Mardi 1 décembre 2020

« Subitement, mon fanatisme aveugle m’accable : c’est donc ça l’antisémitisme ! »
Daniel Cordier, « Alias Caracalla »

Après la fameuse émission «les Dossiers de l’écran», dans laquelle Daniel Cordier a eu le sentiment d’avoir trahi Jean Moulin en ne parvenant pas à le défendre des attaques que Frenay avait lancé contre lui, il a d’abord écrit des livres d’Histoire sur Jean Moulin :

  • 1983 : Jean Moulin et le Conseil national de la Résistance, Paris, éd. CNRS
  • 1989-1993 : Jean Moulin. L’Inconnu du Panthéon, 3 vol. , Paris, éd. Jean-Claude Lattès De la naissance de Jean Moulin à 1941.
  • 1999 : Jean Moulin. La République des catacombes, Paris, éd. Gallimard Récapitulation du précédent ; action de Jean Moulin de 1941 à sa mort ; postérité de son action et de sa mémoire.

Puis, avec Alain Finkielkraut et Thomas Piketty, il a participé à un ouvrage sur un autre héros de la résistance : Pierre Brossolette, arrêté et torturé par la Gestapo, qui avait choisi de se suicider en se jetant par la fenêtre du siège de la Gestapo, avenue Foch.

  • 2001 : Pierre Brossolette ou Le Destin d’un héros, Paris, éditions du Tricorne, écrit avec 43

Et c’est après ces travaux que Daniel Cordier a écrit le récit précis des faits auxquels il a participé et qui se sont déroulés entre le 17 juin 1940 et le 23 juin 1943 : «Alias Caracalla».

La première date correspond au jour du discours de Pétain, dans lequel se trouve cet appel insupportable à Daniel Cordier :

« C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat.
Je me suis adressé cette nuit à l’adversaire pour lui demander s’il est prêt à rechercher avec nous, entre soldats, après la lutte et dans l’honneur, les moyens de mettre un terme aux hostilités. »

La seconde date est le lendemain de l’arrestation de « Rex », Jean Moulin, le 22 juin 1943, à Caluire.

Entre temps, il raconte son départ vers Londres, sa rencontre des Forces françaises libres puis son retour en France et son rôle auprès de Jean Moulin.

C’est absolument passionnant, on ne se rend pas compte que le livre compte 1000 pages (dans l’édition Folio).

L’essentiel se passe à Lyon. Il arrive à Lyon le 28 juillet 1942, le 30 juillet il rencontre Rex et le 1er août il commence sa mission de secrétaire.

Puis, pour des raisons stratégiques il est décidé de transférer le quartier général à Paris et il part pour Paris le 24 mars 1943, pour organiser avec ses amis l’arrivée de Jean Moulin.

Ce livre raconte la lumineuse personnalité de Jean Moulin et son combat incessant pour arriver à coordonner les différents mouvements de résistance et leur faire accepter le leadership de De Gaulle.

Tout ce qu’il raconte est magnifiquement résumé par cette formule de Bidault : « Les résistants c’est comme les trotskystes, avec un, tu fais un Parti, avec deux, tu fais un congrès, avec trois, tu fais une scission»

Cordier n’est pas membre de la résistance, il prend exactement les mêmes risques, mais lui est un soldat, un soldat discipliné des Forces Françaises Libres, totalement dévoué à Rex.

Au début du livre, un texte d’Yves Farge, résistant et futur ministre du ravitaillement est cité :

« Nous avions « notre » Jacques Inaudi : Cordier, que l’on appelait Alain à Lyon et Michel à Paris. Il ne notait rien : il savait tout. « Bonaventure n’oubliez pas que le douze du mois prochain on vous attend à Grenoble, place aux Herbes, à neuf heures du matin » et il partait à grandes enjambées, désinvolte, très jeune homme du monde à marier et efficace en diable. »
Yves Farge, « Rebelles, soldats et citoyens.

Mais pourquoi Caracalla ?

<Caracalla> est le nom d’un personnage historique peu recommandable. Il fut empereur romain de 211 à 217. fils et successeur de Septime Sévère. Il assassina son frère, cela est un fait historique établi. Certains prétendent qu’il a aussi tué son père. Il fut lui-même assassiné.

