Mercredi 1er juillet 2020

«Human»
Yann Arthus-Bertrand

Human est un documentaire réalisé par Yann Arthus-Bertrand et sorti en 2015.

Je ne le connaissais pas. C’est une amie qui me l’a signalé et m’a appris que ce documentaire pouvait être vu en Haute définition sur internet.

Vous avez le choix. Vous pouvez voir le film de 3 heures 11 : <Human le film>

Ou vous pouvez faire le choix de voir ce documentaire en trois parties. Trois parties qui globalement sont encore plus longues que le film

<Human volume 1> de 1 heure 23

<Human volume 2> de 1 heure 26

<Human volume 3> de 1 heure 33

Et puis vous avez une page complète qui permet de visionner tout cela mais aussi des reportages sur le tournage, la musique, des extraits etc. : <HUMAN>

Annie et moi avons regardé la version en 3 parties.

Nous avons été saisis par la beauté de notre terre qui est montrée sur ces images et aussi ému par les témoignages des humains de tout milieu, de tout pays, de toutes conditions, même si les pauvres, pour une fois, sont plus nombreux que les riches et que les flamboyants winner de la mondialisation.

Ce film regroupe en effet, un ensemble de témoignages de personnes réparties sur l’ensemble de la planète. Le réalisateur s’est appuyé sur des interviews de plus de 2 000 personnes dans 65 pays. Mais, lors du montage, seule un peu plus d’une centaine ont été conservées.

Les témoignages sont toujours filmés de la même manière : sur un fond noir, le visage en très gros plan.

Cette manière de filmer permet de sentir l’émotion, la colère, la joie, le désespoir, quelquefois l’embarras.

Les interviews conservés sont courtes et souvent pleine d’intensités.

De quoi parle toutes ces femmes et tous ces hommes : de l’amour, des injustices, des inégalités, des discriminations, de la violence, du malheur et du bonheur.

<Le Figaro> présente ces témoignages de la manière suivante :

« Chacun à sa manière, des personnages de toutes races, religions et continents, très différents les uns des autres, se racontent. Ils parlent librement d’amour, de guerre, de discriminations, de violences, de la liberté des femmes, de l’homophobie. Et aussi de pauvreté, sécheresse, exploitation de l’homme par l’homme, et des désastres écologiques et de leurs conséquences sur les populations. Interviews fortes, brèves : un père palestinien et un père israélien qui ont perdu chacun un enfant, un Rwandais témoin de massacres, une sud-américaine finalement heureuse d’avoir divorcé et des femmes musulmanes très heureuses de vivre en polygamie, une scandinave lesbienne qui ne pourrait vivre sans son autre, une mère de famille acculée au désespoir par la misère, une très vieille femme d’Asie ridée et édentée qui accuse avec véhémence le monde riche de prospérer sur leur misère. »

Et ces témoignages sont entrecoupées de paysages d’une beauté exceptionnelle.

Le film commence d’abord par des visages expressifs et qui ne parlent pas.

Puis on voit le désert du Pakistan, une longue caravane d’humains se déploient accompagnés par une musique qui immédiatement fait vibrer.

La musique a été écrite par Armand Amar, je ne le connaissais pas non plus. Elle est somptueuse et sublime les vues aériennes comme les témoignages.

Des tambours japonais, des voix de tous les pays, des instruments incroyablement différenciés, des musiques traditionnelles et même …un violon, la musique montre aussi la richesse de l’humanité sur la terre…

Après le désert du Pakistan, le premier témoignage vous saisit immédiatement.

C’est léonard, un noir américain qui parle de sa vie. De son enfance, de la violence de son beau-père qui l’a éduqué, ou dressé serait plus juste. Cette violence qu’il a ensuite exercée lui-même à l’égard d’autres. En croyant que l’amour et la violence étaient liés. Et puis, il a tué. Il a tué une femme et son enfant. La grand-mère et mère de ses victimes est venue le voir, lui a parlé. Elle lui a parlé de l’amour. Et cet homme rude a compris le message de cette femme, il raconte ce moment et les larmes coulent sur son visage.

Les témoignages ne sont jamais commentés, seule la parole du témoin trouve sa place.

Et puis, des lacs magnifiques, des mers déchaînées, des montagnes, des steppes, des déserts, des plaines, des marchés filmés par hélicoptère, des images majestueuses, une qualité de photo sublime rendent ce documentaire unique.

Voilà ce que je souhaitais dire et partager sur cette œuvre.

Alors, je sais qu’il y a des critiques et des intellectuels qui n’aiment pas du tout ou même rejettent.

Marianne Durano, agrégée de philosophie et Gaultier Bès, agrégé de lettres modernes utilisent les initiales de Yann Arthus-Bertrand pour inventer l’adjectif « Yabien ». Et ils <écrivent> :

« Human est en fait une succession de clichés, au double sens du terme. Tandis que la géographie est réduite à un album de cartes postales, la diversité des cultures est résumée en une mosaïque de stéréotypes. Filmés sur fond noir, des êtres sans nom ni identité apparaissent, innombrables, et tellement interchangeables que le visage de l’un se superpose à la voix de l’autre, le rire d’une jeune Africaine achevant celui d’un vieux Portugais, comme pour nous dire qu’au fond, tout ça c’est tout pareil. […] L’humanité yabienne est une juxtaposition sans coordination, un patchwork sans couture.

Désincarné: c’est le mot qui caractérise le mieux la dernière œuvre de Yann Arthus-Bertrand. Désincarné au sens propre du terme, puisque même les corps sont gommés, dans la succession de portraits censés dépeindre une humanité variée, mais réduite à des bustes sans contexte.»

Nous n’avons pas vu le même film.

Yves Cusset qui se présente comme philosophe écrit sur le site de l’Obs :

« son film est l’un des avatars les plus obscènes de la société du spectacle et du simulacre, capable de faire disparaître totalement l’humain derrière l’image qu’il veut de toute force en imposer à tous (en faisant céder de tout le poids de ses images impressionnantes la résistance du spectateur, qui n’en peut mais, le pauvre) via les canaux les plus puissants de diffusion et de publicité, le type veut encore se faire passer, comble du narcissisme, comme le héraut de la réconciliation de l’humanité universelle avec elle-même. C’est cet insupportable mensonge qui m’a mis hors de moi, tellement évident déjà dans le titre si bêtement prétentieux de cet opus. Si le kitsh totalitaire a encore un sens aujourd’hui, assurément YAB l’incarne au mieux, chaque image transpire du désir délirant et panoptique de tout montrer et de tout tenir dans son orbite, qui débouche sur le résultat rigoureusement inverse, celui de ne plus montrer que des images qui ne parlent que d’elles-mêmes et de rien d’autre, pures monstrations qui se complaisent dans leur esthétique absolument creuse. »

A ce jugement sans nuance, une condamnation en quelque sorte, un internaute a répondu :

« Je suis allé me recoucher et suis retourné à mon petit monde bourgeois, plein d’aigreur, si éloigné de la grandeur universelle de l’humain. Pourquoi user les touches de votre clavier, quand l’intégralité de votre article peut se résumer en une phrase. »

D’autres critiquent les milliardaires qui ont financé ce film, l’ont rendu possible et même sa diffusion gratuite.

Ainsi vous avez une vision complète sur cette œuvre.

Annie et moi faisons partie de ceux qui aiment ce documentaire.

Pour ma part, je l’aime de façon simple parce que cela m’émeut, parce que cela me parle, parce que cela me construit.

Je redonne le lien vers la page complète qui permet de tout visionner : <HUMAN>

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Lundi 25 mai 2020

«Au nom de la terre»
Film d’Edouard Bergeon

Depuis longtemps Annie voulait que nous regardions ce film qui lui avaient été chaudement recommandé par des agriculteurs. Nous n’avons pas pu le voir en salle, nous nous y sommes pris trop tard. Le film est sorti le 25 septembre 2019. Mais nous avons trouvé le DVD et ce week-end prolongé fut l’occasion de le voir.

C’est un choc, un moment d’émotion et de multiple questionnements.

Ce film a été réalisé par Edouard Bergeon. Il était journaliste à France 2, spécialisé dans le documentaire, quand il s’est lancé dans l’aventure de la réalisation d’un film, de ce film.

Il est né en 1982 et a grandi dans une ferme, près de Poitiers.

Le film « Au nom de la terre » est une fiction largement inspirée de faits réels qu’il a vécus avec son père, sa mère et sa sœur.

Son père a repris la ferme familiale.

Le contexte est celui d’une économie aux mains des industriels, de la grande distribution et du règne du prix bas.

Pour s’en sortir, il faut investir. Pour investir il faut s’endetter.

Quand la dette devient trop compliquée à rembourser, des coopératives, des banquiers ou des industriels viennent vous aider et vous envoie un commercial qui explique au paysan que pour s’en sortir, il faut encore industrialiser davantage, donc investir, donc s’endetter mais avec de beaux rendements qui rendront possible le remboursement de la nouvelle dette et des anciennes dettes.

