chercheur à l’Université de Rouen, auteur du “Dictionnaire de l’Anthropocène », Charlotte Epstein, professeure associée à l’Université de Sydney, et Joëlle Zask, philosophe qui enseigne la philosophie à l’université Aix-Marseille et a publié « Quand la forêt brûle ».

Cette émission dont le début peut être vu en vidéo <ICI> est très intéressante, elle est écoutable en intégralité audio <Ici>.

Guillaume Erner introduisait l’émission de la manière suivante :

« Les catastrophes arrivent dans un pays traditionnellement peu versé sur la question écologique où la remise en question de la dépendance au charbon reste taboue. Dénonçant l’inaction de son pays, l‘écrivain australien Richard Flanagan publiait le 3 janvier une tribune dans le New York Times alertant du «suicide climatique » qu’était en train de commettre son pays.

Face à l’épreuve des méga-feux, une prise de conscience est-elle en train de s’opérer ? La catastrophe qui touche l’Australie nous donne-t-elle un avant-goût des dérèglements à venir dans le reste du monde ? »

Joelle Zask a aussi participé à un article dans la revue <Reporterre>

« Ces incendies vont au-delà même de tout ce que j’avais pu imaginer et décrire dans mon livre. C’est d’une gravité extrême. Le désastre est devant nous : plus les zones brûlées s’étendent et plus les feux deviennent intenses, moins la réversibilité de la situation semble envisageable. […] Le feu détruit non pas la planète, mais les conditions d’existence des êtres humains et de nombreux animaux sur Terre.

Un autre aspect me révolte : l’attitude négationniste du Premier ministre Scott Morrison. Le gouvernement, qui a longtemps été climato-sceptique, refuse d’arrêter la production de charbon. Ces feux ne sont pourtant pas un phénomène naturel. Le croire est criminel.

[L’activité humaine est en cause] Ces incendies sont nourris par le réchauffement climatique. L’augmentation des températures fait baisser le taux d’humidité, la végétation sèche et devient extrêmement inflammable. Les forêts sont aussi de plus en plus attaquées par des insectes ravageurs et des pathologies qui croissent avec la chaleur. En Californie, une région qui a connu aussi de nombreux incendies ces dernières années, un arbre sur dix est victime d’agents pathogènes, de virus ou de champignons. Les forêts sont malades, les écosystèmes fragilisés et donc plus vulnérables à des incendies. Avec la sécheresse et le réchauffement climatique, la saison des feux s’allonge. »

Joëlle Zask dit une chose que j’ai lu sur d’autres site de manière assez cohérente.

Le dérèglement climatique ne crée pas les feux mais les rend plus intense, plus hors de contrôle, il a donc un impact énorme sur le phénomène des méga-feux.

Nous sommes en face d’un phénomène qui s’aggrave :

« Cela fait plus de dix ans que le phénomène des feux s’est aggravé et que les incendies sont devenus hors norme. C’est notre perception qui a changé récemment. On a commencé à en parler, à les voir, à les conscientiser. On revient de loin. Quand j’ai commencé la rédaction de mon livre [Quand la forêt brûle], il y a trois ans, la vulgate disait que les incendies étaient bons pour la forêt, qu’ils la régénéraient.

Les positions ont évolué depuis que les feux sont rentrés dans les villes, quand les habitants de Singapour ont commencé à suffoquer à cause des incendies en Indonésie ou que les gens de Sao Paulo étouffaient du fait de l’Amazonie en feu. En Australie, c’est parce que le brasier menaçait Melbourne et Sydney que les médias et les politiques ont commencé à s’emparer de la question. On ne peut plus en faire abstraction, l’incendie vient défier notre société urbaine, frapper à ses portes. Ses fumées entraînent de nombreuses maladies respiratoires et condamnent des dizaines de milliers de personnes à une mort prématurée. Canberra, en Australie, est désormais la ville la plus polluée du monde, avec un taux de pollution de l’air plus de 20 fois supérieur au maximum autorisé. Les gens s’empoisonnent. Désormais, on le sait. Avant le territoire des indigènes ou des ruraux brûlait en silence, sans susciter l’indignation. Ça prouve que pour se mobiliser contre le réchauffement climatique, il faut le vivre dans sa chair, ses tripes. C’est ce que découvrent aujourd’hui des populations urbaines partout sur la planète. »

Selon Joëlle Zask, la France ne sera pas épargnée dans l’avenir :

« Certains scénarios de la Nasa envisagent un embrassement des terres émergées. Quand on regarde le planisphère des feux, on se rend compte que leurs foyers se rapprochent de plus en plus les uns des autres. On estime qu’en 2050, 50 % des municipalités françaises seront exposées aux méga feux. »

Bruno Fady, directeur de recherche à l’INRAE émet les mêmes craintes :

« Ce qui se passe en Australie se passera dans le bassin méditerranéen et en Europe, dans les décennies à venir, si nos sociétés continuent à ne pas fournir les efforts nécessaires pour suivre les résolutions de l’accord de Paris sur le climat de 2015. »

