Lundi 26 octobre 2020

«Nous sommes terriens !»
Petite réflexion suite à un dessin

Au départ, il y a ce dessin partagé par mon ami Lucien sur Facebook


Lucien avait lui-même partagé le dessin qui avait été initialement publié par une personne se faisant appeler « Citoyen du monde » et qui se définit ainsi :

« Personne qui pense que les habitants de la Terre ne forment qu’un peuple commun et que les droits et les devoirs sont universels. Il privilégie l’intérêt du monde par rapport aux intérêts nationaux … »

Je suis, en effet, terrien et vous aussi.

Nous sommes terriens et nous habitons la terre, avec beaucoup d’êtres vivants, animaux, végétaux, bactéries et autres.

Et nous avons beaucoup de problèmes à résoudre pour que la terre continue à être accueillante pour tous ceux qui y habitent : réchauffement climatique, diminution de la biodiversité, contraintes sur les ressources, impact d’homo sapiens sur l’écosystème, conflits entre les Etats…

Alors je sais bien que le plan A de quasi tous les gouvernants de Macron à Trump, en passant par Xi Jinping ou Boris Johnson est que le génie de l’homme va trouver des solutions innovantes et techniques qui permettront de résoudre tous nos problèmes.

Il existe selon certains, un plan B dans lequel une aide extérieure à laquelle ils donnent le nom de Dieu va régler tous ces problèmes. En ce qui concerne les chrétiens que je connais le mieux, cette phase de solution dans laquelle Dieu vient résoudre les difficultés, passent par un jugement dernier dans lequel un grand nombre va passer un sale quart d’heure.

J’ai quelques doutes sur ces deux plans.

Il reste le troisième dans lequel, il y a une prise de conscience collective qui nous fait comprendre que nous sommes tous terriens et que nous avons avec notre descendance un destin commun, sur l’unique planète qui est à notre portée.

Je pense qu’il est rationnel de penser à ce plan C.

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Lundi 29 juin 2020

«Nous nous dirigeons vers un monde où nous aurons moins de moyens pour plus de problèmes.»
Jean-Marc Jancovici

Jean-Marc Jancovici est un spécialiste de l’énergie et un acteur de la lutte pour une économie décarbonée, c’est-à-dire une économie qui ne crée plus de gaz à effet de serre et ne contribue plus au réchauffement climatique.

Il est ainsi le président du think thank :<THE SHIFT PROJECT> dont l’ambition est justement d’œuvrer en faveur d’une économie libérée de la contrainte carbone. Sur son site il est écrit :

[Nous sommes] une Association loi 1901 reconnue d’intérêt général et guidée par l’exigence de la rigueur scientifique, notre mission est d’éclairer et influencer le débat sur la transition énergétique en Europe.

Pour renvoyer vers une vidéo de plus de 2 heures, dans laquelle Jancovici répond aux questions des internautes à la fin de la période de confinement le 8 mai 2020, Yann Arthus-Bertrand le présente ainsi

« Jean-Marc Jancovici, […] me fascine toujours par son esprit de synthèse et son bon sens. Cette vidéo dans laquelle il répond aux questions des internautes le démontre une fois de plus : la langue de bois est absente de ses réponses. Ça fait du bien ! Sans être forcément toujours d’accord sur toutes ses propositions, elles méritent d’être écoutées et réfléchies. À écouter absolument car ça fait réfléchir. »

C’est très bien synthétisé, il fait réfléchir, les arguments qu’il apporte sont toujours précis, rationnels.

C’est un esprit très brillant, polytechnicien, Ingénieur Télécom né en 1962.

Si on s’intéresse à son parcours, on constate qu’il est entré très tôt dans la conscience écologique et dans la réflexion sur l’énergie.

Il ainsi collaboré avec l’Ademe Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie pour la mise au point du bilan carbone dont il est le principal développeur.

Il a aussi joué un rôle de premier plan dans la fondation Nicolas Hulot, notamment en étant coauteur du Pacte écologique signé par les différents candidats à la présidentielle de 2007. Par la suite il s’est éloigné de Nicolas Hulot en raison d’un désaccord sur la place de l’énergie nucléaire dans le cocktail énergétique à moyen terme.

La première fois où je l’ai écouté c’était lors des matins de France Culture du 7 novembre 2019, lors que Guillaume Erner l’avait invité sur le sujet : « Transition énergétique : avons-nous encore le temps ? »

Dans cette émission, il a exposé sa thèse de la prééminence de l’énergie dans la société économique que les humains ont bâti :

« Tout ce que nous avons aujourd’hui dans le monde moderne, notre pouvoir d’achat et les retraites, c’est l’énergie qui l’a permis. »

Dans une interview du <Figaro> il précise sa pensée sur ce point ;

«  La quantification économique a pris le pas sur d’autres métriques pour juger l’utilité de quelque chose. On pense spontanément que ce qui est utile vaut cher, que tout ce qui fait notre vie s’achète, or comme l’énergie ne coûte pas très cher dans notre poste de dépense (environ 10% pour un ménage pour logement et transports), le lien de dépendance n’est pas ressenti. Or ce qui fait notre mode de vie : les villes, le pouvoir d’achat, les études longues, le basculement dans le tertiaire, les week-ends, les 35h, les retraites, les six semaines de congés payés, la viande à tous les repas, c’est l’énergie, et très majoritairement les combustibles fossiles.

Les machines sont invisibles dans la convention économique : on continue à dire que les gens travaillent mais en réalité ce sont surtout les machines qui produisent. La puissance des machines dans le monde occidental, c’est 500 fois la puissance des muscles des Occidentaux. Pour que la France produise ce qu’elle produit aujourd’hui, sans machines, il faudrait multiplier sa population par 500 à 1000. Les machines sont totalement dépendantes de l’énergie, qui est un facteur beaucoup plus limitant que la force de travail pour l’économie. On ne se rend pas compte car on juge les choses à travers leur prix, convention humaine qui ne tient pas compte des réalités physiques. Dans le système économique moderne, on a considéré que tout ce qui venait de la nature était gratuit, n’avait pas de prix. En ce sens le pétrole est aussi gratuit que le vent car personne n’a rien payé pour qu’il se forme. La gratuité de ces sources énergétiques fait qu’elles ne sont pas dans notre radar. Nous sommes des urbains déconnectés des flux physiques qui nous permettent de vivre. Le thé que nous sommes en train de boire en ce moment a poussé à des milliers de kilomètres d’ici ! »

Dans l’émission de France Culture je l’ai trouvé assez irritant parce qu’il était  méprisant à l’égard des questions de Guillaume Erner.

D’ailleurs cette émission avait conduit à un certain nombre d’articles en soutien à Guillaume Erner et aussi d’auditeurs qui ont écrit et que <La page de la Médiatrice de France Culture > a publié :

« Mon message est un message de soutien et d’encouragement au mérite à l’attention de Guillaume Erne, qui ce matin (jeudi 7 novembre), et à ma complète stupéfaction, a dû essuyer les assauts hautains et répétés de son invité dans la matinale, j’ai nommé M. Jean-Marc Jancovici, […]

Fidèle auditrice de France Culture depuis plus de 40 ans (oui !) […] C’est pourquoi je souhaite vous dire mon indignation après avoir entendu pendant plus d’une heure les propos arrogants […]

En écoutant cette agressivité et cette hargne remplie de certitudes !!! »

Toutefois au-delà de cette tension qui avait davantage à voir avec l’émotion qu’avec l’intelligence, j’ai fait des recherches sur Internet et j’ai constaté qu’en effet cet homme un peu rugueux était quand même quelqu’un d’intéressant qui argumentait et présentait ses réponses sans langue de bois pour reprendre l’expression de Yann Arthus-Bertrand.

Par la suite j’ai compris que Jean-Marc Jancovici est présenté comme un lobbyiste pro-nucléaire et qu’il avait demandé à Guillaume Erner que le sujet du nucléaire ne soit abordé que de manière marginale. Guillaume Erner ne respecta pas cette promesse.

Jancovici défend en effet la conservation d’une énergie nucléaire conséquente mais uniquement pour atténuer l’impact sur nos modes de vie de la diminution de l’énergie carbonée.

Laissant de côté l’affect et l’irritation je suis revenu vers ses arguments :

« Donc discuter de l’énergie, c’est discuter de tout ce qui nous entoure aujourd’hui. L’essentiel de ce qui permet ça dans le monde, ce n’est pas du tout le nucléaire, ce sont les combustibles fossiles, c’est à dire le pétrole, le charbon ou le gaz. Il se trouve qu’en France, deux tiers de nos émissions de CO2, c’est à dire ce qui provoque le changement climatique, viennent du pétrole, un quart vient du gaz, 5% vient du charbon, et 0% du nucléaire. Le nucléaire a des inconvénients. Mais ne parler que du nucléaire est quelque chose qui finit par devenir un peu contre-productif. […]

Le risque zéro n’existe pas. Par contre, ce qui est dommage aujourd’hui, c’est que dans le public il y a une compréhension du risque nucléaire qui est totalement erronée. Je vais vous donner un premier exemple de faillite médiatique : 80% des Français pensent que le nucléaire contribue au changement climatique. Il peut avoir tous les défauts de la Terre, mais pas celui-là. Les déchets nucléaires font plus peur à la population que, tenez-vous bien, les accidents de la route ou que les accidents domestiques. Les accidents domestiques, c’est 20 000 morts par an. Les déchets nucléaires, c’est zéro. Ça fait plus peur que l’obésité chez les jeunes, ça fait quasiment aussi peur que le tabagisme. »

Pour résumer ce qu’il dit :

  • La priorité c’est de diminuer les énergies fossiles qui augmentent la température ;
  • Selon lui cette diminution nécessite que nous devenions beaucoup plus sobres et consommions beaucoup moins d’énergie. Ce qui aura pour conséquence une diminution de notre train de vie
  • Il pense pour différentes raisons que les énergies renouvelables solaires et éoliennes ne pourront pas remplacer le pétrole, le gaz et le charbon d’abord parce qu’ils donnent de l’énergie intermittente dépendant du soleil et du vent et d’autre part parce qu’ils nécessitent pour leur construction et leur renouvellement d’éléments très perturbants écologiquement et qu’enfin il nécessite une grande emprise foncière pour pouvoir fonctionner.
  • Ainsi pour atténuer l’atterrissage comme dirait Bruno Latour, le moindre mal reste l’énergie nucléaire.

Il dit :

« Globalement, il faut baisser de 4% par an nos émissions de CO2. Alors là-dedans, ni les énergies renouvelables, ni le nucléaire ne permettront de compenser cette baisse pour conserver le confort moderne. Il faut bien comprendre que de lutter contre le changement climatique, c’est de se mettre au régime. […] Le non-dit politique majeur aujourd’hui, c’est que cela n’est pas compatible avec la croissance économique. Ce n’est même pas compatible avec le maintien de la production économique actuelle. Donc, cela veut dire perte de pouvoir d’achat, pour être très clair, pour tout le monde, pas juste pour les riches. »

Pour lui, tous ou quasi tous les occidentaux sont concernés et consomment trop d’énergie. Il a ajouté, dans un autre article, dans ce monde de diminution, les inégalités actuelles avec les hyper riches seront encore plus insupportables.

Il a été réinvité par Guillaumer Erner, dans une émission beaucoup plus calme avec des échanges beaucoup plus apaisées le 14 mai 2020 : <La pandémie va-t-elle accélérer la transition énergétique>

C’est lors de cette émission qu’il a eu cette phrase que j’ai mis en exergue :

« Nous nous dirigeons vers un monde où nous aurons moins de moyens pour plus de problèmes »

Dans cette émission il a apporté une nouvelle analyse que je n’ai pas entendu ailleurs :

« Il y a une transition énergétique cachée derrière cette crise dont on ne se rend pas compte qui concerne le pétrole. Avant la crise du covid, la production de pétrole dans le monde s’est arrêtée de croitre depuis maintenant un an et demi. Et le covid n’a fait qu’accélérer cette tendance-là. La crise économique a fait plonger les prix du pétrole vers le bas. Et l’offre de pétrole va baisser. […]

La transition énergétique qui va se faire sans qu’on s’en rende compte, c’est que l’après ne pourra pas revenir au niveau de l’avant parce qu’il n’y aura pas assez de pétrole. Donc, une partie du tourisme ne pourra pas revenir. Quoi qu’on fasse, une partie des déplacements ne pourra pas revenir quoi qu’on fasse tout comme une partie de l’économie.”