Cette industrialisation conduit à produire une alimentation de plus en plus médiocre.

Il suffit d’un grain de sable, d’un accident et toute cette construction dévoile sa fragilité.

Dans le film, un violent incendie ravage une grande partie des installations productives dans la ferme. Edouard Bergeon explique que dans la vraie vie, celle de son père, il y eut plusieurs incendies.

C’est trop lourd pour le paysan, il n’a plus la force de continuer le combat.

La fin du film, comme la réalité est une longue déchéance, un état de désordre psychologique qui nécessite des soins psychiatriques et qui mènent finalement au suicide.

C’est une chose de lire dans un article de septembre 2019 que

« Ce serait plus de deux suicides par jour, selon les chiffres de la Mutualité sociale agricole parus cet été. Elle évoque 605 suicides chez agriculteurs, exploitants et salariés. […] On parle bien de surmortalité. Le risque de se suicider est plus élevé de 12,6% chez les agriculteurs. Et ce chiffre explose chez les agriculteurs les plus pauvres. On atteint 57% chez les bénéficiaires de la CMU. Deux activités sont particulièrement touchées : les éleveurs bovins et les producteurs laitiers ».

C’est une autre chose que de le vivre dans l’émotion d’une œuvre de fiction dont on sait qu’elle montre la réalité de la vie, des contraintes et du piège dans lequel sont attirés grand nombre de paysans.

Avant ce film, Edouard Bergeon avait réalisé un documentaire <Les fils de la terre> dans lequel il racontait déjà l’histoire de son père avec en parallèle le récit contemporain d’un paysan et de son père confrontés aux mêmes difficultés de l’endettement et des prix bas dans le cadre d’une ferme de vaches laitières.

Le film est porté par des acteurs remarquables et notamment Guillaume Canet qui joue le rôle du père. Et lorsque Guillaume Canet, lui-même fils de paysan, découvre par hasard le documentaire « Les fils de la terre » en allumant sa télévision, il est immédiatement conquis et veut en faire une œuvre de fiction. Il est alors en tournage de « Mon garçon », produit par Christophe Rossignon. L’acteur dit alors à ce dernier qu’il aimerait adapter un long métrage de ce documentaire et qu’il souhaite le réaliser. Christophe Rossignon explique que ce projet est déjà en développement et qu’il va le produire et qu’Edouard Bergeon va le réaliser. Il accepte immédiatement de jouer le rôle du Père dans cette distribution.

Lors de la sortie du film Guillaume Canet et Edouard Bergeon avaient été invités sur France Inter dans l’émission de Nicolas Demorand et Léa Salamé

Dans cette interview Edouard Bergeon a dit :

« Aujourd’hui, beaucoup d’agriculteurs souffrent, se battent : un tiers de nos paysans français gagnent moins de 350 euros par mois. Ce sont eux qui remplissent notre assiette, il ne faut pas l’oublier. Moi je me bats pour tous ces agriculteurs qui se battent pour survivre, pour nourrir la France, et pour tous ceux qui sont partis trop jeunes. Mon père est parti il y a 20 ans, il avait 45 ans, je crois que c’est un peu trop jeune. C’est pour cela que j’ai voulu réaliser ce film, qui n’est pas un documentaire, qui est un film de cinéma, où j’ai voulu filmer de beaux moments et magnifier la nature.

[…] J’ai voulu faire un film sur la transmission de la terre sur trois générations : le grand-père, le père, le fils. Moi je suis le fils. Le grand-père, c’est la génération des 30 glorieuses. Il faut produire, on travaille, on modernise et on gagne de l’argent. On créée des outils, on les transmet au fils… et là on arrive en 1992, l’économie de marché, le marché intérieur, la bourse de Chicago qui fixe tout, et on est obligé de se diversifier pour faire bouillir la marmite. C’est une catastrophe pour cette génération-là qui travaille toujours plus, qui perd son bon sens paysan.

Et puis il y a cette génération, la mienne. Moi je suis parti. Mon père m’avait dit : « Travaille bien à l’école et tu choisiras ton métier… » et « tu mérites d’avoir une vie meilleure que la mienne : ne sois pas paysan… »

J’avais des parents qui avaient compris qu’il fallait que l’école représente notre ascension sociale. Car eux n’avaient pas choisi leur métier”.

[…] Les agriculteurs français sont vraiment isolés, parce qu’ils sont très incompris aujourd’hui. Mon père souffrait de l’image qu’avait le grand public des agriculteurs.

disait qu’il en avait marre de ce métier, et il s’est isolé. Lui qui avait un caractère fort, il a plongé encore plus fort dans un mal-être. C’est pour cela qu’aujourd’hui nous soutenons une association qui s’appelle <Solidarité paysans>, qui fait un travail incroyable de veille et d’accompagnement des agriculteurs en détresse. »

Et Guillaume Canet a ajouté :

« On les traite d’empoisonneurs, aujourd’hui, alors que ce sont eux qui sont les premiers empoisonnés aussi.

[…] j’étais tombé sur le documentaire “Les fils de la Terre” qu’avait réalisé Edouard et qui m’avait bouleversé. Et parce que son histoire est bouleversante, celle de son père, de sa famille, mais ça allait au-delà de cela. J’ai lu aussi ce scénario comme un citoyen, comme un père de famille, et il est vrai que les causes environnementales me touchent et m’importent, mais là, on va au-delà de l’agriculture. Ce qui m’intéressait dans ce scénario, c’est qu’il n’oppose pas les agricultures, la traditionnelle à la biologique. Simplement, il y a un état de fait qui renvoie à des questions importantes où l’on est concerné nous, en tant que consommateur. On a tous une assiette devant nous. Et cette assiette, c’est notre santé. Il faut se poser la question de savoir si ce qu’on a dans notre assiette nous fait du bien. Une chose est évidente, c’est que tout le monde n’a pas le pouvoir d’achat et la possibilité d’acheter bio. Mais il y a aussi une autre agriculture plus raisonnée, plus courte et moins dangereuse pour la santé.”

[…] Et moi c’est ce qui m’a touché : le fait de me dire qu’il faut alerter la population, que des gens n’ont pas la possibilité de choisir ce qu’ils mangent, mais que beaucoup d’autres l’ont, ce choix-là. Qu’on peut consommer autre chose. Et surtout, qu’on arrête d’importer des produits de l’étranger qui sont souvent de la merde, alors qu’on produit en France des produits d’exception que l’on exporte. »

En février 2020, le site <Allo Ciné> annonçait que le film avait fait plus de 2 000 000 d’entrées. Mais on apprend aussi que ce succès est un succès en province, les parisiens ont plutôt boudé le film.

Il est donc possible de le voir en DVD ou sur une plate-forme qui permet de le télécharger ou de le regarder en ligne, ce qu’on appelle le VOD : vidéo à la demande.

Il n’est pas nécessaire de passer par les fourches caudines et américaines de Netflix mais un site indépendant français comme <Universciné> permet de faire la même chose.

D’ailleurs, les <Inrocks> proposent 8 plateformes dont celle-ci, alternatives à Netflix.

Vous pouvez aussi voir <La bande d’annonce> du film.

Il y a aussi cet article de Sud Ouest : « Au nom de la terre”, un film coup de poing qui a changé le regard sur l’agriculture » et qui permet de voir un court entretien d’Edouard Bergeon qui en quelque mots dit l’essentiel.

Et en plein confinement, le 29 avril Edouard Bergeon a pris une nouvelle initiative :

Il a créé une chaîne de télévision en ligne, <CultivonsNous.tv>.

Cette chaîne, créée en partenariat avec la plateforme numérique Alchimie se présente comme un « espèce de Netflix », explique Edouard Bergeon. C’est une « chaîne thématique de l’agriculture, du bien manger et de la transition écologique » qui ambitionne de « recoudre le lien entre la terre et les urbains. »

CultivonsNous.tv fonctionne sur la base de l’abonnement (4,99€ par mois), dont 1€ est reversé à des structures associatives. Pour le lancement du projet, l’association Solidarité Paysans, soutenue de longue date par Edouard Bergeon, est celle retenue.

La chaîne propose déjà une série de documentaires sur plusieurs thématiques : « Ceux qui nous nourrissent », « Ma vie de paysan 2.0 », « Dans quel monde vit-on ? », « Ce qu’on mange », « Ce qu’on boit »

Edouard Bergeon précise :

« Les documentaires racontent toute forme d’agriculture avec une envie d’être plus vertueux »

Je redonne le lien vers cette plate-forme : <https://www.cultivonsnous.tv/FR/home>

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Lundi 25 novembre 2019

« Les enfants d’Isadora »
Film de Damien Manivel autour d’une danse composée en 1923 par Isadora Duncan

Avec Annie, nous allons peu au cinéma. Mais nous avons eu le désir d’aller voir « Les enfants d’Isadora ».