L’industrialisation est aussi une cause de ces incendies :

« J’ai été frappée par les feux de forêt, totalement inédits, en Suède, à la fin de l’été 2017. C’était sidérant parce que l’on ne s’attendait pas à ce que des forêts boréales et même arctiques brûlent. Ces incendies ont révélé le fait que la Suède possédait une forêt à 70 % industrielle. Des plantations de pins, des monocultures uniformes qui appauvrissent les sols et affament les rennes qui manquent de lichens. Les méga feux se sont rapidement propagés du fait de l’extrême densité de ces pins et de la vulnérabilité de ces forêts industrielles. On voit la même chose se développer en Espagne ou au Portugal avec les plantations d’eucalyptus particulièrement inflammables. »

Pour Joëlle Zask la solution se trouve dans une évolution de nos idéologies et de notre récit :

« Il faut évidemment lutter contre les causes du réchauffement climatique mais aussi remettre en cause les croyances qui irriguent la pensée occidentale : l’idéologie qui voudrait soumettre la nature, la dominer, mais également le préservationnisme – c’est-à-dire l’idée selon laquelle les équilibres naturels et la présence humaine sont incompatibles, que la nature fait bien les choses, qu’il faut s’en retirer, la protéger en la sanctuarisant et en la mettant sous cloche. Au contraire, je pense qu’il faut prôner une sorte de coopération et de partenariat, développer un modèle de soin de la forêt où cette dernière ne serait pas uniquement vue sous l’angle de l’extractivisme.

Concrètement, cela veut dire revenir à des pratiques menées par des peuples indigènes mais aussi par les paysans traditionnels. Monter la garde, débroussailler, habiter le territoire, faire des feux de surface pendant la saison des pluies. Devenir l’auxiliaire de la nature. Faire avec elle plutôt que contre. S’opposer à la nature, c’est la détruire mais c’est aussi détruire nos chances de vie sur la Terre. »

Certains pensent justement que le savoir des peuples aborigènes pourra aider à combattre ces dérèglements : <Le savoir des Aborigènes d’Australie pour survivre aux futurs méga-feux>.

Ce n’est pas indifférent que ces catastrophes arrivent dans un pays riche et climato-sceptique comme l’Australie.

Le site Conspiracy Watch rapporte en outre tous les mensonges que les autorités australiennes et le groupe de média australien Murdoch ont propagés pour essayer de nier le lien entre l’intensité des feux et le réchauffement climatique auquel l’Australie apporte une part énorme.

L’Australie paye ainsi un énorme tribut au désastre écologique, mais son économie est entièrement tournée vers les énergies fossiles. Dans un pacte faustien, il ne veut pas abandonner ce qui fait sa richesse mais qui va entraîner sa perte. Il est envisageable qu’à terme l’Australie ne soit plus habitable.

Sur <ce site> on apprend que :

« Au niveau de l’OCDE, l’Australie est le premier pays émetteur de CO2 par habitant, devant le Canada et les États-Unis. Il faut dire que l’île-continent est riche en minerais. Elle détient les principales réserves mondiales en or, en nickel ou encore en zinc dont l’extraction nécessite beaucoup d’énergie. Or, le mix énergétique national est à 93 % composé d’énergies fossiles, et à 75 % dépendant du charbon.

Mais pour les gouvernements successifs, difficile de renoncer à une telle manne financière. En pleine crise, le Premier ministre australien a ainsi continué à défendre cette industrie. Ce qui pousse l’écrivain australien Richard Flanagan à parler de “suicide climatique” dans une récente tribune parue dans le New York Times. “Les gouvernements conservateurs qui se sont succédé depuis 1996 se sont battus pour renverser les accords internationaux sur le changement climatique au nom de la défense de l’industrie fossile nationale”, fustige-t-il.

Tony Abbott, premier ministre australien de 2013 à 2015, climatosceptique avéré, avait enterré la taxe carbone aussitôt élu. Scott Morrison, l’actuel Premier ministre, a martelé qu’il serait irresponsable de tourner le dos au charbon, alors que le pays était ravagé par les flammes. En 2017, alors ministre de l’Économie, il avait frappé les esprits en faisant circuler un morceau de charbon dans l’assemblée parlementaire, invitant à “ne pas en avoir peur”. Le pays a également renoncé à inscrire dans la loi les objectifs de réduction d’émissions pris en amont de l’Accord de Paris. »

Le Monde explique dans une vidéo de 5 minutes <Pourquoi l’Australie brûle>.

Il faudrait comme l’avait annoncé Hollande, sans le réaliser, que « le changement soit maintenant », car il semble de plus en plus clair que « la catastrophe soit déjà maintenant ! »

<1337>

Mercredi 6 novembre 2019

« Sur les traces de la panthère des neiges »
Frédéric et Olivier Larrey

Dans mes recherches sur la panthère des neiges, j’ai trouvé un documentaire diffusé par Arte <Sur les traces de la panthère des neiges>.