[…] On va opérer graduellement une transition de force car on n’a pas voulu faire celle qui était de gré. En ce moment la transition énergétique est une diminution de la consommation subie. En France comme dans beaucoup de pays européens, on voit la transition énergétique comme une évolution technologique dans un univers en croissance. On a des lois en France de « croissance verte ». En fait, la transition énergétique va passer par une privation du pétrole, du charbon et du gaz. Donc toute cette production va se contracter et l’économie va elle-même se contracter. Et la grande question est d’organiser un monde dans lequel il n’y a pas de plus en plus mais de moins en moins. […] »

La voiture électrique ne trouve pas non plus grâce à ses yeux. Il pense plutôt qu’il faut remplacer les SUV par des petites voitures :

« La chose la plus évidente pour remplacer une voiture qui consomme 6L/100km, c’est de la remplacer par une voiture qui consomme 2L/100Km. Il y a aussi le passage sur le vélo, le vélo électrique en particulier, est quelque chose qui a un potentiel très important dès que vous avez 10 ou 15 km à faire, parce que c’est un vélo sans effort. Le problème du vélo électrique, c’est de construire des pistes cyclables pour avoir une voirie séparée pour les vélos. »

Dans l’article du Figaro, déjà cité, il donne des pistes qui lui semblent judicieuses pour les individus afin de diminuer leur empreinte carbone :

« Pour les individus : Nous avons sorti une étude avec Carbone 4 intitulée « Faire sa part» pour essayer de calculer comment diminuer de moitié son empreinte carbone par des gestes et des investissements sans que ça soit trop violent. Il y a quatre gros postes d’émissions carbone chez les particuliers. D’abord l’alimentation : un premier geste peut être de manger moins de viande. En France, il faudrait diviser le cheptel bovin par deux et multiplier les prix unitaires par trois pour que les éleveurs puissent se payer correctement. Ensuite, les déplacements. Le particulier doit privilégier les voitures les plus petites possibles, et les déplacements sans voiture (bus, vélo, marche, train, diminution des trajets en portée, ou covoiturage). L’état devrait mettre une prime à la casse extrêmement élevée dès lors qu’on achète une voiture neuve qui consomme moins de la moitié de l’ancienne. Il peut aussi remettre en place la vignette et réglementer à la baisse les émissions des voitures neuves. Troisième poste d’émission : la consommation : il faut acheter moins de « tout », que ce soit des vêtements ou de l’électronique (cette dernière représente un pas qui croit très vite!). Enfin, le chauffage : on peut baisser le thermostat, isoler, ou changer sa chaudière fioul ou gaz pour une pompe à chaleur ou au bois en milieu rural. »

C’est donc une pensée sans concession, mais qui me semble indispensable à connaître et à lire, pour réfléchir et se poser des questions pertinentes.

Rien n’interdit cependant d’apporter d’autres réponses que Jankovici. Il dispose d’un site que vous trouverez derrière ce lien : https://jancovici.com/ Ce mot du jour a été publié le jour de la fermeture définitive de la centrale nucléaire de Fessenheim.

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Lundi 18 mai 2020

«Et je me suis lancée dans le combat contre le brevetage du vivant que je juge illégal, non scientifique, immoral et injuste.»
Vandana Shiva

Probablement ne le saviez-vous pas, mais il est possible désormais de breveter le vivant en Europe. C’est ce que nous apprend cette page de France 5, mise à jour le 11-02-2020. Je la cite :

« On croyait le brevetage des plantes non modifiées génétiquement impossible en Europe. Pourtant, l’Office européen des brevets (OEB) vient d’octroyer plusieurs brevets pour des légumes au profit de firmes internationales. Comment cette décision a-t-elle été possible et avec quelles conséquences ?

C’est une décision de la Grande Chambre de Recours de l’Office Européen des Brevets datée du 25 mars 2015 qui a permis de faire avancer “la cause” des multinationales sur le brevetage du vivant .

A la question “si l’on découvre un lien entre une séquence génétique existant naturellement dans une plante cultivée et un caractère particulier de cette plante, peut-on devenir propriétaire de toutes les plantes qui expriment ce caractère” , la Grande Chambre de Recours de l’Office Européen des Brevets a répondu …”oui”.

La décision de l’Office européen des brevets (OEB) d’accorder un brevet pour une tomate et un autre pour un brocoli, fait donc réagir de nombreux acteurs de l’écologie, comme du secteur semencier et agro-alimentaire.

Cette décision d’accorder des brevets pour des plantes non modifiées génétiquement était crainte et attendue : près de mille demandes de brevets de la part des industriels du secteur ont été effectuées en quelques années. Toutes ces demandes le sont pour des plantes dites “classiques”.

Christine Noiville, présidente du Haut Conseil des biotechnologies, docteur en droit et directrice de recherche au CNRS confirme la propriété temporaire qu’obtient l’entreprise sur la plante : ” Par cette décision, la Grande Chambre de Recours de l’Office Européen des Brevets confirme que l’entreprise peut bien obtenir un monopole temporaire sur le brocoli dit « anti cancer » et, au-delà, sur le caractère « anti cancer » lui-même, tel qu’il pourrait être intégré dans n’importe quel autre type de plante. Donc les sélectionneurs, voire les agriculteurs, qui produiraient des plantes possédant ce caractère breveté seraient astreints à payer une redevance à l’entreprise détentrice du brevet. ”

Jusqu’alors, en Europe, seul le Certificat d’obtention végétal (COV), lui-même déjà contesté par une partie des agriculteurs, pouvait être utilisé pour protéger la “propriété intellectuelle” de certaines semences issues des sélections naturelles.

L’inscription obligatoire au catalogue officiel [des semences] n’est pas toujours appréciée des agriculteurs, comme les redevances qu’ils doivent payer, mais dans l’absolu, l’échange de semences est toléré. Le COV semble un “moindre mal” comparé aux brevets, pour les agriculteurs. Pour la présidente du HCB, le basculement du COV vers les brevets est très important : “Le principe qui consiste à accepter que des plantes issues de procédés essentiellement biologiques, donc les produits de sélections essentiellement conventionnelles, soient protégées par des brevets, est une étape supplémentaire très importante dans l’évolution qu’ont connue les droits de propriété intellectuelle dans la sélection végétale ces 20 dernières années.”

Ce principe de brevetage du vivant — importé des Etats-Unis où il est actif depuis des décennies — est un cran au-dessus du COV, et amène un changement majeur pour le monde agricole, et par ricochet, pour la souveraineté alimentaire et l’autonomie semencière du continent européen. Par le biais de ce système, les plantes qui nourrissent la population peuvent devenir la propriété d’entreprises — le plus souvent spécialisées dans la génétique. Ces entreprises peuvent attaquer en justice — pour contrefaçon — les agriculteurs qui cultivent des plantes sous brevets sans autorisation et paiement d’une redevance. Comme dans le cas des plants d’OGM brevetés, majoritairement interdits à la culture en Europe. »

C’est dire combien est important le combat de cette formidable femme indienne Vandana Shiva qui se bat depuis de longues années contre le brevetage du vivant. Il me semble que je ne l’ai jamais cité dans les mots du jour. Ceci constitue un grave oubli que je répare aujourd’hui, parce qu’elle fait partie de ces personnes que la Revue XXI a interviewé et dont l’entretien a été inséré dans le livre « Comprendre le Monde » dans lequel je suis en train de butiner pour partager certains de ces entretiens.

L’article que je partage aujourd’hui a pour titre « L’illégal brevetage du vivant » et a été publié à l’automne 2015 dans la revue N° 32. La journaliste qui a réalisé l’entretien est Coralie Schaub.

<Wikipedia> la présente ainsi : Vandana Shiva est née le 5 novembre 1952 à Dehradun en Inde. Après avoir obtenu une licence de physique en 1972, puis un master en 1974, à l’université du Panjab, à Chandigarh en Inde, Vandana Shiva poursuit ses études au Canada. Elle y obtient un master de philosophie des sciences à l’université de Guelph en 1977, puis un doctorat dans la même discipline obtenu en 1978 à l’université de Western Ontario. Elle réoriente ensuite ses recherches dans le domaine des politiques environnementales à l’Indian Institute of Science.

Elle est l’une des chefs de file des écologistes de terrain et des altermondialistes au niveau mondial, notamment pour la promotion de l’agriculture paysanne traditionnelle et biologique, en opposition à la politique d’expansion des multinationales agro-alimentaires et au génie génétique. Elle lutte contre le brevetage du vivant et la bio-piraterie.

Tout en poursuivant sa lutte contre l’introduction des OGM dans son pays, Vandana Shiva s’engage dans une forme d’activisme mondial en faveur de la paix, la biodiversité et du droit des peuples de disposer d’eux-mêmes.

Dans l’entretien, elle parle d’abord de son enfance :

« Je suis née après la colonisation britannique dans les premières années de l’indépendance de l’Inde. Mes parents s’étaient engagés dans ce mouvement. Ma mère a persuadé mon père, major dans l’armée britannique, de quitter l’armée pour rejoindre le service indien des forêts. C’était un acte fort. Mes parents m’ont donné une éducation gandhienne, empreinte de spiritualité. Ils m’ont enseigné la non-violence, la simplicité et la compassion. […] J’ai eu la chance de grandir autour de gens exceptionnels. J’ai été marquée par les longues discussions qu’avait mon père avec deux disciples de Gandhi. Ces deux femmes, d’origine britannique, avaient été baptisées Mirabehn et Sarla Behn par le Mahlatma. Elles étaient très engagées dans la défense des forêts. Lakshmi Pandit, la sœur de Nehru alors Premier ministre, venait aussi à la maison. »

Elle précise que ses parents étaient rebelles au pouvoir, mais elle garde aussi le souvenir de sa vie dans la forêt et de ce que disait sa mère :

« Nous aimions jouer dans les ruisseaux, cueillir des fougères et des fleurs que nous faisions sécher pour décorer nos cartes de vœux. Grandir dans la forêt, c’était faire l’expérience de la beauté.

Ma mère, elle, plantait de nombreux arbres autour de la maison. Les gens ne comprenaient pas et s’étonnaient : « Mais ces arbres donneront des fruits dans vingt ans ! et vous ne serez plus là pour les manger ; » Elle leur expliquait : « on ne plante pas un arbre pour soi-même, mais pour l’avenir. D’autres mangeront les fruits »

C’est évidemment une philosophie de vie difficilement accessible aux possesseurs des grandes entreprises qui déposent des brevets sur le vivant : « D’autres mangeront les fruits ! ».

Ses parents étaient des esprits de progrès qui souhaitaient l’abolition des castes et l’égalité entre femmes et hommes. Un de ses grands-pères a donné sa vie pour que les filles puissent aller à l’école :

« En 1956, le père de ma mère est mort d’une grève de la faim pour défendre la création d’une école de filles, qui existe toujours. Il était persuadé que l’Inde ne pourrait se reconstruire sans l’éducation des filles. J’avais 4 ans, il a forgé la personnalité de ma mère et la mienne. »

La chaîne <Brut> présente la vie de Vandana Shiva en moins de quatre minutes

Elle commence des études de science dans la physique nucléaire. Mais elle va s’en détourner quand elle comprend que ce savoir est partiel et ne s’intéresse pas à l’humain :

« En physique nucléaire, on apprenait à calculer la libération d’énergie d’une réaction en chaîne, mais les effets des radiations n’étaient pas enseignés. J’ai compris que mon savoir était parcellaire et je me suis demandé pourquoi on ne nous apprenait pas tout. Pourquoi la science ne cherchait-elle pas à connaître ses impacts ? […] Alors, j’ai voulu me tourner vers l’essentiel, le plus fondamental. J’ai lu tous les journaux à la recherche des personnes qui posaient les questions et tentaient d’y répondre. Ils étaient tous au Canada. C’est là que j’ai poursuivi mes études, en physique quantique et en philosophie des sciences ».