Ce film ne répond pas, mais alors pas du tout aux standards des films américains, films qu’on nomme blockbuster. Si vous voulez en savoir plus sur le sujet des superproductions américaines, vous pouvez lire cet article de « Slate.fr » : « La recette du blockbuster » qui vous renverra vers un livre d’un scénariste américain : Blake Snyder : « Les règles élémentaires pour l’écriture d’un scénario. ».

Pour suivre ce modèle, auquel beaucoup de spectateurs se sont habitués, il faut de l’action, des bons et des méchants, des scènes qui s’enchainent rapidement etc.

« Les enfants d’Isadora » est un film lent, très lent. C’est à ce prix qu’on obtient la poésie et la grâce.

Le film raconte des femmes qui sont fascinées par une danse composée en 1923 par la grande chorégraphe américaine Isadora Duncan : « Mother »

<Isadora Duncan> est née en 1877 à San Francisco, et morte tragiquement le 14 septembre 1927 à Nice.

C’est une danseuse américaine qui révolutionna la pratique de la danse et apporta les premières bases de la danse moderne européenne, à l’origine de la danse contemporaine.

Elle donna une place particulière à l’harmonie du corps, à la beauté. Elle osa des danses presque nue, simplement couverte par quelques voiles avec un retour au culte des corps et au modèle des figures antiques grecques.

Elle fonda plusieurs écoles de danse aux États-Unis et en Europe et même en Russie après la révolution soviétique où elle adhéra, un temps, à l’idéal révolutionnaire.

Elle fut, à Paris, la voisine d’Auguste Rodin, « son ami et son maître » selon son récit « Ma vie » publiée en 1927.

Et, lorsque le théâtre des Champs-Élysées est construit en 1913, son portrait est gravé par Antoine Bourdelle dans les bas-reliefs situés au-dessus de l’entrée, et peint par Maurice Denis sur la fresque murale de l’auditorium représentant les neuf Muses.

Elle fut totalement non conventionnelle dans son art, comme dans sa vie.

Elle eut des enfants sans être marié, fut aussi bisexuelle et de mœurs très libres.

Elle meurt tragiquement le 14 septembre 1927 à Nice : le long foulard de soie qu’elle porte se prend dans les rayons de la roue de la voiture dans laquelle elle était montée. Elle est brutalement éjectée du véhicule et meurt sur le coup dans sa chute sur la chaussée. Elle a été incinérée et ses cendres reposent à Paris au columbarium du cimetière du Père-Lachaise

Avant cela, en 1913 elle vécut une tragédie.

Ses deux enfants, tous deux hors mariage : Deirdre, née le 24 septembre 1906, et Patrick, né le 1er mai 1910, se noyèrent dans la Seine le 19 avril 1913. Les enfants se trouvaient dans la voiture avec leur nourrice de retour d’une journée d’excursion pendant qu’Isadora était restée à la maison. La voiture fit un écart pour éviter une collision. Le moteur cale, le chauffeur sort de la voiture pour faire redémarrer le moteur à la manivelle mais il a oublié de mettre le frein à main ; dès qu’il fait démarrer la voiture, celle-ci traverse le boulevard Bourdon, dévale la pente et les deux enfants et leur nourrice meurent noyés dans la Seine à Neuilly-sur-Seine.

Quelques mois plus tard, le 1er août 1914, Isadora Duncan accouche d’un enfant qui ne vivra que quelques heures. Elle écrira dans « Ma vie » :

« Je crois qu’à ce moment-là, j’atteignis le sommet de la douleur humaine, car avec cette mort il me semblait que mes autres enfants mouraient encore une fois ; c’était comme la répétition de la première agonie, avec quelque chose qui s’y ajoutait encore. »

Et puis, 10 ans plus tard, en 1923 à Kiev, sur une musique de Scriabine, elle créa une danse pour dire Adieu à ses enfants morts. Danse qu’elle appela « Mother ».

Un très bel article de « Libération » explique :

« En 1923, dix ans après avoir tragiquement perdu ses deux enfants, la pionnière de la danse moderne Isadora Duncan créait Mother, un solo funèbre et mythique dont il n’existe ni film d’époque ni photographie. Juste une partition – grâce au système de notation Laban, que peu d’experts savent déchiffrer -, à laquelle s’ajoutent les récits que se sont transmis corporellement et de manière quasi légendaire les disciples de la chorégraphe, et ces quelques lignes : «Ma danse était endormie depuis des siècles et mon chagrin l’a réveillée.»

Et tout le film est la recherche de femmes danseuses, pour retrouver les gestes et les pas de cette danse à partir de la partition pour créer l’indicible et l’émotion.

Le réalisateur Damien Manivel, né en 1981 avait commencé sa vie artistique par la danse contemporaine, il fait partager à ses actrices son désir de retrouver le geste bouleversant de l’immense artiste du début du XXème siècle pour surmonter sa souffrance.

<Slate> qui a également encensé ce film écrit :

« Ce qui est à venir est, malgré l’apparente absolue modestie du film, d’une ampleur immense. Il s’agit du travail, et il s’agit de la mort; il s’agit du deuil et de la manière dont des œuvres peuvent affronter l’abîme insondable de la douleur.

Il s’agit des puissances souterraines et sidérantes de la vie, et de sourcières qui en détectent les possibles résurgences. Qui parfois en permettent les triomphants jaillissements, même dans la pénombre d’une marge. […]

Les Enfants d’Isadora, c’est la promesse, dans le monde, avec les autres, en soi-même, de la possibilité d’une élégance du geste, d’une harmonie de formes, d’un accord entre des rythmes intérieurs et extérieurs. Ce film a su nous approcher de cela; il inspire une infinie gratitude. »

L’intelligence de Damien Manivel est de construire cette quête en 3 actes.

D’abord une jeune danseuse parisienne qui travaille, étudie, réfléchit, essaie la partition avec les doutes qu’on perçoit, il n’y a quasi aucune parole échangée lors de ce premier acte.

L’actrice qui incarne ce premier rôle est Agathe Bonitzer. Quand elle parvient au geste d’émotion, le réalisateur passe au second acte.


Ce second acte se joue dans un théâtre dans lequel une chorégraphe (Marika Rizzi) répète avec une adolescente trisomique (Manon Carpentier), cette même danse. Au début les gestes sont très éloignées de ceux auxquels était arrivée la danseuse précédente. Mais peu à peu, Manon trouve aussi le chemin pour s’approprier « mother ».

Le troisième acte est étrange, on voit une femme noire massive qui assiste au spectacle « Mother », sans que jamais le spectacle ne soit montré, et qui pleure.

Après un long et pénible voyage pour retourner dans son appartement, dans lequel on comprendra qu’elle a également perdu un enfant, elle esquissera aussi des gestes de cette chorégraphie.

Slate m’apprend que l’actrice qui joue ce rôle est Elsa Wolliaston, jamaïcaine et américaine qui vit en France et qui est une grande figure de la danse contemporaine africaine.

Slate écrit à son propos:

« Cette femme a tout d’un monument: une puissance qui sait la fragilité, une légèreté et une détermination qui d’emblée en imposent. Cette femme est
un monument. »


Un acte de grâce et d’humanité.

On trouve une photo sur Wikipedia qui montre Isadora Duncan avec ses deux enfants Deirdre et Patrick en 1912.

Un site consacré à la Danse publie aussi un article sur ce film et rapporte une autre phrase d’Isadora Duncan qui prend tout son sens au bout de la quête poursuivie par ce film :

« La vraie danse est la force de la douceur : elle est commandée par le rythme même de l’émotion profonde »

La musique sur laquelle ce solo a été dansée est l’<Etude opus 2 N° 1 d’Alexandre Scriabine>

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Mardi 12 novembre 2019

« J’ai une richesse incroyable, celle d’être la fille d’étrangers et en même temps d’être française. »
Ariane Ascaride, à la Mostra de Venise après avoir reçu le prix de la meilleure interprétation féminine pour « Gloria Mundi » de Robert Guédiguian

Ariane Ascaride est une actrice pleine de sensibilité et de talents. Fille d’immigrés italiens, elle est née en 1954 à Marseille.

Elle a surtout tourné ses films avec son mari, également né à Marseille, le réalisateur d’origine arménienne : Robert Guédigian

D’ailleurs les films de Guédigian sont presque toujours joués par le même noyau d’acteurs, Ariane Ascaride, Gérard Meylan et Jean-Pierre Darroussin.

Ces trois acteurs jouaient dans le premier film de Guédigian que nous avons vu avec Annie : « Marius et Jeannette » qui avait reçu le César du Meilleur film en 1998.