Il est l’œuvre de deux frères Frédéric et Olivier Larrey qui sont photographes naturalistes et sont comme Vincent Munier et Sylvain Tesson aller au Tibet pour observer la panthère des neiges qu’on appelle aussi « l’once » et aussi «Léopard des neiges », ou « Irbis »

Vous n’avez pas beaucoup de temps pour regarder ce documentaire sur le site de replay d’Arte, puisque vous devez le regarder aujourd’hui.

Sinon, Arte annonce une nouvelle diffusion le vendredi 22 novembre à 10:15

C’est un documentaire d’une beauté stupéfiante, aussi en raison des paysages qui abritent cet étonnant animal.

La quête des frères Larrey est d’essayer de photographier et filmer une mère avec son petit.

Quête qui s’achèvera selon le vœu de ceux qui la poursuivent.


Lors de la troisième apparition décrite par Sylvain Tesson, page 139 de son livre, on lit :

« La panthère nous avait repérés. Se tournant sur le flanc, elle leva la tête et nous croisâmes son regard, braise froide. Les yeux disaient : « Nous ne pouvons-nous aimer, vous n’êtes rien pour moi, votre race est récente, la mienne immémoriale, la vôtre se répand, déséquilibrant le poème » »

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Mardi 5 novembre 2019

« La panthère des neiges »
Sylvain Tesson

Ce fut un soir de grâce.
Je vous avais déjà présenté l’extraordinaire 10ème symphonie de Dimitri Chostakovich, écrite après la mort de Staline.

J’en avais parlé après une très belle interprétation à l’auditorium de Lyon avec l’Orchestre National de Lyon, dirigé par un jeune chef de 23 ans, plein de talent. Ce fut le mot du jour du <jeudi 16 mai 2019>

Mais cette fois, le jeudi 31 octobre 2019, cette œuvre fut interprétée par l’orchestre de la radio de Bavière avec un des meilleurs chefs d’orchestre actuels : Mariss Jansons, dans la Philharmonie de Paris.

Un orchestre qui agit comme un seul corps vivant, qui rugit, murmure, éclate, explose, chante, court à l’abime puis se régénère.

On ne se trouve plus dans la même dimension, ce n’est plus une belle interprétation, c’est une offrande, un moment sublime.

Le chef de 76 ans fait peu de gestes, mais à la moindre de ses sollicitations l’orchestre répond immédiatement.

Nul ne saurait, quand il assiste à un tel échange, douter de ce qu’un chef apporte à son orchestre. Il est vrai que Jansons est le directeur musical de l’orchestre de la radio de Bavière depuis 16 ans.

Mais on est souvent malhabile de parler de musique et d’interprétation.

Il vaut mieux écouter.

Or il est possible d’acheter un enregistrement de cette œuvre avec ce chef et cet orchestre.

Il est plus facile de parler d’un livre, parce qu’on peut le citer, plus facilement le décrire.

Or, avant ce concert que Florence a vécu aussi, elle m’a offert un livre de beauté, de quête, de vie et de patience : « La Panthère des neiges » de Sylvain Tesson.

Ce livre vient d’ailleurs d’être couronné du Prix Renaudot.

Oui c’est un livre de grâce, grâce de l’affut, de l’attente.

Sylvain Tesson s’était lié d’amitié avec un photographe, un artiste de la photographie animalière : Vincent Munier.

Le livre commence d’abord dans une forêt française dans laquelle Vincent Munier a entraîné Sylvain Tesson pour observer des blaireaux.

Et à la fin de cette journée Vincent Munier invita Sylvain Tesson par ces mots :

« — Il y a une bête au Tibet que je poursuis depuis six ans, dit Munier. Elle vit sur les plateaux. Il faut de longues approches pour l’apercevoir. J’y retourne cet hiver, je t’emmène.
— Qui est-ce ?
— La panthère des neiges, dit-il.
— Je pensais qu’elle avait disparu, dis-je.
— C’est ce qu’elle fait croire. »

Si vous voulez une présentation de cet animal qui vit dans des contrées sauvages, les dernières que l’homme a encore laissées à la vie sauvage :

https://www.wwf.fr/especes-prioritaires/panthere-des-neiges

Il y a aussi cette <vidéo> de National Geographic :

Et c’est ainsi que Sylvain Tesson, habitué à bouger et à s’agiter, a appris à rester des heures à l’affût, dans le froid des plateaux du Tibet.

« L’affût était une prière. En regardant l’animal, on faisait comme les mystiques : on saluait le souvenir primal. L’art aussi servait à cela : recoller les débris de l’absolu. » (page 57)

Il y a de tout dans ce livre, la beauté, la philosophie, le silence, l’essentiel quand le superflu a disparu.

Il écrit :

« Les panthères des neiges étaient braconnées partout. Raison de plus pour faire le voyage. On se porterait au chevet d’un être blessé. […]

La bête mariait la puissance et la grâce. Les reflets électrisaient son pelage, ses pattes s’élargissaient en soucoupes, la queue surdimensionnée servait de balancier. Elle s’était adaptée pour peupler des endroits invivables et grimper les falaises.