Après ses études au Canada elle est retournée dans son pays natal. Elle fait des recherches et mène une étude sur l’exploitation minière de la vallée où elle a grandi pour le Ministère de l’Environnement :

« Nous avons démontré qu’il était plus rentable de ne pas extraire le calcaire qui stocke l’eau naturellement, car le détruire obligeait à construire tout un système de stockage. LE ministère a fermé les mines et notre travail a servi de base à la première jurisprudence de la Cour suprême indienne en faveur de l’environnement : « Quand le commerce détruit la vie, il doit cesser. »

Elle date son engagement militant dans l’écologie lorsqu’elle fait le constat des ravages de la déforestation :

« Avant de partir au Canada, j’ai voulu emporter avec moi un peu de la joie ressentie enfant dans la forêt et j’ai refait le chemin de mes anciennes randonnées, pas loin de Dehradun. C’était un choc : ma forêt de chênes avait disparu, les ruisseaux aussi. C’était comme si une partie de moi-même était morte. J’avais grandi en imaginant que les forêts étaient éternelles. Pour la première fois, je prenais conscience de la puissance des forces de destructions commerciales. [un vendeur de thé] lui dit : « Il y a de l’espoir, grâce aux activistes de Chipko ». C’est alors que je me suis promis de me consacrer à cette cause. […]

La forêt himalayenne a été ma seconde université, et les femmes de Chipko mes professeurs. Avant de les rencontrer, la forêt était jusque-là, pour moi, la beauté. Pour elles, c’était la survie : la source de leur approvisionnement en eau, en énergie… Je me suis mise à lire des livres de sylviculture. Tous ces ouvrages considéraient la diversité comme gênante : une plantation forestière uniforme était commercialement bien plus utile ! J’ai alors décidé de mêler le savoir pratique des femmes à mon savoir universitaire pour obtenir un tableau complet. Les villageoises avaient compris que la déforestation tarissait les sources et cela n’était pas abordé dans les livres !»

Du combat pour la sauvegarde de la forêt elle va aller vers l’engagement qui l’a mondialement fait connaître dans l’agriculture :

« En 1984, deux évènements terribles sont arrivés qui m’ont donné envie de comprendre pourquoi l’agriculture devenait un monde si violent.

Le premier était l’explosion de l’usine de pesticides de l’American Union Carbide, à Bhopal. Après l’explosion, les substances chimiques répandues ont causé la mort de milliers de personnes. Je me suis interrogée sur la raison de l’utilisation de produits aussi dangereux.

Le second évènement était la vague de violence dans l’Etat du Pendjab […] Pourquoi les fermiers de cette région, réputée la plus fertile d’Inde prenaient-ils les armes alors que la révolution verte était censée nous apporter prospérité et paix ? Quelque chose clochait. Quelque chose lié à la terre et aux ressources. […] Je me suis plongée dans l’histoire des engrais et des pesticides chimiques. Et je me suis rendu compte que ces produits, utilisés pour nous nourrir, avaient été conçus pour tuer par la machine de guerre nazie et l’industrie allemande, à l’époque IG Farben. »

Et c’est en 1987 qu’elle découvre les noirs desseins de certains industriels. :

« Cette année-là, je suis invitée à un séminaire sur les biotechnologies organisé par une fondation suédoise à Genève. […] A un moment, les industriels évoquent leurs plans pour développer les OGM et prendre le contrôle des semences. Ils disent vouloir modifier génétiquement les plantes pour les breveter et accroitre leurs profits. Ils en parlent ouvertement et expliquent qu’ils comptent se regroupe pour mieux conquérir les marchés. Je suis secouée et j’entrevois ce qui risque de passer dans les fermes. Les paysans qui s’endettent pour acheter des engrais et des pesticides allaient aussi devoir s’endetter pour se procurer les semences.

Et c’est ce qui se passe ! Regardez : Ciba-Geugy, Sandoz et AstraZeneca ont fusionné pour devenir Syngenta ! Et Monsanto a racheté presque tous les semenciers de la planète. Ce que je n’imaginais pas à l’époque, c’est à quel point ces entreprises musèleraient les scientifiques s’intéressant à l’impact des OGM. A mes yeux, il n’y avait pas de temps à perdre et je me suis lancée dans le combat contre le brevetage du vivant que je juge illégal, non scientifique, immoral et injuste. Le plan exposé par les industriels me paraissait si totalitaire que seule une réponse gandhienne pouvait convenir pour lutter contre les multinationales et leur emprise sur la vie, les paysans, les citoyens »

Et c’est ainsi contre le brevetage du vivant et pour la conservation des semences anciennes et leur gratuité que Vandana Shiva va engager le combat.

L’entretien de la revue XXI et sa transcription dans le livre « Comprendre le Monde » ne se trouve pas sur Internet. Mais elle explique, de la même manière, sa stratégie et les outils de sa lutte dans <cet article d’Agora Vox> :

« Gandhi a été un modèle pour moi dès mon enfance, au travers de mes parents, qui m’habillaient avec le Khadi, un textile tissé à la main, mais surtout un symbole fort de son apport idéologique à l’Inde, son arme de lutte contre l’impérialisme britannique à une époque où tous les textiles provenaient d’Angleterre. Il clamait que nous ne serions jamais libres tant que nous ne produirions pas nos propres textiles. C’est la raison pour laquelle le tissage des vêtements a été une part importante de notre indépendance. […]

En 1987 à la Conférence de Genève, […] J’avais encore à l’esprit la façon dont Gandhi a symboliquement ressorti le rouet pour tisser et fabriquer des vêtements et je me suis demandé ce qui pourrait être le rouet de notre époque. J’ai pensé à la graine et j’ai commencé à en conserver depuis ce jour de 1987 en fondant Navdanya, mouvement de sauvegarde de la graine. La seconde facette de cette inspiration est le puissant concept de Satyagraha, que nous avons continuellement mis en pratique pour défendre notre droit aux semences libres..

Satyagraha signifie littéralement le « combat pour la vérité ». Et Bija Satyagraha signifierait le « combat pour la vérité de la graine ». Concrètement, la graine se reproduit, elle se multiplie, elle est partagée. Les paysans doivent avoir accès à ces semences. Nous avons commencé à pratiquer la « Bija Satyagraha » lorsque les grandes multinationales se sont mises à établir des monopoles sur les semences et ont utilisé notre gouvernement pour créer et mettre en place des lois qui existaient déjà en Europe et aux Etats-Unis, interdisant aux paysans d’utiliser leurs propres graines, rendant illégales des semences indigènes. »

Vous pouvez lire la suite dans l’article précité et dont je redonne le lien : < Vandana Shiva : graines de résistance>.

Je crois profondément que le combat de Vandana Shiva est juste.

Quand on réfléchit au monde d’après le COVID-19, cette question du brevetage du vivant et plutôt du non brevetage devrait se trouver parmi les tous premiers sujets à traiter.

Ce combat sera très âpre, tant les intérêts de puissantes forces financières sont à l’œuvre pour empêcher toute remise en cause de ces procédés qui leur assurent fortune et pouvoir.

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Mercredi 15 avril 2020

« Détruire la nature est au-dessus de nos moyens »
Eloi Laurent

« L’économie s’efface devant la question de la santé » était le constat que tirait Éloi Laurent de la réaction d’un grand nombre de pays devant la pandémie.

Mais cette pandémie arrive à un moment particulier d’abord concomitamment avec une autre crise bien plus grave : l’économiste parle de l’atteinte à la biodiversité et aux écosystèmes. Ensuite parce que depuis plusieurs années la pensée néo-libérale a fait reculer l’État social ou providence dans tous les pays d’Europe, continent sur lequel il avait été inventé.

Je continue aujourd’hui à évoquer cette émission de France Culture dans laquelle Guillaume Erner interrogeait Eloi Laurent sur son analyse de cette pandémie : « Doit-on profiter de cette crise pour repenser l’économie de demain ? »

Guillaume Erner a, en introduction, évoqué les propositions de l’ONG WWF pour préparer la reprise économique : sortir de la crise liée à l’épidémie de COVID-19 en garantissant une sécurité sanitaire, écologique, sociale et économique. Et la question qu’il a alors posée à Eloi Laurent était de savoir si ce scénario relevait de l’utopie ?

Eloi Laurent a d’abord insisté sur le fait que par rapport à cette crise exceptionnelle le regard change au jour le jour.

Mais il a relevé trois points qu’il a appelés saillants.

Le premier point concerne le rapport de l’homme à la nature, à l’écosystème. De plus en plus d’avertissements nous montrent que nous sommes allés trop loin. Nous n’avons pas à revenir au temps des cavernes, mais nous ne pouvons pas vivre sans la nature, notre bien être dépend de la manière dont nous traitons l’écosystème de la terre :

«  Cette crise est une crise sanitaire dans ses conséquences, mais dans ses causes c’est une crise écologique. C’est une crise liée au traitement de la biodiversité et des écosystèmes. On va trop loin dans la conquête de la biodiversité et des écosystèmes. C’est le problème du marché des animaux vivants en Chine, c’est comme cela que ça a commencé. On a un système économique qui oublie la question de l’environnement. […]. C’est un traitement destructeur du bien être humain. C’est pourquoi, il faut relier cette crise du COVID-19 à l’autre crise majeure du début de l’année :  des incendies géants en Australie. On a une décennie 2020 qui commence, avec un rappel très clair qui commence à être évident pour une majorité de la population : « C’est que détruire la nature est au-dessus de nos moyens ». Ce n’est pas seulement une folie en terme éthique, c’est une folie économique. Un système économique qui oublie la question des ressources naturelles et de l’environnement devient autodestructeur et suicidaire. C’est la première chose et la plus importante à comprendre. »

Le second point concerne le pays et le régime dans lequel cette pandémie a commencé : la Chine

La deuxième chose, c’est que tout cela a commencé dans un régime autoritaire qui a caché pendant 3 mois la réalité de la situation, qui a réprimé de façon féroce tous les lanceurs d’alerte. Il s’agit de la Chine. Et l’histoire qui dit que la dictature est une bonne affaire économique parce que le contrat social qui lie le régime et le peuple exige en contrepartie d’une croissance énorme (10% pendant 40 ans) une restriction forte des droits humains et des libertés individuelles. On voit que le coût économique de la dictature est astronomique puisqu’on a perdu 3 mois et que cela se compte en dizaine ou peut être centaine de milliers de vies humaines.

Il en conclut que l”idée qu’esquisse certain que la Chine pourrait être un modèle influent pour le reste du monde est une folie par rapport à nos valeurs mais aussi au niveau de l’efficacité. Puisque la volonté de nier toute information qui pourrait nuire au régime a conduit à un retard de réaction très préjudiciable.

Enfin le 3ème point concerne l’État providence :

« Et la troisième analyse qu’on peut faire. C’est que c’est le plus mauvais moment, ce début du XXIème siècle pour abaisser nos protections collectives. Ce dont on a besoin, l’institution stratégique du XXIème siècle, c’est l’État providence. On a besoin de toutes nos protections sociales en raison de leur rôle de stabilisateur économique mais aussi pour leur rôle de réduction des inégalités. On entend qu’aux États-Unis les populations afro-américaines sont massivement touchées, c’est le cas aussi pour les populations défavorisées en France. Il y a des inégalités territoriales, toutes sortes d’inégalités révélées par cette crise et on a besoin d’une institution égalisatrice et puissante, c’est l’État providence. Et, il se trouve qu’on l’a affaibli depuis quinze ans, en France et ailleurs en Europe, là où il a vu le jour à la fin du XIXème siècle. Je rappellerai simplement qu’au moment où la crise frappait la France, on en était à l’application du 49-3 sur le système des retraites. Et que cela faisait un an que les personnels de santé criaient dans le désert qu’ils étaient à bout. »

Eloi Laurent a publié, en 2014, un livre sur l’Etat Providence : « Le bel avenir de l’Etat Providence » chez « les Liens qui libèrent ». L’éditeur a d’ailleurs mis en ligne gratuitement ce livre, pendant la période de confinement, pour pouvez donc le lire intégralement à l’écran. Le lien que je donne vous envoie vers cette version en ligne.

Vous trouverez un résumé de cet ouvrage sur <ce site> dont je reprends le début :

« L’État-providence n’est pas une faillite financière, ou un système trop coûteux qui favorise l’assistanat, et qui devrait donc être démantelé. Au contraire, l’État-providence permet le développement humain, « il est le développement humain ». Démontrant qu’il est nécessaire au marché, évoquant ses défaillances et ses fautes, Éloi Laurent ne se contente pas de le défendre, mais il en prépare la prochaine étape indispensable : l’État social-écologique pour prévoir l’arrivée des crises écologiques, étroitement liées aux crises sociales. L’État social-écologique permet de comprendre ainsi que le développement humain et la protection sociale incluent progressivement la question environnementale, en plus des enjeux sociaux.