Mais il présente une particularité : il est né le 4 avril 188 à Lyon, Lugdunum à l’époque. Il n’est pas le seul, l’empereur Claude qui a régné entre Caligula et Néron est aussi né à Lyon.

Daniel Cordier explique en préambule de son livre, la raison de l’utilisation de ce nom :

« En 1943, je fis la connaissance de Roger Vailland, dont je devins l’ami. Après la libération, il m’offrit « Drôle de jeu », récit à peine romancé de notre relation. “J’ai choisi pour votre personnage le pseudonyme de Caracalla. J’espère qu’il vous plaira.” Aujourd’hui, pour retracer une aventure qui fut, par ses coïncidences, ses coups de théâtre et ses tragédies, essentiellement romanesque, ce pseudonyme imaginaire a ma préférence sur tous ceux qui me furent attribués dans la Résistance »,

Lors de la sortie de « Alias Caracalla », en 2009, <Le monde> avait commenté :

« Ces 900 pages sont éblouissantes. Elles constituent l’un des témoignages les plus précis, les plus honnêtes et les plus bouleversants qui aient jamais été publiés sur la Résistance. Celui d’un homme dont le destin fut doublement exceptionnel. D’abord parce que Daniel Cordier compta parmi les tout premiers Français à rejoindre Londres, dès le 25 juin 1940, à l’âge de 19 ans. Ensuite parce qu’il fut, pendant onze mois, le secrétaire de Jean Moulin, et à ce titre la personne qui connut le mieux celui sur qui comptait le général de Gaulle pour rallier autour de lui la Résistance intérieure. »

Le monde reçoit aussi le témoignage de Cordier :

« Exceptionnel ? Le qualificatif met visiblement Daniel Cordier mal à l’aise. “Vous savez, j’ai vraiment le sentiment de ne pas avoir fait grand-chose pendant cette période”, dit aujourd’hui cet homme de 88 ans. Coquetterie ? Fausse modestie ? “Non, je vous assure. Quand je suis parti à Londres, je n’avais qu’une obsession : tuer du boche. Or, quatre ans plus tard, à la Libération, je n’en avais toujours pas tué un seul. Cela a été le désespoir de ma vie. C’est sans doute pour cela que j’ai tellement attendu avant de publier ce livre. Je ne voyais pas en quoi mes souvenirs pouvaient intéresser les gens. »

Mais il y a aussi une autre raison pour laquelle Daniel Cordier a attendu 64 ans pour rédiger ses mémoires de guerre. Il l’explique :

« Quand je me suis décidé à raconter ma vie, je me suis dit qu’il fallait que je dise toute la vérité, sans rien cacher. Or il y a une chose dont je ne voulais pas parler, une chose affreuse, impardonnable, c’est l’antisémitisme qui était le mien à l’époque. Cela m’a pris du temps d’accepter d’en parler. »

Et c’est un extrait du livre sur ce sujet que je veux partager aujourd’hui.

Les juifs ne portaient pas l’étoile jaune en zone libre, Pétain s’y était opposé. Mais à Paris, tous les juifs devaient porter l’étoile jaune sinon ils étaient déportés.

Cordier vient juste d’arriver à Paris, il a rendez-vous avec ses camarades qui l’ont précédé à Paris, dans un café près des Champs Élysées et :

« En approchant du café, je vois venir à moi, serrés l’un contre l’autre, un vieillard accompagné d’un jeune enfant.
Leur pardessus est orné de l’étoile jaune. Je n’en ai jamais vu : elle n’existe pas en zone sud.
Ce que j’ai pu lire en Angleterre ou en France sur son origine et son exploitation par les nazis ne m’a rien appris de la flétrissure que je ressens à cet instant : le choc de cette vision me plonge dans une honte insupportable.

Ainsi les attaques contre les Juifs, auxquelles je participais avant la guerre, sont-elles l’origine de ce spectacle dégradant d’êtres humains marqués comme du bétail, désignés au mépris de la foule.
Subitement, mon fanatisme aveugle m’accable : c’est donc ça l’antisémitisme !

Entre mes harangues d’adolescent exalté – « fusiller Blum dans le dos » – et la réalité d’un meurtre, il n’y avait dans mon esprit aucun lien.
Je comprends à cet instant que ces formules peuvent tuer. Quelle folie m’aveuglait donc pour que, depuis deux ans, la lecture de ces informations n’ait éveillé en moins le plus petit soupçon ni, dois-je l’avouer, le moindre intérêt sur le crime dont j’étais complice ?