C’était l’esprit de la montagne descendu en visite sur la Terre, une vieille occupante que la rage humaine avait fait refluer dans les périphéries » (Page 24)

Et avant la rencontre, le verbe de Sylvain Tesson, poussé par la connaissance de la nature de Vincent Munier, admire le blaireau, s’émerveille devant le loup, s’émeut devant le yack.

Il s’énerve que tant de beaux esprits veulent enfermer le monde dans les nombres et philosophe en citant Eugène Labiche :

« La statistique, madame, est une science moderne et positive. Elle met en lumière les faits les plus obscurs. Ainsi dernièrement, grâce à des recherches laborieuses, nous sommes arrivés à connaître le nombre exact des veuves qui ont passé le Pont-Neuf pendant le cours de l’année 1860 »

Puis rapporte les propos de Munier :

« Un yack est un seigneur, je me fiche qu’il ait dégluti douze fois ce matin ! » (page 41)

Il partage aussi sa découverte que l’homme dans la nature est observé par les bêtes :

« J’ai été regardé et je n’en savais rien. » (page 48)

Quand il se trouve, la nuit, dans la cabane qui constitue leur abri sur le plateau himalayen, il médite sur les proies et les prédateurs :

« Je pensais aux bêtes. Elles se préparaient aux heures de sang et de gel. Dehors, la nuit du chasseur commençait. […] Chacun cherchait sa proie. Les loups, les lynx, les martres allaient lancer les attaques, et la fête barbare durerait jusqu’à l’aube. Le soleil mettrait terme à l’orgie. Les carnassiers chanceux se reposeraient alors, ventre plein, jouissant dans la lumière du résultat de la nuit. Les herbivores reprendraient leurs errances pour arracher quelques touffes à convertir en énergie de fuite. Ils étaient sommés par la nécessité de se tenir tête baissée vers le sol, rasant la pitance, cou ployé sous le fardeau du déterminisme, cortex écrasé contre l’os frontal, incapables d’échapper au programme qui les vouait au sacrifice. » (page 52)

Finalement il va rencontrer la bête étrange, rare et mystérieuse. Il y aura plusieurs apparitions :

La première est décrite par ce moment de grâce :

« Munier la repéra, à cent cinquante mètres de nous, plein sud. […] mais je mis un long moment à la détecter, c’est-à-dire à comprendre ce que je regardais. Cette bête était pourtant quelque chose de simple, de vivant, de massif mais c’était une forme inconnue à moi-même. Or la conscience met du temps à accepter ce qu’elle ne connaît pas. L’œil reçoit l’image de pleine face mais l’esprit refuse d’en convenir.

Elle reposait, couchée au pied d’un ressaut de rochers déjà sombres, dissimulée dans les buissons. Le ruisseau de la gorge serpentait cent mètres plus bas. On serait passé à un pas sans la voir. Ce fut une apparition religieuse. Aujourd’hui, le souvenir de cette vision revêt en moi un caractère sacré » (page 106)

Dans <une présentation> que Gallimard fait de ce livre en s’entretenant avec Sylvain Tesson ce dernier déclare :

« On la connaît peu et mal. Il n’en resterait que cinq mille spécimens dans des zones inaccessibles, du Pamir à l’Himalaya oriental et de l’Altaï au Népal. C’est un animal adapté à la très haute altitude : on a repéré ses traces à 6 000 mètres. Mais l’une des principales raisons pour laquelle elle est peu connue est qu’elle est très difficile à voir : elle possède des capacités de camouflage telles qu’on peut passer à dix mètres d’elle sans la voir. Comme elle est lourde, massive, et s’attaque à des proies très agiles, elle compense sa relative lenteur par ce camouflage qui lui procure l’effet de surprise et de fulgurance indispensable pour chasser. […]

Probablement. Parmi les deux raisons qui m’ont poussé à suivre Vincent Munier, il y a cette recherche de la part animale de soi, dont on s’est beaucoup éloigné. Cet éloignement constitue d’ailleurs notre propre vie, il s’appelle la culture, le langage.

Renouer avec cette part animale, tenter de comprendre à nouveau la nature dans laquelle on se place, était donc la première raison. La deuxième, c’est que Munier me proposait de me comporter dans la nature comme je ne l’avais jamais fait, en pratiquant l’art de l’affût : l’attente, la dissimulation, l’immobilité, le silence. Un art de l’intégration, de la dissolution, quasiment, dans le substrat. Moi qui suis dans l’agitation permanente, je n’avais jamais éprouvé ce genre d’usage du monde. […]

Ce qui m’a beaucoup intéressé, c’est la capacité d’abnégation absolue face aux souffrances qu’on endure à l’affût. Ce qui ramène à l’idée que l’objectif mental que l’on s’assigne — le nôtre était de voir apparaître l’animal —permet d’oublier tout le reste. […] Je suis là pour l’apparition, et je pense que j’ai éprouvé très rapidement, en attendant la panthère, un sentiment qui relevait du sacré. Ce n’est ni de la pensée magique, ni du chamanisme de bistro, c’est simplement que j’étais très peu habitué à vivre dans les tensions de l’attente et de la patience. J’ai découvert les vertus de la patience, j’ai réalisé qu’entre l’espérance que quelque chose arrive et le moment où cela arrive, il y a un intervalle qui se remplit de pensées insoupçonnées, qui ne viennent jamais lorsqu’on n’attend pas.