Film admirable, à hauteur d’homme qui se situe dans le quartier de l’Estaque à Marseille. Il raconte la rencontre de deux représentants des « gens d’en bas » si on reprend les concepts utilisés aujourd’hui.

Nous en avons vu d’autres toujours avec grand plaisir, car ils expriment la profondeur des sentiments et la vie des gens, des vrais gens.

Depuis, nous allons peu au cinéma mais nous avons encore vu en 2006, « Le voyage en Arménie » dans lequel Robert Guédigian évoque la terre de ses ancêtres.

Beaucoup de films de Guédigian et d’Ariane Ascaride se passent à Marseille, mais ils habitent depuis longtemps à Montreuil-sous-bois, la ville de Georges Méliès, qu’Annie, Alexis, Natacha et moi avons aussi habité avec bonheur de 1991 à 2002.

Un nouveau film va donc sortir le 27 novembre 2019 : « Gloria Mundi »

Ce film a été présenté à la Mostra de Venise et Ariane Ascaride a eu le prix d’interprétation féminine.

Quand on reçoit un prix, on fait un discours.

Le discours d’Ariane Ascaride fut bref et poignant :

« Je suis la petite-fille d’immigrants italiens qui un jour ont pris le bateau pour tenter leur chance pour fuir la misère.

Ils sont finalement arrivés à Marseille, et c’est là que je suis née.

Ce prix me donne la possibilité de retrouver mes racines et c’est très important.

J’ai une richesse incroyable, celle d’être la fille d’étrangers et en même temps d’être française.

Sachez-le c’est très important d’avoir une, deux, trois cultures pour vivre dans ce monde.

Je dédie ce prix à tous ceux qui reposent pour l’éternité au fond de la Méditerranée. »

Vous trouverez derrière <ce lien> le discours en italien sans sous-titrage et pour avoir le discours sous-titré il faut aller sur la <page facebook de Robert Guédiguian>.

<France Info> dédie un article à lire sur ce prix et Ariane Ascaride.

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Vendredi 5 juillet 2019

« Je savais les rendre heureux ! »
Une des dernières paroles de Babette dans le festin de Babette, livre de Karen Blixen porté au cinéma par le danois Gabriel Axel

Le repas autour de la table crée et approfondit le lien social.

On peut imaginer qu’après avoir inventé le feu, les humains après avoir fait cuire les aliments se regroupaient autour du feu pour partager la nourriture et converser autour de la chaleur du foyer.

Michel Serres dit :

« Le repas, c’est l’invention de la table, on est en commun et cela crée le lien social fondamental »

Manger en commun.

Mais aussi prendre son temps pour manger et se laisser du temps.

Cependant, il n’en va pas de même pour tous les pays du monde, certains n’adoptent pas du tout cette philosophie de vie.

Avant cette série, j’avais déjà écrit certains mots du jour sur l’alimentation particulièrement celui du <31 mars 2017>.

Et c’était Bruno Parmentier qui expliquait ces différentes conceptions qui s’affrontaient aussi dans l’Union européenne :

« On est 28 en Europe c’est très compliqué. Et il faut savoir que le rapport à la nourriture est très différent selon les pays.

Dans l’entreprise que je dirigeais, il y avait un règlement intérieur qui disait : pas moins de 45 minutes pour déjeuner. Dans une entreprise en Angleterre, ce n’est pas plus de 10 minutes pour déjeuner. Et moyennant quoi, le rapport à la nourriture est très différent. Dans un cas on mange un sandwich au pain de mie avec du jambon carré et du fromage carré et on s’en fout du goût puisqu’on mange ça devant l’ordinateur et de l’autre côté on a envie de bien manger.

Du côté où on a envie de bien manger et où on veut une agriculture de qualité c’est les pays latins : La Grèce, l’Espagne, l’Italie, la France, le Portugal. Mais on est très minoritaire. On l’a vu pendant la crise du porc, la majorité des européens, ils veulent des tranches de jambon carré pas cher. Pour faire des tranches de jambon carré pas cher, on fait de l’industrie [sans se soucier de la qualité].

En Angleterre on utilise 9% de son salaire pour manger. En France c’est 14%, aux Etats-Unis c’est 7%. Mais en France c’était encore 40%, il y a 30 ou 40 ans.

Les citoyens doivent aussi dire qu’est-ce qu’ils veulent.

Est-ce que la gastronomie anglaise et américaine nous fait tellement envie qu’on a encore envie de diviser par 2 notre coût pour l’alimentation ? et avoir des coûts de santé absolument fou parce qu’on mange n’importe quoi ?

Ou est-ce qu’on se dit : bien manger en France aujourd’hui, c’est consacrer un peu plus de temps et un peu plus d’argent à cette activité essentielle.

Cet argent nous permettra d’être en meilleur santé et d’avoir plus de plaisir et de convivialité.

Mais quand on négocie en Europe c’est très difficile d’avoir une unanimité, puisque la majorité des pays veulent du jambon carré.

Et le jambon carré, c’est de l’élevage de 2000 à 3000 porcs, complètement industriel, avec en Allemagne des bulgares payés au prix de la Bulgarie, des roumains payés au prix de la Roumanie et puis quand on est dans l’industrie c’est toujours les allemands qui gagnent pas les français. »

C’est en effet une manière anglo-saxonne et aussi germanique de considérer le repas comme une sorte de perte de temps qui perturbe et empiète sur les autres activités de la vie.

Cela vient aussi dans nos pays où une partie de la population importe les standards d’outre atlantique.

Dans une société dans laquelle on est de plus en plus autonome, mais aussi de plus en plus seul.

Cette manière de faire n’est pas bonne pour le lien social, elle n’est pas non plus bonne pour la santé.

Pascal Picq lance cet appel :

« Aujourd’hui c’est dramatique, on le voit bien. Pardon de passer des chimpanzés à la période actuelle.

Mais le fait d’avoir déstructuré les repas, avec les fast food, on mange chacun dans son coin, on mange rapidement.

C’est de l’obésité, on n’a pas d’échanges avec les autres.

Et surtout, il n’y a plus d’interdit : quelle que soit la viande qui est dans cette nourriture, il n’y a plus de représentation que derrière cette viande il y avait un animal qui a peut-être souffert et qui avait une vie.

Nous vivons aujourd’hui une déstructuration de ce qui fait l’humanité depuis 1 millions d’années.

Ceci a des conséquences extrêmement importante en termes de sociabilité, de santé, de culture.

Nous payons extrêmement cher cela.

Et nous pouvons déterminer cela très précisément.

Les pays où il y a le moins d’obésité, où les hommes et les femmes sont les plus minces c’est la France et l’Italie et une partie de la suisse, parce que ce sont des pays dans lesquels on mange à peu près à heure régulière, avec les amis et la famille.

Nous prenons du temps à table et nous avons des conversations »

Pascal Picq semble avoir partiellement raison.

Selon <cette étude de l’OCDE> sur l’obésité, l’Italie est en effet très bien placé

J’ai extrait ce schéma en gardant les pays « obèses » les pays « sveltes » et aussi les moyens car c’est dans cette partie que se trouve la France.

Si vous voulez l’intégralité du schéma, il suffit d’aller sur le site.

Ce schéma qui date de 2018 porte sur une étude faite courant 2016 et qui donne la proportion de personnes « obèses » (pas simplement en surpoids) dans la population d’adultes en partant de 15 ans.

La France ne tient pas son rang, elle comporte légèrement plus d’obèses que l’Espagne.

L’Italie et la Suisse sont bien classées dans les pays sveltes, comme le pense pascal Picq.

Mais le Japon et la Corée font encore mieux.

Les vainqueurs de cette sordide compétition sont les américains. Selon d’autres études le Mexique aurait dépassé les États-Unis, mais c’étaient des études plus anciennes et l’OCDE est en principe une organisation très sérieuse.

Et Michel Serres raconte que lorsqu’il est arrivé aux États-Unis, il avait été très surpris par l’attitude des américains qui l’invitaient à diner.

En comprenant la situation de Michel Serres éminent philosophe qui vient enseigner dans des prestigieuses universités américaines comme Stanford, on peut penser qu’il ne s’agissait pas d’américains moyens qui l’invitaient mais plutôt des universitaires mondialisées qui connaissaient la manière française de vivre et de manger.

Voici ce que Michel Serres raconte :

« Quand je suis arrivé en Amérique, on m’invitait à diner et on me disait, évidemment il n’y aura pas les enfants ! On ne peut pas leur imposer cette obligation abominable de rester à table avec nous ».

Et il ajoute aussi cette manière d’organiser l’alimentation :

« Et j’ai vu des familles en Amérique où l’ainé venait d’un long voyage et où la mère le recevait avec beaucoup de joie.
Au bout d’une heure, elle lui disait : si tu veux manger prends les choses qu’il y a dans le frigo, il est plein !
Chez nous les pays européens [plutôt latin] elle aurait fait une fête autour d’un très bon repas.