Une idée folle me traverse l’esprit : embrasser ce vieillard qui approche et lui demander pardon.
Le poids de mon passé m’écrase ; que faire pour effacer l’abjection dont j’ai brusquement conscience d’avoir été le complice ?

A cet instant, j’aperçois Germain sortir du café et s’avancer vers moi en souriant : Bonjour, patron. ». il ajoute aussitôt : « Comme vous êtes pâle. Rien de grave, j’espère ? »

(…) Sa présence me ramène à la réalité : je ne suis pas à Paris pour soigner mes états d’âme. Rex arrive le 31, et tout doit être prêt pour le recevoir.
Assurément, la Résistance n’est pas le lieu propice à la culture des remords. »
Alias Caracalla pages 905 et 906

C’est un instant de sidération.

C’est aussi une prise de conscience, Daniel Cordier abandonne immédiatement son antisémitisme.

Il revient sur son évolution dans cette émission de France Culture : <Episode 3> et il dit dans cette émission en revenant sur cet épisode où la première fois il a vu un homme portant une étoile jaune à Paris :

« En vrai, vous n’imaginez pas ce que c’est. […] avoir été antisémite, avoir été contre [cette] race, tout d’un coup j’ai eu le sentiment que c’était un crime, que c’était quelque chose d’inacceptable. »

Subitement il parvient à cette connaissance que des « formules peuvent tuer ! ».

Il écrit en 4ème page de couverture :

«J’ai consacré beaucoup de soins à traquer la vérité pour évoquer le parcours du jeune garçon d’extrême droite que j’étais, qui, sous l’étreinte des circonstances, devient un homme de gauche. La vérité est parfois atroce.»

<1499>

Vendredi 13 décembre 2019

«La persécution de la communauté juive de Kaifeng»
Une minuscule communauté qui met en danger la nation chinoise ?

Après le mot du jour d’hier dans lequel je décrivais l’ambition de XI Jinping et des autorités du Parti Communiste Chinois de faire le récit d’une grande nation chinoise homogène dans laquelle les particularités de toute sorte doivent s’estomper, il serait cohérent de parler de l’action du gouvernement chinois au Tibet et au Xinjiang.

Mais il m’a paru plus pertinent encore d’évoquer non une ethnie minoritaire, mais une communauté religieuse qui existe à l’état de trace dans l’immense Chine.

Elle est de taille minuscule, j’ai trouvé peu d’informations à son sujet mais je crois comprendre qu’elle ne compte guère plus que de 1000 membres sur toute la Chine. Une poussière au regard de l’immensité du nombre de chinois et particulièrement de l’ethnie Han.

Pourtant elle est persécutée.

Il s’agit de la communauté juive.

J’ai été informé de ce sujet par un reportage de France 24 sur <La communauté juive de Kaifeng>

La Chine compte une minuscule communauté juive centrée autour de la ville de Kaifeng, dans l’Est. Une centaine de familles était jusqu’il y a peu une curiosité touristique mais elle est désormais sous pression des autorités, sommée d’effacer toute trace visible de son héritage historique. Des décisions qui font écho à la volonté de Xi Jinping, qui a récemment appelé à se prémunir « des infiltrations des puissances étrangères dans la société chinoise, par le biais de moyens religieux ».

C’est une communauté qui ne compte qu’une centaine de familles. Mais elles troublent probablement l’homogénéité ou doit-on parler de la pureté de la nation chinoise ?

Le gouvernement a exigé que les ruines de la synagogue soient détruites.

Les rassemblements pour les prières ont été interdits.

Les autorités chinoises ont fait table rase du passé.

Il a fallu enlever les étoiles de David et même la pancarte indiquant l’existence de l’ancienne synagogue.

Les juifs se seraient installés à Kaifeng il y a dix siècles

Leurs ancêtres seraient des marchands venus de Perse par la Route de la Soie au VIIIème siècle.