Le début de l’essai se veut clair : « L’Europe est sur le point de commettre une faute historique : démanteler l’État-providence ». En effet, cette volonté répond à deux discours politiques, qui sont le néolibéralisme (éviter le parasitisme, limiter l’intervention de l’État, limiter la dette) et le discours xénophobe (défendre l’État-providence de l’étranger qui en profite). Au contraire, l’État-providence est l’institution qui a le plus contribué au développement économique et humain. Ainsi, citant Leandro Prados de la Escosura (Review of Income and Wealth, 2014), l’État-providence a fait bondir de 0,076 à 0,460 l’indice de développement humain entre 1870 et 2007, et 85 % de cette progression est due à la santé et l’éducation. »

On comprend donc que la pensée d’Éloi Laurent est tournée à la fois vers le social et l’écologie.

Il dénonce aussi une marchandisation de la biodiversité. Or il rappelle qu’il faut comprendre que l’économie se déploie dans la biosphère. L’économie dominante ne l’a pas comprise et même elle s’en éloigne.

Selon Eloi Laurent on s’en préoccupait davantage au XVIIIème siècle du temps d’Adam Schmidt qu’aujourd’hui :

« On a construit un système artificiel qui est largement théorique, qui sont des modèles qui tournent en dehors de toute réalité empirique. On voit cela très bien avec les modèles de l’économie du climat. On aboutit à des conclusions complétement aberrantes où vous avez le meilleur spécialiste de l’économie du climat récompensé par le prix Nobel d’économie qui vous explique que le monde économique optimum de la fin du XXIème siècle est un monde où il y a un réchauffement de 3,5 degrés. C’est-à-dire que c’est une thèse qui va à l’encontre de ce que dit la Physique, la Chimie et qui disent que c’est une folie. Si vous abordez un siècle aussi réel que le XXIè siècle avec un système aussi artificiel et éloigné des réalités c’est une catastrophe  […]

La principale leçon c’est qu’on ne peut pas avoir des systèmes de pensée qui sont aussi éloignés de nos conditions de vie, qui disent autant le contraire de la réalité. L’Australie c’est un pays qui a 3 ou 4 points de croissance, la Chine 6 ou 7 points de croissance et on voit que cela ne prémunit de rien à partir du moment où les écosystèmes se retournent contre les humains. »

L’Académie royale des sciences de Suède a, en effet, donné en 2018 le prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel, improprement appelé « Prix Nobel d’Economie » à William Nordhaus qui estime qu’un réchauffement de 3,5 degrés représenterait un optimum économique.

<L’OBS> précise que :

« En 1998, [Nordhaus] trouvait que le protocole de Kyoto était trop ambitieux. Dans un document de 2016, il établit quatre scénarios, dont l’un est qualifié d'”optimal”. Que dit ce scénario ? Qu’en réduisant progressivement les émissions de CO2 de 40 gigatonnes par an en 2050 à 15 gigatonnes en 2100, on obtient “une politique climatique qui maximise le bien-être économique”. Or, dans le tableau suivant, on découvre que ce scénario optimal entraîne une augmentation de la température de… 3,5 degrés ! Le plus étonnant est que ce scénario est repris dans le communiqué de l’Académie royale des sciences de Suède, mais sans que les 3,5 degrés soient mentionnés. »

Pour Eloi Laurent, les fondations de l’économie étaient basées sous Aristote sur le bien-être et le bonheur. Les grands économistes comme Ricardo prenaient comme point de départ l’avarice de la nature. Simplement, on a oublié ça depuis le XIXe siècle et tout s’est accéléré depuis les années 1970. Il y a un problème de désarmement intellectuel et d’influence.”

Il affirme donc que les économistes modernes contrairement à leurs ainés ont oublié de prendre en compte la finitude du monde.

L’épidémie de COVID-19 va avoir des conséquences terribles sur l’économie mondiale. Le Ministre de l’économie et des finances Bruno Le Maire expliquait récemment que la France va vraisemblablement connaître la pire récession de sa croissance depuis 1945. Outre-Atlantique, les États-Unis enregistrent une hausse record du taux de chômage grimpant au mois de mars à 4,4 %, sa plus forte hausse sur un mois depuis janvier 1975.

Guillaume Erner a alors posé la question à Éloi Laurent :

« Etes-vous satisfait, nous sortons de la croissance ? »

L’économiste à l’OFCE est en effet aussi l’auteur du livre « Sortir de la croissance : mode d’emploi » aux éditions Les Liens qui Libèrent.

Comme pour le livre sur l’Etat providence, ce livre peut être lu intégralement à l’écran en suivant le lien que je donne.

Concernant la réponse à la question de Guillaume Erner, Eloi Laurent répond par la négative, car il n’est pas décroissant, simplement il ne veut plus que tout le système économique soit organisé autour de ce seul indicateur de la croissance du PIB :

« Je ne suis pas heureux de ce qui se passe. Qu’on se retrouve bloqué cela ne crée pas le bonheur. La transition ce n’est pas une prison.

Sortir de la croissance, ce n’est pas prôner la décroissance c’est-à-dire utiliser le même indicateur à l’envers.

C’est la même erreur que de croire qu’augmenter la croissance résout tout, que de penser que faire baisser la croissance résout tout.

Je ne suis pas décroissant, je propose d’aller vers la transition du bien-être, c’est-à-dire de manière ordonnée et surtout démocratique de se donner de nouveaux indicateurs qui soient en phase avec les défis du XXIème siécle : les inégalités, la démocratie, l’écologie et d’aligner nos politiques publiques sur ces nouveaux indicateurs de bien-être.

Le point central c’est que chaque fois qu’on vote un budget à n’importe quel niveau, on le fasse sous l’égide d’indicateurs de bien-être humain et non plus de la croissance.

En tant que chercheur, je constate le décrochage de plus en plus fort entre la recherche de la croissance et le bien être humain.

Aux Etats-Unis, le pays le plus riche avec un le taux de croissance le plus fort de tous les pays développés et on va avoir la tragédie absolue du système de santé parce que c’est un pays qui ne cultivent pas sa richesse humaine. »

Le numérique ne trouve pas grâce non plus à ses yeux notamment en raison de son coût écologique qui est énorme pour lui.

Il est aussi contre les indicateurs uniques, il faut toujours une pluralité des indicateurs.

Je redonne le lien vers cette émission stimulante : « Doit-on profiter de cette crise pour repenser l’économie de demain ? »

France Culture propose aussi une page qui renvoie vers des émissions qui abordent les sujets de la Croissance et des biens communs : <Croissance et biens communs : 2 concepts clés en économie>

<1398>

Lundi 6 avril 2020

« La dernière des choses à faire serait de reprendre à l’identique tout ce que nous faisions avant. »
Bruno Latour

Wikipedia nous informe que Bruno Latour est classé parmi les chercheurs les plus cités en sciences humaines et jouit d’une très forte notoriété dans le monde académique anglophone, où il est parfois décrit comme « le plus célèbre et le plus incompris des philosophes français.

Il est sociologue, anthropologue et philosophe des sciences. Il est né le 22 juin 1947 à Beaune.

Ces derniers travaux sont surtout tournés vers la crise écologique et la transition économique pour y faire face.

Le mot du jour du 8 février 2019 était consacré à son livre « Où atterrir ? » paru en 2017 dans lequel il exprimait ce constat selon lui évident : notre modèle de développement économique mondial ne dispose pas d’une planète lui permettant de continuer à se déployer. La terre, en effet, n’est pas cette planète, il faut donc atterrir, arrêter la course.

Pour ce faire, il demande à chacun de réfléchir à ses besoins essentiels, à ses interactions avec les autres afin de pouvoir construire le modèle de développement que la terre puisse accueillir.

Dans ce sens, il développe l’idée de cahiers de doléances comme ce qui s’était passé en France avant la révolution de 1789.

Un article du monde de janvier 2019 parle de ce projet : « Faisons revivre les cahiers de doléances » et une partie de son site est consacrée à ce thème <Atelier Nouveaux Cahiers de Doléance>

Devant la crise qui nous secoue et les réflexions qui doivent nous guider dans l’après, il a écrit un article sur le site AOC Média :

<Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise>

Il fut aussi l’invité de France Inter du vendredi 3 avril 2020 :<Si on ne profite pas de cette situation incroyable pour changer, c’est gâcher une crise>

C’est par l’émission de France Inter que j’ai appris que parmi les nombreuses études qu’avaient réalisé Bruno Latour, il s’était aussi intéressé aux microbes et aux épidémies.

En 1984, il a écrit notamment : « Pasteur: Guerre et Paix des microbes »

Et c’est ainsi qu’il répond à Nicolas Demorand qui évoque la surprise devant cette pandémie :

« Ce n’est pas une situation surprenante pour ceux qui ont travaillé sur l’histoire de la médecine, quand on laisse les microbes faire leur petit travail de mondialisation […] Chaque pays donne, à cause de son système de santé et sa préparation, une virulence à ce virus. La virulence varie considérablement. […] La nouveauté, c’est la capacité qu’a le virus de profiter de la globalisation. Imposer un régime de viralité à M. Trump et M. Macron en quelques semaines c’est assez stupéfiant. »

Et rejoignant la position de Sophie Mainguy-Besmain « Nous ne sommes pas en guerre et n’avons pas à l’être » il rejette la rhétorique guerrière :

« Parler de guerre n’a aucun sens »

Il dit des choses aussi simple que nous devons vivre avec le virus, quand un très grand nombre aura été contaminé, donc aura assimilé le virus et rendu inoffensif, la crise sera surmonté.

Ce n’est pas combattre le virus dont il s’agit, on ne le détruit pas, on s’y adapte.

Et surtout ce qui parait important à Bruno Latour c’est de bien se rendre compte que l’épreuve que nous vivons nous la surmonterons, avec plus ou moins de dégâts économiques, mais nous la surmonterons.

Or il est une autre crise qui pour lui est plus grave et dont il n’est pas certain que nous la surmonterons :

« En décembre, on allait vers une autre catastrophe qui est la mutation écologique. Malgré la situation tragique que nous vivons, elle est moins tragique pour les gens qui s’intéressent à la mutation écologique »

Et il pose un premier constat qu’il trouve encourageant :

« On a un arrêt général brusque […] On disait qu’il était impossible de tout arrêter, on l’a fait en deux mois. On se rend compte que brusquement, on peut tout arrêter et que les États peuvent s’imposer. »

Et il ajoute :

« Si on ne profite pas de cette situation incroyable pour voir ce qu’on garde ou pas, c’est gâcher une crise, c’est un crime. »

Et c’est ainsi qu’il débutait aussi son article sur AOC MEDIA :

« Si tout est arrêté, tout peut être remis en cause, infléchi, sélectionné, trié, interrompu pour de bon ou au contraire accéléré. L’inventaire annuel, c’est maintenant qu’il faut le faire. A la demande de bon sens : « Relançons le plus rapidement possible la production », il faut répondre par un cri : « Surtout pas ! ». La dernière des choses à faire serait de reprendre à l’identique tout ce que nous faisions avant.

Il y a peut-être quelque chose d’inconvenant à se projeter dans l’après-crise alors que le personnel de santé est, comme on dit, « sur le front », que des millions de gens perdent leur emploi et que beaucoup de familles endeuillées ne peuvent même pas enterrer leurs morts. Et pourtant, c’est bien maintenant qu’il faut se battre pour que la reprise économique, une fois la crise passée, ne ramène pas le même ancien régime climatique contre lequel nous essayions jusqu’ici, assez vainement, de lutter.

En effet, la crise sanitaire est enchâssée dans ce qui n’est pas une crise – toujours passagère – mais une mutation écologique durable et irréversible. Si nous avons de bonne chance de « sortir » de la première, nous n’en avons aucune de « sortir » de la seconde. Les deux situations ne sont pas à la même échelle, mais il est très éclairant de les articuler l’une sur l’autre. En tout cas, ce serait dommage de ne pas se servir de la crise sanitaire pour découvrir d’autres moyens d’entrer dans la mutation écologique autrement qu’à l’aveugle.

La première leçon du coronavirus est aussi la plus stupéfiante : la preuve est faite, en effet, qu’il est possible, en quelques semaines, de suspendre partout dans le monde et au même moment, un système économique dont on nous disait jusqu’ici qu’il était impossible à ralentir ou à rediriger. À tous les arguments des écologiques sur l’infléchissement de nos modes de vie, on opposait toujours l’argument de la force irréversible du « train du progrès » que rien ne pouvait faire sortir de ses rails, « à cause », disait-on, « de la globalisation ». Or, c’est justement son caractère globalisé qui rend si fragile ce fameux développement, susceptible au contraire de freiner puis de s’arrêter d’un coup.