Il y a une sorte de perte de socialisation.

Il me semble quand un français ou un italien se met à manger, il est content et ça se voit.[…] Ce n’est pas le cas des américains. »

Et il conclut cette différence entre la culture catholique des italiens et des français et la culture protestante des américains. :

« Je crois que c’est un peu puritain, le débordement du goût est un peu interdit. »

Et cette remarque m’a fait irrésistiblement penser à un merveilleux film de 1987 : « Le festin de Babette » qui se situe justement dans une communauté puritaine au Danemark.

Je n’ai pas lu la nouvelle de Karen Blixen mais vu le film dans lequel Babette était incarné par Stéphane Audran.

Cela se passe dans un petit village au Danemark, au XIXe siècle, un pasteur luthérien autoritaire et possessif a deux jolies filles, Martine et Filippa. Chacune d’elles aura une histoire d’amour naissante mais sans lendemain. Trente-cinq ans plus tard, les deux sœurs sont toujours célibataires et ont pris la suite de leur père à la tête de la petite communauté. Elles accueillent Babette comme servante qui a fui la France à cause de la révolte de la Commune. Babette sert humblement les deux sœurs en s’adaptant à la cuisine locale.

La communauté est rigoriste, sans chaleur et minée par les conflits et rivalité.

Un jour elle apprend avoir gagné à la loterie 10 000 francs et elle va tout dépenser pour offrir un repas aux deux sœurs et à des membres de la communauté comme elle savait les faire à Paris dans un grand restaurant gastronomique.

Malgré leur réticence initiale, les convives apprécient vite le repas et sont peu à peu envahis de bien-être, le mélange des alcools aidant. Au moment du café, les tensions sont apaisées et chacun se réconcilie.

Dans la scène finale que vous trouverez derrière <ce lien> les deux sœurs, métamorphosées remercient Babette du fond du cœur. Et quand elles comprennent que Babette a dépensé tout l’argent pour leur faire cet unique repas, elles lui disent : « mais tu vas rester pauvre toute ta vie », Babette a cette réponse :

« Un artiste n’est jamais pauvre »

Et un peu plus loin, se rappelant de son métier à Paris : elle a cette phrase :

« Je savais les rendre heureux »


J’ai trouvé que cette phrase et ce film étaient une merveilleuse manière de répondre à celles et ceux qui considèrent le fait de manger comme une contrainte, dont il fallait se débarrasser, au plus vite, sans même se donner le temps comme le conseille le talmudiste de « regarder ce que l’on mange ».

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Lundi 11 juin 2018

« Donnez au monde le meilleur de vous-même malgré tout. »
Hedy Lamarr

Le documentaire qui était évoqué lors de mon mot du jour du 6 avril 2018 consacré à Hedy Lamarr est sorti en France, le 6 juin.

Il a pour titre, dans va version française « From extase to wifi »

Nous sommes allés le voir avec Annie, le 8 juin au cinéma <Comoedia> de Lyon.

Il a été réalisé par Alexandra Dean et c’est une autre grande actrice « Suzan Sarandon » qui a produit ce film documentaire pour rendre justice à cette actrice d’une intelligence supérieure et géniale inventrice.

Le film se base sur la dernière interview qu’elle a donnée à un journaliste et on entend ainsi cette femme au crépuscule de sa vie faire preuve de détachement et d’intelligence sur sa vie.

Le documentaire est bouleversant et profondément révoltant face à l’injustice qu’a subie cette femme.

Outre l’interview et d’autres entretiens, des extraits de films, le documentaire repose beaucoup sur le témoignage de ses enfants.

Il y a tant d’injustices, notamment dans la manière dont étaient traitées les actrices.

Hedy Lamarr révèle que la fameuse scène simulée d’orgasme qu’elle a tournée dans le film « Extase » fut un montage éhonté. On ne lui pardonnera jamais cette “erreur” de jeunesse. Dans le documentaire, Hedy Lamarr explique qu’elle a été trompée lors du tournage. « J’étais seule dans la pièce. On me demandait de lever les bras, et j’ignorais pourquoi je devais faire cela ». Mais pour les magnats de la Metro Goldwyn Meyer, Hedy Lamarr sera toujours la fille légère, la dévergondée, la séductrice, la putain.

Par la suite, l’industrie cinématographique pour la faire tourner sans relâche l’a soumise à des injections de drogues, en lui faisant croire qu’il s’agissait de vitamines.

Ces drogues ont abimé sa santé et son caractère.

Ses enfants qui ont décrit une mère douce et affectueuse dans leur enfance, ont décrit par la suite une femme colérique et au caractère instable.

Mais le cœur de ce documentaire se concentre sur son invention qui a pour nom le « saut de fréquence » et qui avait pour but de guider les torpilles contre les sous-marins allemands sans que la marine allemande ne puisse intercepter la communication.

Par de nombreux témoignages, le documentaire démontre l’intelligence et le génie de cette femme dont aujourd’hui plus personne ne conteste le rôle dans l’invention qui sera utilisée dans le domaine militaire mais servira plus généralement pour l’invention du wifi et du Bluetooth.

On lui reconnaitra tardivement la maternité de l’invention mais elle aura été flouée car jamais l’armée ne lui a payé l’utilisation de son invention dont elle avait pourtant déposé le brevet.

On estime aujourd’hui que son invention aurait dû lui rapporter des centaines de millions de dollars.

En outre son invention le « saut de fréquence » était en avance sur son temps et les militaires de la marine américaine n’ont pas voulu la prendre en sérieux : une belle femme ne pouvait pas inventer un système opérant pensaient-ils, la beauté excluait l’intelligence.

Et quand l’US Army lui balance ses schémas à la tête, tourne en ridicule son idée, et l’envoie récolter, à coup de baisers et de décolletés, des obligations de guerre auprès des Américains. Elle s’exécute avec brio et ramène à la cause plus de 45 millions de dollars.

Plus tard, en 1962, l’invention sera utilisée lorsque John Fitzgerald Kennedy décide d’envoyer des navires à Cuba – l’épisode du débarquement de la baie des Cochons. Une cérémonie en hommage à l’invention de Hedy Lamarr, en présence de militaires et d’officiels, a fini par être organisée en 1997.

Un documentaire à voir et qui finit de manière extraordinaire.

A la fin de sa vie, elle donne ces conseils :

« Les gens sont déraisonnables, illogiques et égocentriques, aimez les malgré tout.
Si vous faites le bien, on vous prêtera des motifs égoïstes et calculateurs, faites-le bien malgré tout.
Ceux qui voient grand peuvent être anéantis par les esprits les plus mesquins, voyez grand malgré tout.
Ce que vous mettez des années à construire peut être détruit en un instant. Construisez malgré tout.
Donnez au monde le meilleur de vous-même, et vous risquez d’y laisser des plumes.
Donnez au monde le meilleur de vous-même, malgré tout. »

Dans sa version originale le documentaire a pour titre « Bombshell : The Hedy Lamarr Story » et la réalisatrice Alexandra Dean explique sa démarche dans un <article passionnant publié par l’OMPI >, l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle.


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Jeudi 12 avril 2018

« Enquête au Paradis »
Merzak Allouache

Mardi nous parlions des imams algériens qui viendront participer au ramadan des musulmans français pour prier.

Je n’ai pas souvent cité le journal de Lyon « Le Progrès », mais cette fois un de ses articles m’a interpellé surtout dans la continuité du mot du jour de mardi et même de hier.

Cet article parle d’un documentaire « Enquête au Paradis », tourné en Algérie, et primé dans plusieurs festivals internationaux.

Ce documentaire s’intéresse à l’intégrisme religieux dans la religion islamique, et notamment au salafisme que Manuel Valls voudrait faire interdire en France sans préciser toutefois comment en pratique cela pourrait se réaliser. Car si des mosquées sont régulièrement fermées et des imams étrangers expulsés c’est parce leurs prêches sont contraires aux lois de la France, qu’ils appellent à la violence, à la discrimination. Mais parmi les salafistes il en existe qui appelle seulement à du piétisme sans violence et même si cela a pour conséquence de partager le monde entre croyants et mécréants et qu’à l’intérieur du cercle privé les relations homme/femme ainsi que les règles de vies observées sont assez éloignées de nos standards, une interdiction semble compliquée.