L’affût est antimoderne dans la mesure où il nous ramène à tout ce à quoi nos vies modernes, hyperactives, désordonnées, chaotiques, vouées à l’immédiateté, nous arrachent. Il nous oblige à considérer l’hypothèse qu’on peut consacrer beaucoup de temps à attendre quelque chose qui ne viendra peut-être jamais. À l’affût, nous sortons de l’immédiat pour revenir à la possibilité de l’échec même. »

Sylvain Tesson et Vincent Munier étaient les invités de France Inter du <10 octobre 2019>.

Tout seul l’écrivain fut aussi l’hôte de la Grande Table du 25 octobre <Sylvain Tesson : Le face-à-face avec l’animal, c’est la véritable expérience de l’Altérité>

Un livre qui change notre perception du monde, de l’animal et de la nature.

<1301>

Mercredi 18 septembre 2019

« Horreurs boréales en Bretagne »
Charlène Florès

Charlène Florès est bretonne et photographe.

Elle a fait son métier, elle a fait des photos.

Elle les a faites près de Rennes, à La Chapelle-des-Fougeretz.

C’est la revue de presse du jeudi 12 septembre 2019 de Claude Askolovitch qui a attiré mon attention sur l’article de l’Obs qui lui a été consacré.

Et j’ai constaté que LIBE en avait fait de même, avec plus de photos et moins de textes.

Charlène Florès précise :

« Mes photos n’ont fait l’objet d’aucune retouche couleur et aucune n’a de filtre. »

A la Chapelle-des-Fougeretz, il y a des serres. Dans ces serres, on produit des tomates toute l’année. Et pour ce faire, les maraîchers qui s’attellent à cette tâche ont recours aux éclairages LED pour faire pousser, plus vite et à moindre coût, leurs tomates cultivées sous serre.

Charlène Florès explique :

« Pour produire des tomates toute l’année, on les chauffe, on leur diffuse du CO2 et on offre un complément d’éclairage »

Le journaliste de l’Obs, Arnaud Gonzague décrit :

« Aux portes de Rennes, d’étranges dégradés fuchsia et or illuminent le ciel. Ils proviennent des éclairages artificiels émanant de grandes serres à tomates voisines. Une pollution lumineuse qui déboussole les campagnes alentour, comme le révèlent les photos de Charlène Florès. »

Vous avez donc compris qu’en plus de la pollution lumineuse des leds toute la nuit, on ajoute du CO2 !

Et l’article de Libération donne la parole à Vincent Truffault, chercheur au Centre technique interprofessionnel des fruits et légumes

« Les plantes n’absorbent pas tout et on a donc d’importants rejets dans l’atmosphère.»

Mais revenons à la pollution lumineuse.

Une maraîchère dit :

« Certaines nuits d’hiver, on voit le halo rose des serres jusque chez moi, à 30 kilomètres. »

Les villages alentours sont baignés d’une lumière fuchsia toute la nuit

Les vaches, qui sont dans des étables non fermées, sont exposées à la pollution lumineuse toute la nuit.

Tout ceci n’est évidemment pas sans conséquence. Charlène Florès rapporte :

« Un astrophysicien m’a expliqué que ces serres ont, à elles seules, une radiance [« brillance », NDLR] soixante fois plus intense que celle de la ville de Rennes, toute proche, qui compte pourtant 250 000 habitants ! »

C’est évidemment délétère pour l’horloge biologique de la flore et de la faune.

Et pour les humains ce n’est pas mieux :

« Et des travaux scientifiques démontrent que chez l’humain, la pollution lumineuse est suspectée de contribuer à l’augmentation des cancers hormono-dépendants [seins et prostate, NDLR. Mais aussi de la dépression et du diabète. »

Le journaliste de l’Obs s’offusque :

« Des tomates en hiver : le concept a déjà de quoi énerver les citoyens qui n’ont pas perdu tout bon sens.  […] Difficile de ne pas faire de ces aurores boréales « façon LED » une parfaite métaphore de notre société de consommation : chatoyante, scintillante, séduisante… mais criminelle pour la planète.»

Dans l’article de Libération, avec d’autres mots, la même réalité est énoncée

« La recherche scientifique indique que cette pollution lumineuse a de sérieuses conséquences sur l’écosystème local exposé à ce rayonnement qui fait imploser le rythme des saisons, du jour et de la nuit : animaux désorientés, oiseaux chantant toute la nuit, baisse de la pollinisation nocturne, dormance des végétaux inhibée et exposition accrue aux pollutions et stress hydriques… »

Mes chers amis, il faut vraiment arrêter de consommer des tomates en hiver.

Car pour qu’on ne les produise plus, il suffit simplement de ne plus les acheter !