En effet, il n’y a pas que les multinationales ou les accords commerciaux ou internet ou les tour operators pour globaliser la planète : chaque entité de cette même planète possède une façon bien à elle d’accrocher ensemble les autres éléments qui composent, à un moment donné, le collectif. Cela est vrai du CO2 qui réchauffe l’atmosphère globale par sa diffusion dans l’air ; des oiseaux migrateurs qui transportent de nouvelles formes de grippe ; mais cela est vrai aussi, nous le réapprenons douloureusement, du coronavirus dont la capacité à relier « tous les humains » passe par le truchement apparemment inoffensif de nos divers crachotis. A globalisateur, globalisateur et demi : question de resocialiser des milliards d’humains, les microbes se posent un peu là ! »

Il cite l’exemple d’un fleuriste hollandais face à la crise de pandémie :

« Par exemple, l’autre jour, on présentait à la télévision un fleuriste hollandais, les larmes aux yeux, obligé de jeter des tonnes de tulipes prêtes à l’envoi qu’il ne pouvait plus expédier par avion dans le monde entier faute de client. On ne peut que le plaindre, bien sûr ; il est juste qu’il soit indemnisé. Mais ensuite la caméra reculait montrant que ses tulipes, il les fait pousser hors-sol sous lumière artificielle avant de les livrer aux avions cargo de Schiphol dans une pluie de kérosène ; de là, l’expression d’un doute : « Mais est-il bien utile de prolonger cette façon de produire et de vendre ce type de fleurs ? ».

Il en appelle donc à profiter de cette crise pour réfléchir à l’après, à l’indispensable, à l’utile dans le cadre de la contrainte écologique.

Je ne peux citer tout l’article mais les 6 questions avec lesquels il le finit et qui s’adresse à chacun de nous :

Un outil pour aider au discernement

Comme il est toujours bon de lier un argument à des exercices pratiques, proposons aux lecteurs d’essayer de répondre à ce petit inventaire. Il sera d’autant plus utile qu’il portera sur une expérience personnelle directement vécue. Il ne s’agit pas seulement d’exprimer une opinion qui vous viendrait à l’esprit, mais de décrire une situation et peut-être de la prolonger par une petite enquête. C’est seulement par la suite, si vous vous donnez les moyens de combiner les réponses pour composer le paysage créé par la superposition des descriptions, que vous déboucherez sur une expression politique incarnée et concrète — mais pas avant.
Attention : ceci n’est pas un questionnaire, il ne s’agit pas d’un sondage. C’est une aide à l’auto-description*.
Il s’agit de faire la liste des activités dont vous vous sentez privés par la crise actuelle et qui vous donnent la sensation d’une atteinte à vos conditions essentielles de subsistance. Pour chaque activité, pouvez-vous indiquer si vous aimeriez que celles-ci reprennent à l’identique (comme avant), mieux, ou qu’elles ne reprennent pas du tout. Répondez aux questions suivantes :

Question 1 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles ne reprennent pas ?

Question 2 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît nuisible/ superflue/ dangereuse/ incohérente ; b) en quoi sa disparition/ mise en veilleuse/ substitution rendrait d’autres activités que vous favorisez plus facile/ plus cohérente ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 1.)

Question 3 : Quelles mesures préconisez-vous pour que les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs qui ne pourront plus continuer dans les activités que vous supprimez se voient faciliter la transition vers d’autres activités ?

Question 4 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles se développent/ reprennent ou celles qui devraient être inventées en remplacement ?

Question 5 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît positive ; b) comment elle rend plus faciles/ harmonieuses/ cohérentes d’autres activités que vous favorisez ; et c) permettent de lutter contre celles que vous jugez défavorables ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 4.)

Question 6 : Quelles mesures préconisez-vous pour aider les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs à acquérir les capacités/ moyens/ revenus/ instruments permettant la reprise/ le développement/ la création de cette activité ?

(Trouvez ensuite un moyen pour comparer votre description avec celles d’autres participants. La compilation puis la superposition des réponses devraient dessiner peu à peu un paysage composé de lignes de conflits, d’alliances, de controverses et d’oppositions.)

Je redonne le lien vers l’article : <Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise>

Pendant ce temps, Trump profite de la crise pour enlever encore davantage les contraintes écologiques qu’avaient pu imposer Obama.

Il est à craindre qu’à la sortie de cette crise, les nombreux chômeurs et les entreprise affaiblies ou moribondes seront prêts à relancer la machine économique par tous les moyens et même les moins écologiques.

Mais je crois que fondamentalement Bruno Latour a raison de nous interpeller car cette crise est aussi une opportunité pour nous pour réfléchir et évoluer.

Achetez-vous encore des roses alors que vous savez que celles que vous trouvez chez votre fleuriste assèchent des lacs au Kenya et créent des désastres écologiques ?

Réfléchissez-vous à votre manière de faire du tourisme ?

Beaucoup de solutions finalement dépendent aussi de nous, c’est ce que nous apprend Bruno Latour.

<Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise>

<1389>

Jeudi 30 janvier 2020

« Flygskam »
Honte de prendre l’avion

« Flygskam » est un mot suédois qui fusionne « skam » (la honte) et « flyg » (voler). C’est donc la honte de voler ou de prendre l’avion à cause des conséquences environnementales de ce mode de transport.

C’est un mot qui est né en Suède mais a fait l’objet d’articles de journaux du monde entier en 2019. Il suffit de faire une recherche sur ce mot sur Internet pour en être convaincu. C’est typiquement un de ses « mots » qui a fait l’actualité.

Il est vrai que le magazine « GEO » affirme qu'<un trajet en avion est 1 500 fois plus polluant qu’un voyage équivalent en TGV> et explique :

« L’avion est aujourd’hui le moyen de transport le plus polluant, bien plus que les voitures individuelles et le train. […]

Par trajet, l’avion émet en moyenne 125 fois plus de dioxyde de carbone qu’une voiture individuelle, un chiffre qui monte à 1 500 pour les trains. En plus du CO2, l’avion répand également de l’ozone (O3), un gaz à effet de serre, et des cirrus (nuages de la haute atmosphère) qui ont un effet réchauffant. […]

Aucune solution technologique n’existe pour l’instant pour limiter la pollution des avions. Sa version électrique permettrait de parcourir que de petites distances. »

Actuellement le transport routier mondial génère plus de gaz à effet de serre que l’aviation, mais Wikipedia dans son article : <Impact climatique du transport aérien> précise que les tendances actuelles vont faire augmenter de manière très importante l’impact de l’aviation sur le réchauffement climatique :

« Les réacteurs d’avion contribuent de manière importante à l’effet de serre. Cela est dû principalement au CO2 produit par la combustion du kérosène, ainsi qu’aux traînées de condensation et aux nuages d’altitude qu’elles peuvent générer.

L’impact climatique du transport aérien, c’est à dire la contribution de l’aviation commerciale au réchauffement climatique, résulte principalement de la combustion de kérosène dans les réacteurs d’avion. Celle-ci est responsable de l’émission de dioxyde de carbone (CO2), un gaz à effet de serre qui s’accumule dans l’atmosphère et dont les émissions représentent de 3 à 4 % des émissions mondiales […]

Pour consolider les effets sur le climat de l’ensemble des émissions anthropiques, le GIEC utilise le forçage radiatif qui mesure les conséquences des activités passées et présentes sur la température globale. Il a estimé que le forçage radiatif dû à l’aviation représentait 4,9 % du forçage radiatif total de 1790 à 2005, environ trois fois plus que le seul impact du CO2. Avec la croissance rapide et continue du transport aérien (de 6 à 7 % par an depuis 2015) et l’incapacité du secteur à la compenser au même rythme par des améliorations techniques ou opérationnelles, son impact climatique ne cesse de croître. Selon des projections de la tendance actuelle, la part des émissions de CO2 de l’aviation pourrait monter à 22 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre en 2050. »

<Youmatter> qui est un média d’information en ligne rédigé en langue française et anglaise et dont l’objectif est d’analyser et de décrypter tous les grands phénomènes qui agitent nos sociétés, afin de fournir aux citoyens de meilleures clefs de compréhension et d’action dans un monde en transition, nuance un peu ce propos dans un article qui me semble techniquement très élaboré : <Contrairement aux idées reçues, l’avion ne pollue pas vraiment plus que la voiture.>

Mais cet article affirme cependant :

« Malgré tout, il ne faut pas considérer que prendre l’avion soit un acte anodin. L’avion reste un mode de transport polluant et problématique. Certes, globalement le transport aérien n’est pas extrêmement polluant (il représente moins de 4-5% des émissions de CO2 mondiales, alors que le transport routier représente 15% de ces émissions directes). Mais l’avion reste parmi les modes de transports les plus polluants avec la voiture. […] Le problème du transport aérien c’est sa généralisation et sa banalisation : voyager sur de longues distance par avion devrait rester exceptionnel. Sur le plan environnemental, la croissance du transport aérien n’est donc pas en soi souhaitable.

Le problème c’est que la croissance du secteur du transport aérien liée à la mondialisation, plutôt que de remplacer des modes de transport polluants pré-existant (comme la voiture), crée surtout de nouvelles opportunités de transport qui s’ajoutent aux pollutions actuelles. On découvre ainsi de nouvelles destinations, plus lointaines, ce qui nous incite à voyager plus et plus loin, et donc à polluer plus. Il faut garder à l’esprit qu’un vol Paris-New York en avion par exemple émet environ 1 tonne de CO2. Soit presque la totalité du « budget carbone » annuel auquel un français devrait se limiter s’il voulait vraiment lutter contre le changement climatique (1.22 tonnes par an et par habitant). Dans l’ensemble, réduire ses besoins en transport (en avion, mais aussi et surtout en voiture) est donc la meilleure manière de réduire son empreinte carbone. Conclusion : privilégiez le train ! »

Les suédois sont de très grands consommateurs de voyages aériens, et c’est donc chez eux que le  Flygskam est né et a prospéré. En effet, <Wikipedia> nous apprend que ce sentiment [ de honte de prendre l’avion] est nommé pour la première fois en Suède en 2018 dans la foulée des grèves scolaires pour le climat initiées par Greta Thunberg.

Greta Thunberg, en janvier 2019 avait rejoint le Forum économique mondial (Davos en Suisse) en 32 heures de train, avant de dénoncer les 1 500 jets privés des dirigeants venus évoquer le réchauffement climatique.

Mais la jeune activiste n’est pas seule en Suède, deux autres Suédoises, Maja Rosen et Lotta Hammar, lancent une campagne de boycottage baptisée « We stay on the ground 2019 » (« Nous restons au sol en 2019 »), suivie par 15 000 de leurs compatriotes. En 2016, Magdalena Heuwieser lance un manifeste et un réseau international « Stay grounded » pour en « finir avec l’avion roi ».

Le <Figaro Economie> affirme que ce phénomène a touché la France :

« Afin de préserver l’environnement, certains Français renoncent totalement à prendre l’avion, quitte à abandonner leurs rêves de voyages à l’autre bout du monde. Ils privilégient des destinations plus proches, accessibles en train. À l’instar des Suédois, certains Français renoncent à prendre l’avion pour préserver l’environnement.»

C’est dans cet article qu’on peut lire que l’AEE (Agence européenne pour l’environnement) indique que les transports représentent plus d’un quart de la totalité des émissions de gaz à effet de serre en Europe: les transports routiers y contribuent à hauteur de 72%, l’aviation pour 13,3% et le transport maritime pour 13,6%. Le transport ferroviaire représente lui une part infime des émissions. Mais nous avons compris que le plus grave est que l’aviation présente un risque fort d’augmenter considérablement sa part de responsabilité.