Le documentaire montre d’abord une vidéo d’un prédicateur salafiste :

« Le prêche est ahurissant. Un concentré de haine et de misogynie, vu des dizaines de milliers de fois par des Internautes du monde entier. Dans une vidéo circulant sur les réseaux sociaux – y compris dans la région de Lyon -, un imam salafiste d’Arabie saoudite évoque les «72 Vierges du Paradis» (houris) promises à chaque bon musulman de sexe masculin après sa mort. Le barbu ajoute, sans s’étrangler, que ces houris auraient une peau si douce qu’avec elles, « pas besoin de crème ou de vaseline ». Cet extrait que l’intellectuel Kamel Daoud qualifie de “pornographie sacrée”, sert de support à l’exceptionnel documentaire “Enquête au Paradis” […] l’un des très rares en France à programmer ce travail à la fois critique, drôle et édifiant. Une comédienne y joue le rôle d’une vraie journaliste. Munie de son ordinateur portable, elle fait visionner cette séquence extrémiste en Algérie à des femmes et des hommes de tous les milieux sociaux pour recueillir leurs réactions, très diverses. »

Le Progrès interviewe le réalisateur, Franco-algérien, Merzak Allouache et pose la question de la découverte de cette vidéo : .

«Des personnes l’avaient partagée sur Youtube. J’ai été choqué en découvrant son contenu. De telles vidéos peuvent être vues par des millions d’individus. Internet est un vecteur très important et incontrôlable pour des gourous de ce genre. Leur discours profondément patriarcal et misogyne provient, à mon avis, de trois sources : la tradition, la religion et le confort qu’il procure à ces hommes qui trouvent intérêt à vivre avec des femmes soumises. »

L’article prend soin de préciser que ce documentaire ne dit pas – loin de là- que la majorité des musulmans s’abreuve aujourd’hui de telles vidéos et montre au contraire la diversité des points de vue, la contestation, le débat et l’humour…

Puis Merzak Allouache parle de l’Algérie :

« Mon film traite exclusivement de l’Algérie. Ce mouvement a quelque chose de paradoxal dans ce pays. Nous avons vécu des années terribles, atroces… La « décennie noire » s’est terminée par des massacres dans des villages. Des bébés, des enfants des femmes étaient égorgés par des terroristes islamistes. Pourquoi, 20 ans après, assistons-nous à un retour en force de l’intégrisme religieux ? Je me pose la question. Je pense qu’en imposant un silence, la loi d’amnistie a favorisé une sorte amnésie qui permet aujourd’hui aux islamistes – entre autres raisons – de reprendre du poil de la bête. Depuis la fin des années 1990, nous n’avons eu aucun véritable débat sur ce qui s’est passé durant les années de plomb. Le slogan qui prévalait, c’était : «Nous devons oublier. Nous sommes tous des frères ! » Mais ça ne marche pas comme ça… »

Ce film n’a pas été encore vu en Algérie.

TELERAMA a également consacré un article à ce film :

« Au centre de son film, Nedjma, jeune journaliste d’investigation, choisit d’enquêter sur le paradis. Celui qu’agitent à tout va sur internet les prédicateurs salafistes du Maghreb et du Moyen-Orient. Sillonnant le pays, croisant les propos de citoyens lambda et d’intellectuel(elle)s, elle interroge la prégnance de cette croyance dans la population, ses conséquences. Sobre, d’une redoutable efficacité et non dénué d’humour, le dispositif permet tout à la fois de déconstruire le discours wahhabite et de dresser un état des lieux de la société algérienne. De pointer le recul de la condition des femmes, de mettre à nu le malaise d’une jeunesse sans perspective tentée par les sirènes djihadistes, de radiographier un pays comme sans projet mais qui résiste encore…. »

Le réalisateur a également accordé un entretien à TELERAMA :

« En fait, l’Algérie recueille les fruits de la disparition de l’école républicaine. Quelques années après l’indépendance, le choix a été fait de son arabisation. Les coopérants, venus de France et d’Europe, aider le pays ont été remplacés par des professeurs du Moyen-Orient, en particulier des Egyptiens. Dont, semble-t-il, beaucoup de Frères musulmans. Dès lors, les choses se sont gâtées. La ministre de l’Education Nouria Benghabrit (une sociologue francophone nommée en 2014, ndlr) essaie de réformer tout cela. Elle doit faire face à un travail de sabotage des forces obscurantistes, des islamistes pour l’en empêcher. Elle est devenue la bête noire des conservateurs. Chaque année éclate un scandale au moment du bac, les sujets fuitent… pour la mettre en difficulté. Elle est très courageuse, elle résiste. Le pouvoir n’en finit pas d’envoyer des signaux contradictoires. Les démocrates qui s’expriment dans le film analysent la complicité qui existe entre le pouvoir et les salafistes, leur pas de deux incestueux. »

Et il dit autre chose sur la relation à Dieu dans ce courant et le rapport de certains musulmans d’origine algérienne en France avec la patrie de leurs ancêtres :

En Algérie, le rapport à Dieu est particulier. On ne dit pas : « J’aime Dieu » mais « J’ai peur de Dieu. » Et partout, dans les mosquées, les écoles, les salafistes travaillent sur la peur.

« Tout est interdit, tout est pêché. Après la mort, tu auras les filles que tu n’as pas eues dans la vie martèlent les prêches salafistes. La frustration dans la vie quotidienne ne peut générer que de la violence. Ce discours salafiste fait aussi des émules en France. Je crois qu’il y a une relation directe entre ce qui se passe en Algérie et les immigrés qui se trouvent en France. Il y a un va-et-vient continuel entre les deux rives de la Méditerranée. Je suis étonné de voir qu’entre Alger et Paris, quelle que soit la période, les avions sont toujours blindés. Et il faut bien l’admettre, entre ceux du bled et ceux qui vivent en France mais ne sont pas intégrés, c’est la mentalité, l’idéologie du bled qui a gagné. Ils subliment le pays d’origine sans vraiment venir vivre ici. On pouvait penser que ce serait l’inverse, mais non. Ce qui se passe dans les banlieues est le fruit de la relation directe avec le bled par Internet, par les allers-retours incessants. »

Le journaliste finit par une observation positive : « Votre film fait malgré tout du bien en ce qu’il donne la parole à des Algériens dont les mots sont souvent étouffés. Qu’il fait affleurer une parole collective qui bouscule l’image d’une Algérie immobile. »

Slate consacre aussi un article à ce film, comme le Monde qui révèle :

« Place aurait ainsi été faite, à compter des années 1990, à l’arrivée massive de l’argent et des médias d’Arabie saoudite au service du wahhabisme (1 200 chaînes satellitaires religieuses diffusent en Algérie, contre 30 chaînes laïques). Soit l’instrumentalisation délibérée de la stagnation et de la frustration sociales pour mieux conforter les pouvoirs en place ; la mise entre parenthèses du monde réel au profit d’une rétribution post mortem ; l’enseignement d’une théologie de la mort qui sape l’envie de vivre et de se battre pour améliorer l’ici-bas. L’inverse, on l’aura compris, de ce que fait ce documentaire pétri de vitalité, qui propose in fine, histoire d’en sourire quand même, la possibilité d’une mauvaise interprétation du texte sacré sur le paradis, où attendrait en réalité pour chaque homme non pas 72 jeunes vierges, mais une seule vierge de 72 ans… »

Une seule vierge de 72 ans me parait plus conforme au projet de ces illuminés qui ont tellement de difficultés avec des relations équilibrées entre femme et homme.

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Vendredi 6 avril 2018

« Hedy Lamarr »
Actrice, productrice de cinéma et inventrice autrichienne et américaine

Je ne sais pas si vous connaissez Hedy Lamarr ou si vous en avez déjà entendu parler.

Hedy Lamarr était une femme extraordinaire dont le destin fut romanesque, flamboyant et finalement tragique.

Elle a fait l’objet de plusieurs articles de journaux récents parce qu’un documentaire retraçant sa vie vient de paraître.

Mais commençant par une photo d’Hedy Lamarr au temps de sa splendeur rayonnante.

Pour ma part, j’ai entendu parler la première fois d’Hedy Lamarr lors d’une chronique de Xavier de la Porte, le 20 janvier 2017, consacrée au numérique.

Dans cette chronique, Xavier de la Porte a lui-même avoué qu’il avait découvert l’existence de cette femme étonnante que depuis peu.

Xavier de la Porte a commencé son propos en constatant et regrettant le peu de femmes connues dans les technologies et dans l’informatique pour introduire son sujet sur cette figure féminine époustouflante.

Pour présenter son apport à la technologie, Xavier de la Porte a dit :

« Hedy Lamarr est restée dans l’Histoire des technologies pour avoir inventé un système dont je vous livre la meilleure description que j’ai trouvée : « Elle proposa en 1941 un système secret de communication applicable aux torpilles radioguidées qui permettait au système émetteur-récepteur de la torpille de changer de fréquence, rendant pratiquement impossible la détection de l’attaque sous-marine par l’ennemi. Il s’agit d’un principe de transmission (étalement de spectre par saut de fréquence) toujours utilisé pour le positionnement par satellites (GPS…), les liaisons cryptées militaires, les communications des navettes spatiales avec le sol, la téléphonie mobile ou dans la technique Wifi ».

Le GPS et le Wifi se servent de l’invention d’Heddy Lamarr.