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Lundi 16 septembre 2019

« Homo sapiens 2019 »
Réflexions sur les voies qu’emprunte notre espèce humaine actuellement

Le mot du jour s’est mis en pause le 12 juillet 2019 en honorant les héros humanistes contemporains qui sauvent des vies humaines en méditerranée. Particulièrement trois d’entre eux, 2 femmes et un homme, tous les trois allemands :

  • Carola Rackete
  • Pia Klemp
  • Klaus Vogel

Depuis lors Pia Klemp a publié un livre sur ces sauvetages. Un livre sous forme de roman, rédigé en allemand et non encore traduit en français : «  Lass uns mit den Toten tanzen ». Titre qu’on peut traduire par « Laissez-nous danser avec les morts ». ARTE l’a évoqué. Elle a aussi refusé le 20 août 2019 une décoration que voulait lui donner la maire de Paris Anne Hidalgo parce qu’elle n’est pas d’accord avec la politique migratoire de la capitale françaises.

Quand à Carola Rackete elle a publié une tribune dans le Guardian le 4 septembre 2019 où elle fait le lien entre les migrations et la crise climatique :

« Dans des situations dans lesquelles les gens luttent déjà pour survivre, la crise climatique intensifie la pression, que ce soit par la montée du niveau de la mer, les pénuries d’eau, les dégâts des tempêtes ou les mauvaises récoltes. »

Que s’est-il donc passé depuis le 12 juillet 2019 de fondamental ?

Bien que notre Président de la République s’y soit manifesté particulièrement à son avantage, personne ne peut raisonnablement affirmer que « Le G7 de Biarritz » entre dans la catégorie des choses fondamentales.

Peut-être que la révolte de Hong Kong qui continue bien que nos grands média en parlent moins. Révolte contre la mise au pas de plus en plus autoritaire du pouvoir central de Pékin.

Si ce combat de David contre Goliath parait plus important que le G7, il n’est toujours pas fondamental au regard de notre espèce.

D’autres évènements politiques se sont déroulés :

  • Matteo Salvini a provoqué, début août, une crise gouvernementale en Italie en réclamant des législatives anticipées et réclamant les « pleins pouvoirs » comme jadis Mussolini. Pour l’instant, une coalition hétéroclite a pu freiner momentanément ses ambitions.
  • Boris Johnson a été élu à la tête du Parti conservateur le 23 juillet 2019 et est devenu par voie de conséquence Premier Ministre britannique. Il a apporté avec lui encore plus de confusion sur le Brexit et a abimé par ses outrances encore un peu plus l’image de la démocratie, comme le fait l’homme d’affaires et animateur de télévision pathétique que les américains ont mis à leur tête. Le second dit d’ailleurs beaucoup de bien, pour l’instant, du premier.
  • En France, Emmanuel Macron continue à tenter de réformer la France, notamment par une ambitieuse réforme des retraites.

Mais tous ces évènements qui nous impactent tous à court terme ne sont pas fondamentaux au regard du temps long et de notre espèce : homo sapiens.

Un article du Monde nous apprend que le patron de Tesla Elon Musk et Neuralink ont présenté leur prototype d’implants cérébraux pour aider à communiquer avec des machines le mardi 16 juillet 2019. C’est la promesse de l’homme augmenté.

Je cite :

« Un implant discret et indolore, permettant au cerveau de communiquer directement avec des machines ou des interfaces numériques : c’est le projet, en partie concrétisé, qu’a présenté mardi 16 juillet Neuralink, la société financée à hauteur de 100 millions de dollars par Elon Musk (Tesla, SpaceX).

L’entreprise a détaillé pour la première fois, lors d’une conférence de presse diffusée en direct sur Youtube, le fonctionnement de son prototype d’interface se branchant directement sur le cerveau. Il devrait prendre, à terme, la forme d’un petit boîtier connecté sans fil directement au cerveau.

L’une des possibilités offertes par ces technologies et discutées pendant la conférence Neuralink qui s’est déroulée à San Francisco : la possibilité, pour des personnes paralysées, auxquelles on aurait réussi à implanter ce dispositif en creusant des trous dans leur crâne, de pouvoir contrôler par la pensée leur smartphone ou leur ordinateur. A terme, Neuralink espère que des millions de personnes pourront disposer d’un cerveau augmenté, selon un article de Bloomberg, qui reprend l’une des déclarations d’Elon Musk lors de la conférence : « au bout du compte, nous parviendrons à une symbiose entre le cerveau et l’intelligence artificielle. »

Mais les prototypes présentés le 16 juillet, qui semblent sortis de classiques de la science-fiction (et ont été comparés par certains internautes à un épisode de la série Black Mirror), sont encore loin d’être aboutis. Ils n’ont ainsi pas encore passé le stade des tests humains, mais seulement celui de premiers tests effectués sur des rats. Elon Musk a également laissé entendre, lors de sa conférence, que des tests avaient été effectués sur des singes avec succès.