<Courrier International> a également consacré un article au « flygskam » et on peut y lire notamment :

« Sur plus de 6 000 personnes sondées par UBS aux États-Unis, en Allemagne, en France et au Royaume-Uni, 21 % assurent avoir déjà décidé de réduire leurs voyages en avion au cours de l’année écoulée – soit une personne sur cinq. Si 16 % seulement des Britanniques interrogés ont déclaré avoir renoncé à certains déplacements aériens au cours des derniers mois, 24 % des voyageurs américains indiquent avoir déjà changé leurs habitudes. Dans ce même panel, une personne sur trois envisage de ne plus prendre l’avion dans les années à venir. »

Et il cite « The New York Times » qui indique que les deux tiers des vols au départ des États-Unis sont le fait de 12 % seulement des citoyens américains, qui effectuent plus de six voyages aller-retour en avion chaque année. Chacun de ces voyageurs émet en moyenne plus de trois tonnes de dioxyde de carbone par an, ce qui est considérable et largement supérieur, par ce seul canal, aux 1,22 tonnes qu’il faudrait atteindre. Le quotidien new yorkais affirme que certaines entreprises se demandent désormais si tous ces voyages sont vraiment nécessaires à l’ère du courrier électronique, de la messagerie collaborative et des téléconférences.

Dans « The Guardian », le journaliste John Vidal, lui-même grand voyageur par goût autant que par nécessité professionnelle, dresse une liste des nouvelles initiatives prises pour encourager divers publics à réduire les trajets aériens.

Aux États-Unis, le site Flying Less, qui s’adresse aux enseignants et aux chercheurs, a par exemple lancé une pétition pour appeler les universités à limiter le nombre des voyages professionnels en avion. Au Danemark, les journalistes du quotidien Politiken ont renoncé aux vols intérieurs et tentent de réduire au minimum indispensable le nombre de vols internationaux. La rubrique Voyage du journal met désormais en avant des destinations accessibles par d’autres moyens de transport – une démarche dont The Guardian entend lui-même s’inspirer. En Suède, une initiative intitulée Flygfritt (“Sans avion”) veut fédérer 100 000 personnes prêtes à s’engager à ne pas prendre l’avion en 2020.

Et c’est le quotidien économique <LES ECHOS> qui affirme que le « flygskam » plombe déjà le trafic aérien en Suède et que le train fait figure de grand gagnant :

« Les chiffres publiés pour l’ensemble des 38 aéroports du pays au premier trimestre 2019 par l’Agence suédoise des transports ont ensuite confirmé cette tendance : le nombre de passagers a diminué de près de 4,4 % sur un an, dont – 5,6 % sur les vols intérieurs. […] Faut-il y voir le point de départ d’un mouvement plus vaste sur le continent ? Pour le moment, les chiffres publiés par la plupart des aéroports des pays voisins témoignent toujours d’une hausse continue du trafic passagers, à l’image du reste du monde. Mais au vu de l’effervescence actuelle des mouvements pour le climat, à Londres comme à Paris , il n’est pas à exclure que la « honte de prendre l’avion » puisse s’étendre à d’autres pays aussi rapidement qu’en Suède. »

Et c’est le Figaro Economie qui pose la question : « Le trafic aérien mondial peut-il être menacé par le «flygskam»? »

« Ainsi, UBS inclut les considérations écologiques et estime que sur les quinze prochaines années, le nombre de vol dans l’Union européenne augmentera d’environ 1,5% par an en moyenne. Un chiffre deux fois plus faible que les prédictions d’Airbus, qui tablait récemment sur une hausse de 3%. Au premier semestre de l’année, le trafic aérien en Europe a d’ailleurs plus faiblement augmenté que l’année dernière, sur la même période, passant de 6,7% à 4,3%.

Aux États-Unis, la hausse de 2,1% prévue par Airbus a également été abaissée par UBS, à 1,3%. Sur le continent américain d’ailleurs, près d’un sondé sur quatre déclare d’ores et déjà avoir modifié ses habitudes.

Selon cette même étude, si une telle modification du paysage aérien, devait se produire, cela modifierait très nettement le marché. UBS estime que cela aboutirait pour Airbus à un manque à gagner colossal d’environ 2,8 milliards d’euros par an à terme. »

Pour cause, dans sa dernière étude de marché, Airbus estimait que pour répondre à l’importante demande mondiale, 39.210 avions neufs devront être construits en tout sur les 20 prochaines années. Si le sondage d’UBS porte les bons chiffres, alors Airbus, qui compte pour 57% du marché, aura à revoir ses prédictions de construction d’avions.

La question est de savoir comment chacun de nous réagit par rapport à ce sujet ?

Le mot du jour de mardi montrait l’urgence de la situation.

Alors je sais bien que les éternels optimistes prédisent que le génie humain va inventer les techniques qui permettront de continuer à tout faire comme avant, tout en préservant la planète.

Admettons que ce soit le plan A !

Mais avez-vous songé au plan B ?


En attendant, les précurseurs suédois ont progressé et ont inventé après « le flygskam », « le Köpskam », la honte de consommer, un néologisme qui émerge peu à peu dans la société nordique et qui vise surtout l’industrie de la mode, particulièrement montrée du doigt pour son impact sur l’environnement.

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Mardi 28 janvier 2020

« Méga-feux »
Phénomène récent qui touche les forêts

Pendant ce début du mois de janvier, il est un mot qui a été très utilisé. Je ne l’avais pas entendu avant : « méga-feux ».

Pendant le mois de janvier, ce mot a été utilisé pour ce qui se passait en Australie, depuis septembre 2019. En Australie, les observateurs ont donné un autre nom : « The monster ». Mais ce mot-là présente une ambigüité, car il a l’air d’annoncer que ce qui frappe l’Australie est un seul gigantesque incendie. Et ce n’est pas le cas. Il y en a  plusieurs, Fabrice Argounès, que je cite plus loin, estimait qu’il existait entre 300 à 500, foyer d’incendies à qui on pouvait donner le nom de « méga-feux », c’est-à-dire un feu qui le plus souvent échappe à la capacité humaine de l’éteindre. Il faut attendre que le feu cesse de lui-même, ou qu’un autre événement naturel comme la pluie éteigne le feu.

L’émission « La Méthode scientifique » du <22 janvier 2020> nous donne quelques précisions sur ce concept : Le terme « megafire » est apparu d’abord en anglais, sous la plume de Jerry Williams, responsable du service américain des forêts. Il met en exergue le fait que les feux de forêt ont acquis un comportement que les spécialistes et les riverains qui en sont victimes n’avaient jamais observé dans le passé. 
Les incendies qui ont ravagé le sud-est de l’Australie ont réduit en cendres plus de 10 millions d’hectares. On ne parle pas ici d’incendies “classiques”, mais de mégafeux, une notion encore incomplètement définie par les scientifiques. La recherche s’engage depuis des années à comprendre comment ces incendies d’une ampleur sans précédent fonctionnent et interagissent avec le climat et les conditions météorologiques. Avec le changement climatique en cours provoquant des canicules et des sécheresses intensifiées, ces mégafeux vont devenir de plus en plus fréquents.

En Australie, comme un symbole, plusieurs vidéos ont montré l’image pathétique de koalas aux milieux des flammes, ou des koalas quémandant de l’eau aux humains et aussi des humains qui sauvaient cet animal si mignon et si propice à déclencher des vagues d’émotion.

Les koalas sont encore plus menacés que les autres animaux, car ils n’ont pas l’habitude de fuir devant le feu.

Un vétérinaire explique :

« La particularité du koala, c’est que c’est un animal qui vit dans son garde-manger. Il se nourrit d’eucalyptus et vit dans cet arbre-là. Donc le koala va avoir comme réflexe de survie de monter dans l’arbre pour se cacher, et va brûler en même temps que lui. »

En outre l’eucalyptus est gorgé d’huile, une fois une certaine température atteinte, il va exploser et le koala avec.

Ces méga-feux ne sont pas confinés à l’Australie. L’été dernier, des feux ont également ravagé la Sibérie, l’Arctique, le bassin du Congo, “deuxième poumon vert mondial” ou encore la forêt amazonienne où entre janvier et septembre 2019, le nombre d’incendies a augmenté de 41% par rapport à l’année précédente.

En Australie, qui est un pays habitué aux feux et qui dispose de pompiers très aguerris, le nombre de victimes a été en fin de compte relative faible en regard de la violence des incendies : moins d’une trentaine de morts. Le chiffre d’un milliard d’animaux morts est souvent cité, mais j’ai entendu plusieurs commentateurs le mettre en doute, car il semble que les autorités sont incapables de mesurer l’impact de ces catastrophes sur le monde animal. Il peut toutefois être conclu que l’impact est considérable.

Dans un article du New York Times, on apprend qu’en Nouvelle-Galles du Sud, un des états australiens les plus touchés par les incendies, une librairie a changé son enseigne. On peut y lire ceci : «les romans de fiction post-apocalyptiques se trouvent désormais au rayon actualités.».

Les matins de France Culture pour essayer d’analyser ces dérèglements climatiques avaient invité : Fabrice Argounès, géographe et politiste, enseignant chercheur à l’Université de Rouen, auteur du “Dictionnaire de l’Anthropocène », Charlotte Epstein, professeure associée à l’Université de Sydney, et Joëlle Zask, philosophe qui enseigne la philosophie à l’université Aix-Marseille et a publié « Quand la forêt brûle ».

Cette émission dont le début peut être vu en vidéo <ICI> est très intéressante, elle est écoutable en intégralité audio <Ici>.

Guillaume Erner introduisait l’émission de la manière suivante :

« Les catastrophes arrivent dans un pays traditionnellement peu versé sur la question écologique où la remise en question de la dépendance au charbon reste taboue. Dénonçant l’inaction de son pays, l‘écrivain australien Richard Flanagan publiait le 3 janvier une tribune dans le New York Times alertant du «suicide climatique » qu’était en train de commettre son pays.

Face à l’épreuve des méga-feux, une prise de conscience est-elle en train de s’opérer ? La catastrophe qui touche l’Australie nous donne-t-elle un avant-goût des dérèglements à venir dans le reste du monde ? »

Joelle Zask a aussi participé à un article dans la revue <Reporterre>

« Ces incendies vont au-delà même de tout ce que j’avais pu imaginer et décrire dans mon livre. C’est d’une gravité extrême. Le désastre est devant nous : plus les zones brûlées s’étendent et plus les feux deviennent intenses, moins la réversibilité de la situation semble envisageable. […] Le feu détruit non pas la planète, mais les conditions d’existence des êtres humains et de nombreux animaux sur Terre.

Un autre aspect me révolte : l’attitude négationniste du Premier ministre Scott Morrison. Le gouvernement, qui a longtemps été climato-sceptique, refuse d’arrêter la production de charbon. Ces feux ne sont pourtant pas un phénomène naturel. Le croire est criminel.

[L’activité humaine est en cause] Ces incendies sont nourris par le réchauffement climatique. L’augmentation des températures fait baisser le taux d’humidité, la végétation sèche et devient extrêmement inflammable. Les forêts sont aussi de plus en plus attaquées par des insectes ravageurs et des pathologies qui croissent avec la chaleur. En Californie, une région qui a connu aussi de nombreux incendies ces dernières années, un arbre sur dix est victime d’agents pathogènes, de virus ou de champignons. Les forêts sont malades, les écosystèmes fragilisés et donc plus vulnérables à des incendies. Avec la sécheresse et le réchauffement climatique, la saison des feux s’allonge. »

Joëlle Zask dit une chose que j’ai lu sur d’autres site de manière assez cohérente.

Le dérèglement climatique ne crée pas les feux mais les rend plus intense, plus hors de contrôle, il a donc un impact énorme sur le phénomène des méga-feux.

Nous sommes en face d’un phénomène qui s’aggrave :

« Cela fait plus de dix ans que le phénomène des feux s’est aggravé et que les incendies sont devenus hors norme. C’est notre perception qui a changé récemment. On a commencé à en parler, à les voir, à les conscientiser. On revient de loin. Quand j’ai commencé la rédaction de mon livre [Quand la forêt brûle], il y a trois ans, la vulgate disait que les incendies étaient bons pour la forêt, qu’ils la régénéraient.