Notre ami Google, l’a bien compris et lui avait consacré un de ses fameux <doodle> pour son 101ème anniversaire le 9 novembre 2015.

Hedy Lamarr avait pour nom de naissance Hedwig Eva Maria Kiesler. Elle est née le 9 novembre 1914 à Vienne dans ce qui était encore l’Empire d’Autriche-Hongrie, puisqu’elle est née 2 jours avant la fin de la première guerre mondiale.

Elle est née dans une famille de religion juive, d’une mère roumaine et d’un père ukrainien. C’est une famille bourgeoise : son père est banquier et sa mère est pianiste. Elle attire vite l’attention par sa fascinante beauté.

Un documentaire de France Culture de février 2017 <la dame sans passeport d’Hollywood> nous apprend que « .Dès son enfance, elle a une révélation en voyant Metropolis de Fritz Lang et veut devenir actrice. Elle abandonne l’école pour travailler en Allemagne avec un metteur en scène de théâtre Max Reinhardt. »

Puis elle gagne Berlin en 1931 où elle commence à tourner un certain nombre de films, jusqu’à un film où une scène l’a rendue célèbre. C’est un film tchèque « Extase », elle a 18 ans et elle simule un orgasme à l’écran. C’est la première fois que le cinéma montre une telle scène qui bien sûr fait scandale, provoque la condamnation du Pape Pie XII, mais lui confine une immense notoriété.

On trouve tout sur internet, il est donc possible de visionner ce premier orgasme au cinéma : <Hedy Lamarr in Ekstase>

Elle fait un premier mariage avec un autrichien fasciste et important fabricant d’armes. Elle se forme alors technologiquement pour comprendre comment fonctionne les torpilles. Par la suite dégoutée des nombreuses visites de nazis qu’accueille son mari, elle s’enfuit et rencontre alors Louis B. Mayer, producteur de cinéma et fondateur de la célèbre Metro-Goldwyn-Mayer.

Voici comment Wikipedia raconte cette rencontre :

« Apparemment peu intéressé par Hedy, gêné par sa prestation dans Extase (selon l’intéressée), le magnat d’Hollywood lui propose un contrat peu avantageux (six mois d’essai et 150 dollars par semaine) qu’elle refuse. D’après ses propres dires, la future Hedy Lamarr travaille comme gouvernante du jeune violoniste prodige Grisha Goluboff avec qui elle s’embarque sur le Normandie. Durant la croisière (Cole Porter, qui écrira une chanson sur elle, figure entre autres parmi les passagers) Hedy Lamarr convainc Mayer de l’engager aux conditions qu’elle souhaite. »

C’est Louis B. Mayer qui lui demande de changer de nom pour celui d’Hedy Lamarr en hommage à une actrice du cinéma muet, Barbara La Marr.

Au cours de sa carrière cinématographique, elle a joué sous la direction des plus grands réalisateurs : King Vidor, Jack Conway, Victor Fleming, Jacques Tourneur, Marc Allégret, Cecil B. DeMille ou Clarence Brown.

Et c’est un journal Suisse, « Le Temps » qui en dit davantage sur son invention : <Hedy Lamarr, l’étoile d’Hollywood qui inventa les bases du Wi-Fi et du GPS> :

« Lors d’une soirée à Hollywood, le chemin d’Hedy Lamarr croise celui du compositeur et écrivain George Antheil. De leur rencontre naîtront des échanges non pas sur le cinéma mais à propos d’armement. Une industrie que l’actrice a côtoyée lors de son premier mariage et que le musicien maîtrise, ayant travaillé comme inspecteur des munitions aux États-Unis. Tous deux discutent des techniques de transmission radio avec les torpilles qui, à l’époque, n’étaient pas encore téléguidées. Le signal était sur une seule fréquence et pouvait donc être facilement brouillé ou intercepté.

Hedy Lamarr, âgée de 26 ans, et George Antheil réfléchissent pendant leur temps libre à une nouvelle technique qui permettrait un téléguidage plus sécurisé. En s’informant auprès d’un professeur en électronique de l’institut technologique Caltech à Los Angeles, l’idée leur vient d’envoyer le signal sur plusieurs bandes de fréquences entre l’émetteur et le receveur. Ils mettent au point une technique dite d’étalement de spectre qui émet l’information non pas sur une, mais quatre-vingt-huit fréquences, le nombre de touches du clavier d’un piano. La séquence d’émission est pseudo-aléatoire et reconnue par le récepteur qui la reconstitue. Le système est déposé au Bureau des brevets des USA le 10 juin 1941 et enregistré le 11 août 1942.

Sensibles à l’effort de guerre, les deux co-inventeurs cèdent immédiatement le brevet à l’armée américaine. Mais c’est seulement au début des années 1960, lors de la crise de Cuba et de la guerre du Vietman, que l’armée américaine a développé des applications pratiques de cette technologie dans la transmission radio. Le brevet est depuis tombé dans le domaine public et il a été utilisé pour mettre au point les techniques de base des signaux Wi-Fi ou de la géolocalisation par satellite, le fameux GPS! »

Le journal présente une reproduction de la première page du brevet US 2292387 déposé par Hedy Lamarr et George Antheil.

Le documentaire France Culture précise qu’Hedy Lamarr a rétroactivement reçu le prix de l’Electronic Frontier Foundation américaine en 1997 et a été admise avec George Antheil au National Inventors Hall of Fame en 2014.

Xavier de la Porte précise :

« Par ailleurs, elle était très belle, et grande séductrice. La liste des hommes avec lesquelles elle a eu des aventures est impressionnante. En sus de ses 6 mariages, je vous en donne une idée : Howard Hugues, John Kennedy, Franck Capa, Marlon Brandon, Errol Flynn, Orson Welles, Charlie Chaplin, Billy Wilder, Otto Preminger, James Stewart, Spencer Tracy, peut-être Clark Gable (mais il nie) et…. Jean-Pierre Aumont… Elle avait d’ailleurs quelques théories sur la question amoureuse et on lui attribue cette phrase : « En dessous de 35 ans, un homme a trop à apprendre, et je n’ai pas le temps de lui faire la leçon. »

Et sa carrière cinématographique ?

En 1946, la star se lance même dans la production indépendante. Elle connue alors des hauts et des bas. En 1949 elle joua son rôle le plus célèbre Dalila dans le péplum Samson et Dalila de Cecil B. DeMille inspiré du récit biblique. Elle tourna encore des films mais sa carrière s’acheva en 1957, l’année de la mort de Mayer qui la soutint beaucoup.

Et la fin ?

Un naufrage : ruinée par une succession d’échecs dans la production cinématographique et par sa vie dispendieuse, elle est condamnée pour vol à l’étalage à répétition et meurt dans le quasi anonymat en 2000, à l’âge de 85 ans.

Entretemps elle se soumit à des opérations de chirurgie esthétique qui l’enlaidirent beaucoup.

Un diaporama de photos montrent la beauté de cette femme jusqu’à une dernière où la chirurgie esthétique l’a abimé.

Elle fut élue « femme la plus belle du monde » mais elle dit : « N’importe quelle femme peut avoir du glamour. Il suffit de se tenir tranquille et d’avoir l’air idiot ».

J’ai trouvé aussi cette bd qui raconte une partie de sa vie sur un blog du Monde : http://lesculottees.blog.lemonde.fr/2016/09/19/hedy-lamarr-actrice-inventrice/

<Sciences et Avenir évoque le documentaire récent> qui justifie les nombreux articles consacrées à cette femme intelligente, belle et tragique.

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Mercredi 18 octobre 2017

«Notre rôle est encore plus important quand le système légal ne remplit pas sa mission auprès des vulnérables confrontés aux puissants.
Souvent les femmes ne peuvent pas ou ne veulent pas porter plainte. »
Ronan Farrow

Ronan Farrow est l’auteur de l’enquête de dix mois, publiée dans le New Yorker, qui a provoqué la chute du producteur de Hollywood : Harvey Weinstein.

Ronan Farrow est le fils de Woody Allen et Mia Farrow, ce qui explique sans doute pour partie, selon la correspondante du Monde à San Francisco, Corine Lesnes, la facilité avec laquelle les victimes se sont confiées à lui.

Dans l’Express on peut lire :

« [Ronan Farrow] n’est pas le premier à raconter l’envers fétide du rêve hollywoodien. Mais pour lui, c’est une affaire de famille. Celle d’un père prestigieux, Woody Allen, dont il ne cesse de dénoncer, de tweets en tribunes ou en plateaux télé, les dérapages sexuels, notamment commis selon lui aux dépens de sa soeur, Dylan Farrow. Et s’il voue une rancune particulière au milieu du cinéma, s’il l’observe avec une telle défiance et y a plongé ses antennes, c’est parce que le tout Hollywood a pris fait et cause pour son père au moment de son divorce d’avec sa mère, la non moins prestigieuse Mia Farrow.

