Dimanche 29 mars 2020

« Je te demande pardon. »
Ariadne Ascaride

Mot de jour spécial pendant la période de confinement suite à la pandémie du COVID-19

Augustin Trapenard, sur France Inter, chaque matin à neuf heures moins 5, lit une lettre que lui a envoyé un écrivain ou un artiste.

Le sujet est libre, le destinataire choisi par l’auteur.

Cette chronique a pour nom <Lettres d’intérieur>

C’est un moment de partage.

Le 26 mars, il a lu une lettre d’Ariadne Ascaride, l’actrice née à Marseille et habitant à Montreuil sous-bois, ville chère à mon cœur.

« Montreuil, le 26 mars 2020

Bonjour « beau gosse »,

Je décide de t’appeler « Beau gosse ». Je ne te connais pas. Je t’ai aperçu l’autre jour alors que, masquée, gantée, lunettée, j’allais faire des courses au pas de charge, terrifiée, dans une grande surface proche de ma maison. Sur mon chemin, je dois passer devant un terrain de foot qui dépend de la cité dans laquelle tu habites et que je peux voir de ma maison particulière pleine de pièces avec un jardin.

Je suis abasourdie de vivre une réalité qui me semblait appartenir à la science-fiction.

À mon réveil chaque jour je prends ma température, j’aère ma maison pendant des heures au risque de tomber malade, paradoxe infernal et ridicule. La peau de mes mains ressemble à un vieux parchemin et commence à peler, je les lave avec force et savon de Marseille toutes les demie heures. Si je déglutis et que cela provoque une légère toux, mon sang se glace et je dois faire un effort sur moi-même pour ne pas appeler mon médecin. Je n’ai d’ailleurs pas fui en province pour rester proche de lui. Je deviens folle !

Sortir me demande une préparation mentale intense, digne d’une sportive de haut niveau, car pour moi une fois dehors tout n’est que danger !  »

Ariadne Ascaride avait été le sujet du mot du jour du 12 novembre 2019, en raison de son discours profond et humaniste qu’elle a tenu à la Mostra de Venise après avoir reçu le prix de la meilleure interprétation féminine pour « Gloria Mundi » de Robert Guédiguian : « J’ai une richesse incroyable, celle d’être la fille d’étrangers et en même temps d’être française. »

Dans cette lettre de Montreuil, elle avoue sa peur devant la maladie et son privilège de disposer de tous les éléments de confort pour vivre le moins difficilement son confinement.

Et puis elle voit un jeune qui joue avec ses copains au football sur des pelouses de Montreuil.

Le bourgeois fort de ses certitudes n’aurait pas de mots assez durs pour condamner l’attitude « irresponsable » de ces jeunes « écervelés ».

Mais ce n’est pas l’angle de vue, de réflexion et d’analyse d’Ariadne Ascaride :

« Et c’est dans cet angoissant état d’esprit, que je t’ai vu, loin, sur ce terrain de foot, insouciant, jouant avec tes copains, vous touchant, vous tapant dans les mains comme des chevaliers invincibles protégés par le bouclier de la jeunesse.

Vous étiez éclatants de sourire, d’arrogance, de vie mais peut-être aussi porteurs de malheurs inconscients.

Si vous étiez dehors, c’est qu’il n’est pas aisé d’être je ne sais combien dans un appartement toujours trop étroit, c’est invivable et parfois violent.

Vos parents travaillent, eux, toujours, à faire le ménage dans des hôpitaux sans grande protection ou à livrer toutes sortes de denrées et de colis que nous récupérerons prudemment avec nos mains gantées après qu’ils ont été posés devant nos portes fermées. Prudence oblige.

[…] je suis née dans un monde similaire au tien je n’ai eu de cesse de l’avoir toujours très présent dans mon cœur et ma mémoire, et je n’ai eu de cesse de le célébrer et d’essayer de faire changer les choses. »

Au terme de cette analyse de la situation, elle demande pardon à ce jeune.

Pardon, parce que quoiqu’elle ait tenté au long de sa vie, elle n’est pas parvenue à ce que ce jeune puisse avoir un autre destin dans lequel, intégré à la société, dans des conditions de vie digne, il puisse comprendre et se soumettre aux injonctions de raison et de santé.

Elle souligne ainsi à quel point la crise constitue aussi un révélateur de l’inégalité sociale.

« Aujourd’hui je te demande pardon, à toi porteur sain certainement qui risque d’infecter l’un des tiens.

Je te demande pardon de ne pas avoir été assez convaincante, assez entreprenante, pour que la société dans laquelle tu vis soit plus équitable et te donne le droit de penser que tu en fais partie intégrante. Tout ce que je dis aujourd’hui, tu ne l’entendras pas, car tu n’écoutes pas cette radio.

Je voudrais juste que tu continues à exister, que ta mère, ton père, tes grands-parents continuent à exister, à rire et non pleurer.

Je ne sais pas comment te parler pour que tu m’entendes : je suis juste une pauvre folle masquée, gantée, lunettée, qui passe non loin de toi et que tu regardes avec un petit sourire ironique car tu n’es pas méchant, tu es simplement un adolescent qui n’a pas eu la chance de mes enfants. »

Ariane Ascaride

C’est une leçon d’humilité.
Une leçon d’humanité.
Une leçon de vie.
Un autre regard.

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