Les positions ont évolué depuis que les feux sont rentrés dans les villes, quand les habitants de Singapour ont commencé à suffoquer à cause des incendies en Indonésie ou que les gens de Sao Paulo étouffaient du fait de l’Amazonie en feu. En Australie, c’est parce que le brasier menaçait Melbourne et Sydney que les médias et les politiques ont commencé à s’emparer de la question. On ne peut plus en faire abstraction, l’incendie vient défier notre société urbaine, frapper à ses portes. Ses fumées entraînent de nombreuses maladies respiratoires et condamnent des dizaines de milliers de personnes à une mort prématurée. Canberra, en Australie, est désormais la ville la plus polluée du monde, avec un taux de pollution de l’air plus de 20 fois supérieur au maximum autorisé. Les gens s’empoisonnent. Désormais, on le sait. Avant le territoire des indigènes ou des ruraux brûlait en silence, sans susciter l’indignation. Ça prouve que pour se mobiliser contre le réchauffement climatique, il faut le vivre dans sa chair, ses tripes. C’est ce que découvrent aujourd’hui des populations urbaines partout sur la planète. »

Selon Joëlle Zask, la France ne sera pas épargnée dans l’avenir :

« Certains scénarios de la Nasa envisagent un embrassement des terres émergées. Quand on regarde le planisphère des feux, on se rend compte que leurs foyers se rapprochent de plus en plus les uns des autres. On estime qu’en 2050, 50 % des municipalités françaises seront exposées aux méga feux. »

Bruno Fady, directeur de recherche à l’INRAE émet les mêmes craintes :

« Ce qui se passe en Australie se passera dans le bassin méditerranéen et en Europe, dans les décennies à venir, si nos sociétés continuent à ne pas fournir les efforts nécessaires pour suivre les résolutions de l’accord de Paris sur le climat de 2015. »

L’industrialisation est aussi une cause de ces incendies :

« J’ai été frappée par les feux de forêt, totalement inédits, en Suède, à la fin de l’été 2017. C’était sidérant parce que l’on ne s’attendait pas à ce que des forêts boréales et même arctiques brûlent. Ces incendies ont révélé le fait que la Suède possédait une forêt à 70 % industrielle. Des plantations de pins, des monocultures uniformes qui appauvrissent les sols et affament les rennes qui manquent de lichens. Les méga feux se sont rapidement propagés du fait de l’extrême densité de ces pins et de la vulnérabilité de ces forêts industrielles. On voit la même chose se développer en Espagne ou au Portugal avec les plantations d’eucalyptus particulièrement inflammables. »

Pour Joëlle Zask la solution se trouve dans une évolution de nos idéologies et de notre récit :

« Il faut évidemment lutter contre les causes du réchauffement climatique mais aussi remettre en cause les croyances qui irriguent la pensée occidentale : l’idéologie qui voudrait soumettre la nature, la dominer, mais également le préservationnisme – c’est-à-dire l’idée selon laquelle les équilibres naturels et la présence humaine sont incompatibles, que la nature fait bien les choses, qu’il faut s’en retirer, la protéger en la sanctuarisant et en la mettant sous cloche. Au contraire, je pense qu’il faut prôner une sorte de coopération et de partenariat, développer un modèle de soin de la forêt où cette dernière ne serait pas uniquement vue sous l’angle de l’extractivisme.

Concrètement, cela veut dire revenir à des pratiques menées par des peuples indigènes mais aussi par les paysans traditionnels. Monter la garde, débroussailler, habiter le territoire, faire des feux de surface pendant la saison des pluies. Devenir l’auxiliaire de la nature. Faire avec elle plutôt que contre. S’opposer à la nature, c’est la détruire mais c’est aussi détruire nos chances de vie sur la Terre. »

Certains pensent justement que le savoir des peuples aborigènes pourra aider à combattre ces dérèglements : <Le savoir des Aborigènes d’Australie pour survivre aux futurs méga-feux>.

Ce n’est pas indifférent que ces catastrophes arrivent dans un pays riche et climato-sceptique comme l’Australie.

Le site Conspiracy Watch rapporte en outre tous les mensonges que les autorités australiennes et le groupe de média australien Murdoch ont propagés pour essayer de nier le lien entre l’intensité des feux et le réchauffement climatique auquel l’Australie apporte une part énorme.

L’Australie paye ainsi un énorme tribut au désastre écologique, mais son économie est entièrement tournée vers les énergies fossiles. Dans un pacte faustien, il ne veut pas abandonner ce qui fait sa richesse mais qui va entraîner sa perte. Il est envisageable qu’à terme l’Australie ne soit plus habitable.

Sur <ce site> on apprend que :

« Au niveau de l’OCDE, l’Australie est le premier pays émetteur de CO2 par habitant, devant le Canada et les États-Unis. Il faut dire que l’île-continent est riche en minerais. Elle détient les principales réserves mondiales en or, en nickel ou encore en zinc dont l’extraction nécessite beaucoup d’énergie. Or, le mix énergétique national est à 93 % composé d’énergies fossiles, et à 75 % dépendant du charbon.

Mais pour les gouvernements successifs, difficile de renoncer à une telle manne financière. En pleine crise, le Premier ministre australien a ainsi continué à défendre cette industrie. Ce qui pousse l’écrivain australien Richard Flanagan à parler de “suicide climatique” dans une récente tribune parue dans le New York Times. “Les gouvernements conservateurs qui se sont succédé depuis 1996 se sont battus pour renverser les accords internationaux sur le changement climatique au nom de la défense de l’industrie fossile nationale”, fustige-t-il.

Tony Abbott, premier ministre australien de 2013 à 2015, climatosceptique avéré, avait enterré la taxe carbone aussitôt élu. Scott Morrison, l’actuel Premier ministre, a martelé qu’il serait irresponsable de tourner le dos au charbon, alors que le pays était ravagé par les flammes. En 2017, alors ministre de l’Économie, il avait frappé les esprits en faisant circuler un morceau de charbon dans l’assemblée parlementaire, invitant à “ne pas en avoir peur”. Le pays a également renoncé à inscrire dans la loi les objectifs de réduction d’émissions pris en amont de l’Accord de Paris. »

Le Monde explique dans une vidéo de 5 minutes <Pourquoi l’Australie brûle>.

Il faudrait comme l’avait annoncé Hollande, sans le réaliser, que « le changement soit maintenant », car il semble de plus en plus clair que « la catastrophe soit déjà maintenant ! »

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Mercredi 18 septembre 2019

« Horreurs boréales en Bretagne »
Charlène Florès

Charlène Florès est bretonne et photographe.

Elle a fait son métier, elle a fait des photos.

Elle les a faites près de Rennes, à La Chapelle-des-Fougeretz.

C’est la revue de presse du jeudi 12 septembre 2019 de Claude Askolovitch qui a attiré mon attention sur l’article de l’Obs qui lui a été consacré.

Et j’ai constaté que LIBE en avait fait de même, avec plus de photos et moins de textes.

Charlène Florès précise :

« Mes photos n’ont fait l’objet d’aucune retouche couleur et aucune n’a de filtre. »

A la Chapelle-des-Fougeretz, il y a des serres. Dans ces serres, on produit des tomates toute l’année. Et pour ce faire, les maraîchers qui s’attellent à cette tâche ont recours aux éclairages LED pour faire pousser, plus vite et à moindre coût, leurs tomates cultivées sous serre.

Charlène Florès explique :

« Pour produire des tomates toute l’année, on les chauffe, on leur diffuse du CO2 et on offre un complément d’éclairage »

Le journaliste de l’Obs, Arnaud Gonzague décrit :

« Aux portes de Rennes, d’étranges dégradés fuchsia et or illuminent le ciel. Ils proviennent des éclairages artificiels émanant de grandes serres à tomates voisines. Une pollution lumineuse qui déboussole les campagnes alentour, comme le révèlent les photos de Charlène Florès. »

Vous avez donc compris qu’en plus de la pollution lumineuse des leds toute la nuit, on ajoute du CO2 !

Et l’article de Libération donne la parole à Vincent Truffault, chercheur au Centre technique interprofessionnel des fruits et légumes

« Les plantes n’absorbent pas tout et on a donc d’importants rejets dans l’atmosphère.»

Mais revenons à la pollution lumineuse.

Une maraîchère dit :

« Certaines nuits d’hiver, on voit le halo rose des serres jusque chez moi, à 30 kilomètres. »

Les villages alentours sont baignés d’une lumière fuchsia toute la nuit

Les vaches, qui sont dans des étables non fermées, sont exposées à la pollution lumineuse toute la nuit.

Tout ceci n’est évidemment pas sans conséquence. Charlène Florès rapporte :

« Un astrophysicien m’a expliqué que ces serres ont, à elles seules, une radiance [« brillance », NDLR] soixante fois plus intense que celle de la ville de Rennes, toute proche, qui compte pourtant 250 000 habitants ! »

C’est évidemment délétère pour l’horloge biologique de la flore et de la faune.

Et pour les humains ce n’est pas mieux :

« Et des travaux scientifiques démontrent que chez l’humain, la pollution lumineuse est suspectée de contribuer à l’augmentation des cancers hormono-dépendants [seins et prostate, NDLR. Mais aussi de la dépression et du diabète. »

Le journaliste de l’Obs s’offusque :

« Des tomates en hiver : le concept a déjà de quoi énerver les citoyens qui n’ont pas perdu tout bon sens.  […] Difficile de ne pas faire de ces aurores boréales « façon LED » une parfaite métaphore de notre société de consommation : chatoyante, scintillante, séduisante… mais criminelle pour la planète.»

Dans l’article de Libération, avec d’autres mots, la même réalité est énoncée

« La recherche scientifique indique que cette pollution lumineuse a de sérieuses conséquences sur l’écosystème local exposé à ce rayonnement qui fait imploser le rythme des saisons, du jour et de la nuit : animaux désorientés, oiseaux chantant toute la nuit, baisse de la pollinisation nocturne, dormance des végétaux inhibée et exposition accrue aux pollutions et stress hydriques… »

Mes chers amis, il faut vraiment arrêter de consommer des tomates en hiver.

Car pour qu’on ne les produise plus, il suffit simplement de ne plus les acheter !


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Mercredi 29 mai 2019

« Les philosophes ne proposent pas un modèle alternatif au modèle capitaliste. »
Michel Serres

Le dimanche sur France Inter, Ali Baddou anime une excellente émission qui s’appelle « Questions Politiques ».

Enfin, pour qu’elle soit vraiment excellente il faut un invité qui ait des choses pertinentes à dire.

C’est de plus en plus rare, dans le monde politique. Or, le monde politique est justement le domaine de cette émission.

Mais dimanche 26 mai 2019, était un jour de chance : en raison des élections européennes, il était interdit au service public de relayer des avis partisans.

Ali Baddou n’a donc pas invité un politique mais Michel Serres. Michel Serres est né le 1er septembre 1930 à Agen. Il aura donc bientôt 89 ans et il est donc plus jeune qu’Edgar Morin qui était au cœur du mot du jour de vendredi dernier.

Vous pouvez voir la vidéo de cet entretien derrière ce lien : « Michel Serres – Questions Politiques du 26 mai 2019 »

Michel Serres est probablement l’auteur le plus souvent cité dans les mots du jour, celui d’aujourd’hui est le quatorzième pour lequel l’exergue a été écrit ou dit par lui.

C’est pour moi toujours un plaisir, un ravissement de l’écouter.

Et même s’il répète des idées, des histoires il arrive toujours un moment où il me surprend et me redonne matière à penser.

Il y a plus de deux ans, fin 2016, le navigateur Thomas Coville avait battu le record du tour du monde à la voile en multicoque avec un temps de 49 j et quelques minutes….. Il est arrivé le soir de Noël avec plus de 8 jours d’avance sur son poursuivant. Michel Serres avait marqué son admiration pour ce navigateur, il faut savoir qu’à 19 ans il est rentré dans la navale et il revendique toujours son état de marin.

Il était donc invité le 2 janvier 2017 sur France Inter et avait parlé de cette admiration devant l’exploit de Thomas Coville.

Mais il ne savait pas que Thomas Coville, réciproquement avait un immense respect pour le philosophe qu’il est. Il avait emmené des émissions de Michel Serres qu’il écoutait pendant son tour du monde.

La journaliste, pendant l’émission, les a mis en relation et ils ont pu échanger par téléphone.

Voici ce que cela a donné :

Thomas Coville :

« Vous êtes une des personnes qui depuis […] mon adolescence, m’ont inspiré d’aller jusqu’au bout de mes rêves. »

Michel Serres :

« Ne changez pas les rôles, c’est moi qui vous doit l’admiration ! »

Thomas Coville

« Non, non, non, non. Vous avez rempli votre rôle de philosophe.

Quand une nation donne plus la parole aux sportifs qu’aux philosophes c’est qu’elle est en danger.

Moi je vous ai écouté comme philosophe, comme celui qui se permet, parce qu’il a étudié, parce qu’il est sage, de donner un sens, donner une voix – et après à ceux qui l’écoutent d’essayer de la transcrire en faits.