[…]

Neuralink espère pouvoir débuter des tests sur des humains d’ici à la fin de 2020. Mais Neuralink a reconnu n’avoir pas encore démarré les démarches auprès de la Food and Drugs Administration (FDA), compétente aux Etats-Unis pour la régulation des dispositifs médicaux. Le processus pour obtenir un agrément pour ce type de dispositifs est « long et compliqué », a reconnu la société. »

C’est toujours la promesse d’améliorer la santé et les handicaps des humains touchés par le malheur qui sert à justifier ces recherches et inventions, mais quel monde nous prépare cette promesse de l’homme augmenté, l’homme relié à la machine ?

Il en va de même pour la perspective de créer des « chimères », c’est-à-dire des animaux qui portent des cellules humaines.

Cette fois c’est le Figaro qui nous apprend que :

« Le 24 juillet, le gouvernement japonais a approuvé un projet de recherche visant à créer des chimères homme-animal puis à les implanter dans l’utérus d’animaux de laboratoire. Une première au Japon. Ces travaux, dirigés par le Pr Hiromitsu Nakauchi, chercheur à l’université de Tokyo et à l’université de Stanford (États-Unis), ont pour objectif de fabriquer des organes humains dans des animaux en vue de réaliser des greffes. »

On apprend d’ailleurs que ces expériences qui sont pour l’instant au stade des recherches fondamentales existent déjà dans d’autres pays, comme la France d’ailleurs. Une de nos grandes chercheuses en biologie qui travaille au CNRS, Nicole Le Douarin vient de publier un livre : «les secrets de la vie». Elle a été invitée à l’émission de <la Grande Table du 12/09/2019>. Pour elle, ces recherches restent fécondes et éthiquement soutenables. Elle s’inquiète au contraire de la :

«panique générale qui s’exerce, […] une espèce de doute vis-à-vis des scientifiques, vis-a-vis de l’avancée des sciences.»

Mais on comprend bien qu’on attaque là quelque chose de fondamental qui touche l’éthique et que homo sapiens continue à penser que l’animal est un simple objet dont la fonction principale est d’être utilisée par lui pour son plaisir, ses besoins et ses fantasmes.

Elon Musk veut fonder une colonie humaine sur Mars. Il croit la théorie de l’effondrement de la civilisation humaine possible, sinon certaine. C’est pourquoi il envisage et travaille dans ce sens avec son entreprise Space X pour créer une colonie d’humains sur mars. Une petite élite d’humain pourra ainsi être sauvée. Il a tweeté le 16 août 2019 son idée de faire exploser des bombes atomiques sur mars. Cette idée il l’avait déjà développée en 2015, mais on croyait qu’il y avait renoncé. Il pense être capable de créer un effet de serre susceptible de faire réchauffer la température de mars qui en moyenne est de -63°C.

L’effet de serre est bien réel sur terre. Cet été, la France a battu son record absolu de chaleur. C’est 46 degrés Celsius qui ont été atteints le 28 juin à Vérargues (Hérault), lors de la première vague de canicule . La seconde vague a vu Paris battre son record de chaleur, en atteignant 42,6°C.

Il n’est pas encore scientifiquement prouvé que l’augmentation des fréquences et de la force des ouragans soit directement liée au réchauffement climatique, certains l’affirment cependant.

Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres qui s’est rendu aux Bahamas, durement touchés par l’ouragan Dorian semble adhérer à cette thèse.

Les destructions ont été d’une telle ampleur que pour deux des îles : Grand Bahama et surtout Abaco, les survivants ont dû quitter leur île.

Le secrétaire général de l’ONU a ainsi visité des îles quasiment désertes. Il a déclaré à des journalistes de France Inter :

« J’ai vu de nombreuses inondations, tremblements de terre, des ouragans et leurs conséquences un peu partout dans le monde, et je dois dire que le niveau de destruction ici, c’est du jamais vu. »

Et il a ajouté :

« Si nous ne la respectons pas, la Nature nous frappe violemment ».

La BBC a publié sur son site des images de l’île d’Abaco.

Voici certains projets, idées et conséquences des actes d’homo sapiens en 2019.

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Lundi 20 mai 2019

« Les animaux vont disparaître, il n’en restera plus bientôt »
Michel Simon, en 1965

Le lundi 6 mai 2019, a eu lieu à Paris le <sommet mondial pour la biodiversité> :

« Le rapport qui sera adopté ce lundi 6 mai après-midi par 130 États à Paris sur la biodiversité sera sans appel : “Une grande partie de la nature est déjà perdue, et ce qui reste continue à décliner”. Selon les chercheurs, ce sera la sixième extinction de masse de l’Histoire… et la première due à l’Homme. Une extinction de masse, c’est quand l’essentiel de espèces qui vivent sur terre disparaissent en peu de temps. »

L’INA a publié une archive qui date de 1965, il y a 54 ans !

C’est un extrait d’une interview du grand acteur Michel Simon que tout le monde pense français mais qui est suisse.

Vous la trouverez <ici>

Et voici ce que dit Michel Simon :

« C’est tragique […]
Je n’envisage pas l’avenir. Ce n’est pas pensable.