[Rappel des faits] : en 1997, après 12 ans de mariage, Mia Farrow et Woody Allen se séparent, dans une ambiance électrique. Le réalisateur a quitté la mère pour épouser sa fille, Soon-Yi Previn, que Mia Farrow a adopté avec son mari précédent, le chef d’orchestre André Previn.

L’affaire déchire les Etats-Unis, les proches du couple et la famille elle-même. Les uns prennent parti pour Woody Allen, les autres pour l’épouse trahie et abandonnée. Parmi les premiers, une grande majorité des comédiens, metteurs en scènes et producteurs américains. Parmi les seconds, Ronan Farrow, qui ne leur pardonnera jamais, pas plus qu’il ne pardonnera à son père.

[…] Depuis le divorce, Ronan Farrow est le plus acharné détracteur de son père officiel. En 2012, pour la fête des pères, il poste sur twitter ce commentaire corrosif: “Bonne fête des pères. Ou, comme on dit dans ma famille, bonne fête des beaux-frères” – ce qu’est devenu Woody Allen pour lui en se mariant à sa demi-soeur.

Comme lorsque, avocat fraîchement émoulu de la Yale Law School, il défendait à l’Unicef les droits des femmes et des enfants au Darfour, puis auprès du couple Obama au Pakistan et en Afghanistan, c’est donc sans doute à son histoire familiale que Ronan Farrow doit son irrépressible besoin de dénoncer les abus de pouvoir des obsédés sexuels d’Hollywood.

Bizarrement, sa dernière croisade, comme journaliste de luxe pour la chaîne de télévision MSNBC ou le très chic magazine New Yorker, lui a causé plus de désagréments que tous ses engagements précédents réunis. En s’attaquant au “mogul” Weinstein, il a dû résister à la pression de la très efficace machine à dissimuler les scandales lancée contre lui par l’industrie cinématographique américaine. Celle-là même qui, jusqu’à très récemment, en les achetant ou en les menaçant, avait privé de parole les nombreuse victimes du baron pervers d’Hollywood. »

Une autre affaire de famille que ce mariage entre Woody Allen et sa fille adoptive qui constitue selon la morale commune un inceste, oppose Rian Farrow et son père.

Une autre fille adoptive de Woody Allen et Mia Farrow, Dylan Farrow accuse son père d’avoir pratiqué des attouchements sexuels à son encontre, à l’âge de 7 ans et de l’avoir violé.

Nous lisons dans le Figaro :

« Ces mêmes agissements qui dénoncent Dylan Farrow, sa sœur et l’autre fille adoptive du réalisateur. Celle-ci avait décrit dans Vanity Fair des scènes d’attouchements causées par son père lorsqu’elle avait sept ans.

En 2014, Ron joue d’ailleurs les trouble-fête lors de la cérémonie des Golden Globes, qui récompense alors son père pour l’ensemble de carrière. Il publie ce tweet cinglant: «J’ai raté l’hommage à Woody Allen. Ont-ils évoqué la fois où une femme a publiquement confirmé qu’il l’avait agressée à 7 ans avant ou après avoir cité Annie Hall?». L’affaire atteint son paroxysme avec la publication, un mois plus tard, d’une lettre ouverte de Dylan Farrow qui affirme publiquement avoir bel et bien été violée par son père.

Dans une tribune publiée dans le Hollywood Reporter en mai 2015, juste avant l’ouverture du festival de Cannes assurée par le cinéaste avec L’Homme irrationnel, Ronan Farrow dénonce la «culture du silence et de l’impunité qui entoure son père». Il s’attaque aussi aux médias, incapables selon lui de révéler la vérité au grand jour.

«Ce soir, écrit-il alors, le Festival de Cannes s’ouvre avec un nouveau film de Woody Allen. Il sera entouré de stars, mais ils peuvent tous être tranquilles et faire confiance à la presse pour ne pas leur poser de questions dérangeantes. Ce n’est pas le moment, ce n’est pas l’endroit, ça ne se fait pas.»

Il faut rester prudent, Woody Allen a toujours nié les faits de viol contre Dylan Farrow et il n’a pas été prouvé qu’il a réellement pratiqué ces actes. Il ne peut être définitivement écarté que ces accusations aient été « fabriquées » par le clan Mia Farrow après la première transgression de Woody Allen qui a épousé la fille adoptive de sa compagne.

Dans le monde cependant, Ronan Farrow estime que la presse ne saurait s’exonérer de l’écoute des victimes au motif qu’il n’y a pas de plainte.

« Notre rôle est encore plus important quand le système légal ne remplit pas sa mission auprès des vulnérables confrontés aux puissants, écrit-il. Souvent les femmes ne peuvent pas ou ne veulent pas porter plainte. Le rôle d’un reporter est celui de porteur d’eau pour elles. »

Selon lui, une nouvelle génération de médias, « libérés des années de journalisme d’accès », commence à enquêter sur les agressions sexuelles commises par les « moguls » d’Hollywood ou d’ailleurs. « Les choses changent », assure-t-il.

Il y a peu, un échange avec mon ami Albert rappelait aussi les actes de viol de Roman Polanski à l’égard de femmes mineures. Ils continuent à jouir de la plus grande estime des milieux culturels français.

Il est essentiel de sortir de cette culture de l’impunité et de la culture du viol qui est resté longtemps une réalité tue et niée.

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Lundi 22 mai 2017

« Pour nous c’est plus facile !
Moi, je fais un film quand je sens la crise venir, et vous, vous écrivez un roman. »
Charlie Chaplin (lors d’un échange avec Georges Simenon

Nous sommes en plein festival de Cannes qui cette année a ouvert le 17 mai et finira le 28 mai.

Autour de mes 20 ans je lisais beaucoup Georges Simenon qui n’est pas, comme on le croit, un auteur de roman policiers mais un écrivain de la psychologie et des tourments de l’âme humaine. Wikipedia nous apprend qu’en 1941, Gide avait dit « Simenon est un romancier de génie ».

J’allais beaucoup au cinéma aussi et j’étais grand admirateur du cinéma italien et particulièrement de Federico Fellini.

En 1960, le Festival de Cannes avait réuni ces deux génies, le premier comme président du jury et le second comme compétiteur. Il semble que Georges Simenon a joué un rôle majeur dans l’attribution de la Palme d’or à « la dolce vita » de Federico Fellini.

Dans mes souvenirs, l’exergue de ce mot du jour était de Federico Fellini au cours d’un échange avec Simenon, lors de ce festival. Mais notre mémoire nous joue des tours. Je suis retourné à la source, un livre que j’avais acheté il y a bien longtemps et qui reprenait les entretiens d’une émission de la télévision française « Portrait Souvenir » diffusés le 30 novembre et les 7,14 et 21 décembre 1963.

Et si cette phrase a bien été prononcée, ce ne fut pas par Fellini mais par Charlie Chaplin. En toute hypothèse, elle est bien d’un immense créateur. Je vous livre le paragraphe entier :

« Nous [Charlie Chaplin et Georges Simenon] bavardions et nous disions que nous étions tous plus ou moins névrosés, que généralement les névrosés vont chez le psychanalyste, et Chaplin ajoutait : Pour nous c’est plus facile ! Moi, je fais un film quand je sens la crise venir, et vous, vous écrivez un roman. Alors en me tapant l’épaule : Mais nous, on nous paie pour cela, on nous paie pour nous soigner ! Au fond, c’est un peu la même chose. Je crois qu’on ne serait ni romancier, ni peintre, ni d’aucune profession si ce n’était pas une sorte de nécessité intime. »

Georges Simenon (entretien avec Roger Stéphane) page 141 publié en 1963.

 

Le dernier mot du jour racontait ce que pouvait vivre celui qui recevait l’œuvre créative, ici il est question de ce qui se passe chez le créateur. Ceci nous dit que l’art fait du bien à celui qui crée et à celui qui bénéficie de la création.

Pour la sortie du Casanova de Fellini, en 1977, l’Express avait demandé à Fellini de se prêter aux questions de celui qui était devenu son ami : Simenon. En 1993, l’Express a republié cet entretien et cet article se trouve toujours sur leur site.

La réponse de Fellini à la dernière question de Simenon était celle-ci :

« Vous et moi n’avons jamais raconté que des échecs. Tous les romans de Simenon sont l’histoire d’un échec. Et les films de Fellini? Que sont-ils d’autre? Mais, je veux vous le dire, il faut que j’arrive à vous le dire… Lorsqu’on referme un de vos livres, même s’il finit mal, et, en général, il finit mal, on y a puisé une énergie nouvelle. Je crois que l’art, c’est ça, la possibilité de transformer l’échec en victoire, la tristesse en bonheur. L’art, c’est le miracle… ?  »

« L’art c’est le miracle », restons sur cette belle pensée.

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