J’ai finalement trouvé dans le petit garçon que j’étais une voix qui était un rêve complètement fou, faire le tour du monde en solitaire en multicoque, mais c’est parti d’un monsieur qui vous dit “écoutez cette petite voix, allez jusqu’au bout de vos rêves et ce rêve-là en alimentera un autre qui en fera faire un autre, etc.

Vous êtes l’un de ceux qui m’a inspiré et m’a fait aller jusqu’au bout »

C’est <ICI>.

Je trouve cet hommage à Michel Serres à la fois touchant et particulièrement juste.

Mais ce n’est pas de cette émission de 2017 dont je voulais parler, mais de celle « du 26 mai 2019 »

Vous n’avez qu’à l’écouter.

Je vais quand même picorer quelques fulgurances, de ci de là.

Michel Serres a publié en février 2019 un nouveau petit livre (96 pages, 80 g, 7 euros) : « morales espiègles » dans lequel il parle de rire, de chahut, de dialogue entre Petite Poucette et Grand papa ronchon.

Dans l’émission, il oppose « le rire doux » celui qui moque sans volonté de faire du mal, la farce, le canular et le « rire dur » celui qui peut tuer :

« J’ai publié morales espiègles pour une bonne raison. C’est que quand on met les pieds dans la morale, on parait des donneurs de leçon. C’est emmerdant comme la pluie et c’est inefficace. S’il y a une voie pour l’enseignement de la morale, c’est le rire. C’est une vieille tradition. Molière corrigeait les mœurs en riant. Même la commedia dell’arte, c’est vieux comme le monde. Par exemple, on vous dit : « ne soyez pas menteur ». Ça va quoi…Mais si vous regardez une comédie qui s’appelle « le menteur » vous riez de la première réplique à la dernière…Il ment, on pose une question, il est obligé de mentir plus et encore plus, de sorte qu’à la fin tout est cul par-dessus tête.

Si vous écoutez cela, vous allez dire : « mais mon Dieu si je mens je vais m’embarquer dans une galère terrible ». Et là, c’est efficace. […]

Dans les réseaux sociaux il peut y avoir une telle calomnie qui prend de l’importance que celui qui en est victime peut prendre des décisions extrêmes qui est de se suicider. Le rire dur c’est la calomnie, c’est ultra critique. On rit ad hominem, sur la personne même.

J’ai parlé du « menteur », c’est un fantoche, c’est un personne de théâtre, c’est un acteur. Ce n’est pas lui qui est en cause mais le personnage qu’il représente »

Il dit aussi que nous avons toujours un peu d’agressivité en nous, et il ajoute :

« La seule règle morale que je connaisse, transformer notre agressivité en action, en travail, en créativité. »

Quand on l’emmène sur le terrain politique il explique que :

« Les institutions sont désadaptées par rapport à l’état actuel du monde […]

Nous sommes en train de vivre une période exceptionnelle de l’Histoire.
On a vécu 70 ans de paix, l’espérance de vie a cru jusqu’à 80 ans, la population paysanne est passée de 75 à 2 %… Par conséquent, toutes les institutions que nous avons créées l’ont été à une époque où le monde n’était pas ce qu’il est devenu. À peu près toutes sont obsolètes. »

Pour lui, le problème vient du fait qu’on n’a pas « réinventé » ces institutions :

« Quand on a fait la Révolution de 89, on avait Rousseau derrière. Aujourd’hui, on n’a personne, et c’est la faute à qui ? Aux philosophes. C’est leur rôle de prévoir ou d’inventer une nouvelle forme de gouvernement ou d’institutions, et ils ne l’ont pas fait. »

Le système actuel lui semble désastreux. :

« L’économie telle que le capitalisme l’a mise en place est catastrophique, au moins du point de vue écologique […] L’économie est en train de détruire la planète. [Mais] les philosophes ne proposent pas un modèle alternatif au modèle capitaliste »

En revanche il est contre le catastrophisme, même éclairé parce qu’il paralyse. Il veut bien dire « Alerte » et même « Alerte rouge ». Mais il reste optimiste et croit à l’action.

Il raconte aussi le début d’internet et de la silicon valley qu’il a vu naître alors qu’il était à Stanford. Il raconte les espoirs qui naissaient alors pour un monde libertaire, un monde plus égalitaire. Mais c’est l’argent qui a tout gâché. Quand on est riche comme les Gafa, on a plus de goût à l’égalité.

Pour lui la solution qui peut être esquissé c’est celle du droit, le droit est global et international.

Il avait écrit un livre « Le contrat Naturel » il y a 30 ans dans lequel il préconisait de faire de la nature un sujet de droit.

Il explique aussi qu’il avait eu une discussion avec le secrétaire général de l’ONU qui lui expliquait qu’il voudrait bien parler de l’eau, des ressources, de la biodiversité mais que les représentants des nations lui disent qu’ils représentent leurs États et leurs habitants pas la nature. D’où cette idée de faire de la nature un sujet de droit.

Or, Michel Serres nous apprend qu’aux États-Unis, le « Lac Erié » est devenu sujet de droit. Ainsi Michel Serres était un précurseur. Car cette évolution signifie que des « représentants » ont pour ce lac « le droit d’ester pour attaquer des utilisateurs abusifs ».

Il conclut :

« Le ‘contrat naturel’ est en train d’arriver dans les mœurs et les habitudes juridiques ».

Mais je ne vais pas retracer tous les échanges, ce serait trop long.

Devant les journalistes qui l’assaillent de question et lui demandent des solutions à tous les problèmes, il répond humblement :

« Ne me posez pas des questions auxquelles je n’ai pas de réponse »

Regardez et écoutez : « Michel Serres – Questions Politiques du 26 mai 2019 »

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Mardi 21 mai 2019

« Ordos, la ville fantôme »
Un exemple de la folie des hommes

Hier, j’esquissais l’effroyable prédation qu’homo sapiens exerce sur la terre, sans tenir compte du vivant non humain dont il a pourtant besoin pour sa survie.

Dans sa démesure, il arrache à la nature ou aux terres arables des millions d’hectares, utilise des millions tonnes de ressources pour bâtir et construire des villes, des complexes industriels, des aéroports et autres œuvres de son imagination.

Cet aveuglement devant les limites de ce que peut offrir la terre devient folie quand en plus de la démesure, il construit pour rien, sans ce que cela ne présente même une utilité ou un sens.

L’Europe, notamment l’Espagne n’a pas été exempte de cette folie.

Mais aujourd’hui, je voudrais partager un exemple chinois qui en compte de nombreux, semble t’il. Il s’agit d’Ordos en Mongolie-Intérieure.

Comme nous l’apprend <ce site> :

Ordos est une ville de la Mongolie Intérieure. Située dans le district de Dongshen au nord de Baotou. Le Régime chinois a voulu construire un quartier nouveau, une ville nouvelle d’Ordos avec l’ambition d’accueillir un million d’habitants nouveaux.

Le site nous donne des précisions :

« La ville d’Ordos est unique et vous laissera une étrange impression de ville désertée. Rien que pour son authenticité, elle mérite qu’on s’y arrête avant de partir sur les traces de Gengis Khan et son Mausolée.

Ordos est à l’origine (siècle avant J.C) une ancienne cité utilisée comme point de contrôle pour l’accès aux pâturages des peuples nomades turco-mongols. La ville fut ensuite recolonisée par les chinois en 127.

Son nom lui vient du clan Ordos qui était à l’époque chargée de protéger le Mausolée de Gengis Khan, fondateur de l’empire mongol.

La ville nouvelle d’Ordos

Avec l’aide du gouvernement et de gros investisseurs chinois, une toute nouvelle ville du même nom fut construite à quelques kilomètres de l’ancienne cité. Cette nouvelle ville érigée dans les années 2000 est aujourd’hui considéré comme l’une des plus grandes villes fantômes du monde en raison de sa très faible population.

En 2009, un grand nombre de quartiers et de bâtiments étaient encore en construction ou laissé à l’abandon faute d’investissements. L’estimation de la population fut alors revue à la baisse et 300 000 personnes sont attendues pour 2020 au lieu d’un million. »


Un autre site nous explique l’origine de cette folie :

« A l’origine, un million de personnes devaient vivre [dans la ville nouvelle d’Ordos] . C’était du moins l’objectif visé par le gouvernement chinois lorsqu’il a fait sortir de terre la nouvelle ville d’Ordos, dans le nord de la Chine, au tournant du millénaire. Des lotissements, des musées futuristes, des tours de bureaux et des routes à quatre voies ont été créés.

Mais le projet a avorté: reste le quartier de Kangbashi, qui peut accueillir 300’000 habitants. Pourtant, comme le rapporte le magazine d’information «Focus», seules 5000 personnes ont élu domicile dans le quartier.

Le fait que Kangbashi ait tout ce qu’il faut sauf des habitants est dû à une politique de développement urbain ratée et à l’orgueil démesuré des dirigeants. Au tournant du millénaire, d’énormes gisements de charbon et de gaz ont été découverts dans la région d’Ordos, et la ville désertique de Mongolie intérieure devait devenir une ville en plein essor.

Mais les bâtiments ont été construits à la hâte et à moindre coût, et les prix étaient bien trop élevés pour des ouvriers. Les appartements ont surtout été achetés par des investisseurs comme placement et non comme bien locatif.

Il est difficile de vérifier les chiffres avancés par «Focus» quant au nombre de personnes vivant réellement dans le quartier de Kangbashi. D’autres sources parlent de 20’000 à 100’000 personnes qui vivraient ici. »

Un article de GEO en 2011 consacrait un long développement à cette « ville en devenir » selon les propos des dirigeants chinois agacés quand on parle de « ville fantôme »

L’introduction de cet article commence ainsi :

« Ordos, place Gengis-Khans. Des statues monumentales de cavaliers mongols montent la garde devant les buildings austères de l’administration locale. Face à cette horde figée, la ville nouvelle étend sur trente kilomètres carrés ses larges avenues, ses immeubles futuristes et ses monuments à l’architecture fantasque – théâtre en forme de chapeau mongol, bibliothèque évoquant trois livres inclinés, musée rappelant un bloc de charbon. Un Dubai chinois, sorti des plaines de Mongolie-Intérieure en 2004, aussi vaste et vide que la steppe qui l’entoure.

Vide? pas tout à fait: dans un coin de la place, Sha, 18 ans, a installé son stand de boissons. La jeune femme est venue du nord-est du pays pour vendre des rafraîchissements aux premiers habitants de la ville-champignon. Ce n’est pas la foule, mais il en faudrait plus pour doucher son enthousiasme: «Chaque semaine, il y a un peu plus d’habitants, et un peu plus de clients» »

Cette démesure, cette quête de l’inutile et de la folie humaine ne sont pas limitées à Ordos comme nous l’apprend cet article de décembre 2015 de <la Tribune> :

«   Ordos, en Mongolie-Intérieure, est devenue le symbole des villes fantômes chinoises. Construite entre 2005 et 2010, avec une capacité d’accueil d’un million de personnes, ses stades, avenues et gratte-ciel restent désespérément vides.

La Chine est ainsi parsemée de villes sans vie. Quelques-unes se rempliront, exode rural oblige ; une partie d’entre elles mettront des décennies à se peupler et d’autres resteront à jamais un musée, vitrine de la surcapacité et de la mauvaise allocation des ressources.

Un article publié par l’agence de presse officielle Xinhua, en octobre, a mis en lumière l’ampleur du phénomène. Chaque capitale provinciale construit actuellement de quatre à cinq nouveaux quartiers. Cela amènera la Chine à loger 3,4 milliards d’habitants, soit presque trois fois plus que la population chinoise actuelle. Une étude de MIT estime qu’il y a 50 villes vides en Chine.

Comment une telle frénésie est-elle possible ? D’une part construire permet aux gouvernements locaux de générer du PIB. Tous se disent qu’avec le temps, les espaces vides se rempliront forcément. Avoir construit un « nouveau quartier » est indispensable sur la carte de visite du gouverneur d’une ville, en compétition avec son voisin pour attirer les ruraux. Le problème, c’est qu’en attendant, ces espaces vides coûtent de l’argent aux banques, qui se voient obligées de reconduire des prêts stériles plutôt que d’investir dans des PME innovantes. »

<Vous trouverez aussi un reportage avec des photos sur ce site de Canal+>

Pour voir de manière plus palpable ce que ce cela signifie, il faut regarder <Cette vidéo qui montre la réalité de cette ville>.

Vous y verrez notamment ce remarquable et grand stade, inauguré en 2011 et quasi toujours entièrement vide.


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