Cette prolifération de l’être humain qui est pire que celle du rat. […]

Les bêtes sont merveilleuses parce qu’elles sont en contact direct avec la nature.
Ce qui aurait pu peut être sauver l’humanité c’est peut-être la femme, parce qu’elle est encore en contact avec la nature.
Elle échappe aux lois, aux imbécilités émises par les anormaux.
Elle est encore en contact avec la nature mais elle n’a pas voix au chapitre. […]

Les animaux vont disparaître il n’en restera plus bientôt.
En Afrique c’est l’hécatombe permanente.
Ici quand je suis venu, j’avais une trentaine de nids d’hirondelles.

L’année dernière j’ai eu deux nids d’hirondelles et pour la première fois j’ai ramassé une hirondelle qui était tombée de son nid, qui était si pauvrement alimentée. Grâce aux progrès de la science, la science chimique qui assassine la terre, qui assassine l’insecte, qui assassine l’oiseau, qui tue toute vie, qui assassine l’homme, on s’en apercevra peut être trop tard.
Grâce à cela, il n’y a plus d’oiseaux.
Dans ce parc, quand je suis arrivé en 1933, c’était merveilleux.
Le printemps, c’était une orgie de chants d’oiseaux.
C’était quelque chose de merveilleux.
Aujourd’hui il n’y en a plus.

[…] Je ramasse chaque printemps des oiseaux morts […] qui ont mangé des insectes empoisonnés et qui meurent ! »

C’était visionnaire, lucide et très dur.

En 1965, probablement que ce n’était pas entendable et que les gens ne croyaient pas ce qu’il entendait.

Aujourd’hui, nous savons qu’il avait raison.

Homo sapiens, peut-il penser qu’il a la moindre chance de survivre sur une planète dont il serait devenu le quasi seul animal vivant ?

Les insecticides, le réchauffement climatique et ce qu’il faut bien appeler la prédation de la terre par homo sapiens réduit de plus en plus la biodiversité nécessaire à la vie sur terre.

Je ne sais pas si les humains sont trop nombreux sur terre, en tout cas ils ne peuvent pas prendre davantage de place sur notre planète et il faut qu’ils se préoccupent de la place laissée aux autres espèces vivantes.

Exactement le contraire que ce que fait le président brésilien Jair Bolsonaro en <Amazonie>, ou le président turc Erdogan <en créant le plus grand aéroport du monde> ou encore la Chine avec son projet <de la nouvelle route de la soie>. Ce ne sont que quelques exemples dans un monde qui continue à croire qu’homo sapiens peut aller au bout de sa quête économique sans limite.

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Lundi 25 mars 2019

« J’aime appuyer ma main sur le tronc d’un arbre devant lequel je passe, non pour m’assurer de l’existence de l’arbre – dont je ne doute pas – mais de la mienne. »
Christian Bobin

Nous avons tous un arbre qui a marqué notre vie. Je me souviens du poirier qui se trouvait dans le jardin de mes parents. Et je me souviens aussi avec douleur lorsque je l’ai vu abattu par les nouveaux propriétaires qui avaient racheté la maison. Annie se souvient des 4 magnifiques arbres centenaires qui se trouvent au milieu de la Place de la république de Strasbourg. Wikipedia nous apprend que le nom de ces arbres est ginkgo biloba; et que ces arbres auraient été offerts à Guillaume Ier par l’empereur du Japon Mutsuhito vers 1880.

Car, bien sûr en 1880, Strasbourg était allemande.

Pour en revenir à l’exergue et à la phrase de Christian Bobin, une visite, hier, au Parc de la Tête d’or a permis de réaliser son vœu.

Une émission de France Culture, déjà ancienne, a évoqué cette pensée du poète : <J’ai un arbre dans ma vie>

Et une autre plus récente dont l’un des invités était Peter Wohlleben : <Raconte-moi les arbres !>

Wohlleben qui est l’auteur de « La vie secrète des arbres » dont j’avais parlé lors du mot du jour du <22 décembre 2017>

Peter Wohlleben qui racontent la vie des arbres, des communautés d’arbres qui partagent, coopèrent, communiquent entre eux..

Car l’arbre est un végétal mais c’est avant tout un être vivant.

Et ce sont êtres vivants ayant le plus d’expérience, il existe des arbres qui sont âgés de milliers d’années.

Ce <site> Regard sur le monde énumère, selon les connaissances actuelles, les plus vieux arbres du monde.

3000 ans est un âge relativement fréquent.

Et quand on mesure des colonies d’arbres issues d’une racine mère unique on arrive à des époques encore plus anciennes. Ainsi dans l’Utah, on a détecté une colonie clonale de peupliers qu’on a appelé « Pando ». Cette colonie de 40 hectares est considérée comme l’organisme vivant le plus lourd et le plus vieux de la planète avec un poids estimé à 6 millions de kilogrammes et un âge de 80 000 ans. Toutes les pousses sont issues d’un immense système racinaire unique.

<Cette page de Futura-sciences>. fait aussi le point sur les végétaux les plus anciens de notre planète.

Nous ne pouvons qu’être très humbles devant tant d’expérience.

Et pour finir encore deux photos d’hier :

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