Ce <site> donne quelques précisions supplémentaires sur la communauté juive de Kaifeng et l’hostilité de l’administration de Xi Jinping :

« La Nouvelle ère de surveillance et de sécularisation chinoise touche à présent une petite communauté juive de la région rurale de Kaifeng, dans la province du Henan au centre de la Chine. Ses membres disent avoir peur de se rassembler dans les espaces publics ou de protester contre la surveillance du PCC dont ils font l’objet. Leur histoire est aussi fascinante qu’elle est menacée par des politiques qui empêchent la communauté d’avoir tout contact avec les étrangers et qui ont causé l’arrêt des travaux de reconstruction de leur synagogue détruite. […]

Pour beaucoup, apprendre que la Chine abrite depuis plus de mille ans une communauté juive relativement isolée est un choc. Mais les Juifs de Kaifeng étaient autrefois un groupe prospère, avec de bonnes relations, qui vivait au centre de la route de la soie de l’Asie orientale.

Au IXe siècle, un groupe de marchands juifs persans est arrivé en Chine par la route de la soie. Ils ont été chaleureusement accueillis par des émissaires de la dynastie Song du nord dans la ville de Kaifeng. Les marchands ont fini par décider de s’installer à Kaifeng et ont commencé à s’intégrer socialement dans la société chinoise des Hans. En dépit de la lenteur du processus qui a duré plusieurs siècles, des mariages entre leur communauté et des familles hans locales ont pu avoir lieu. Ces familles persano-hans combinaient les traditions du judaïsme avec des éléments sociaux et religieux de la culture chinoise han et, ce faisant, se sont unies pour former un groupe singulier et distinct en Chine : les Juifs de Kaifeng. Ils étaient plus de mille.

En 1163, les Juifs de Kaifeng ont alors décidé d’ériger le Temple respectant les Écritures de la voie, une synagogue autour de laquelle ils organiseraient leur vie religieuse et communautaire.

[…] en 1849, une autre énorme inondation du Fleuve Jaune a de nouveau détruit la synagogue. Les Juifs de Kaifeng, alors pauvres, n’ont pas pu la reconstruire et ses ruines ont été laissées à l’abandon pendant des siècles. Les vestiges étaient devenus un vénérable symbole du passé prospère de la communauté et de son futur cloisonné.

[…] Cependant, lorsque Deng Xiaoping a institué la réforme de la « porte ouverte » en Chine à la fin du XXe siècle, des chercheurs, des universitaires et des touristes occidentaux ont commencé à affluer pour rendre visite aux Juifs de Kaifeng dont ils avaient entendu parler mais qu’ils n’avaient jamais pu rencontrer auparavant. […] Le premier point à l’ordre du jour était la reconstruction de la synagogue.

[…] Parmi les activités proposées figuraient des cours d’hébreu, des cours de cuisine et l’apprentissage de traditions et de textes juifs anciens. Certaines ont attiré des dizaines de personnes et les fêtes juives se sont avérées particulièrement populaires. Autour du quartier historique où vivaient les Juifs de Kaifeng, des panneaux en hébreu ont commencé à apparaître et des expositions sur la vie de leurs ancêtres organisées dans des musées ont attiré des touristes arrivant des quatre coins de la Chine. […] Lorsque les bureaux centraux du PCC ont eu vent de ce plan [de reconstruire la synagogue], l’ordre a été donné d’arrêter les projets »

Le prétexte était que ces actions étaient encouragées par des associations juives internationales.

De toute manière une vague de répression touche aussi les activités communautaires des chrétiens et des musulmans.

C’est l’étroitesse de cette communauté et la volonté chinoise d’effacer l’histoire millénaire des Juifs de Kaifeng jusqu’à étouffer toute tentative d’en récupérer les vestiges qui montre l’étendue du fanatisme des idéologues actuellement au pouvoir en Chine.

Ceci me fait penser au mot du jour du 27 février 2019 qui évoquait cette grande figure du tiers-mondisme Frantz Fanon qui disait : «Quand vous entendez dire du mal du juif, tendez l’oreille, on parle de vous !».

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Mardi 26 novembre 2019

« Qui est le Colonel Picquart ?»
Question posée dans l’émission Répliques à deux spécialistes qui ont écrit deux ouvrages assez différents.

Je ne suis pas allé voir « J’accuse » de Roman Polanski.

Je suis allé voir « les enfants d’Isadora »

Je rappelle que le titre « J’accuse » est pour l’Histoire le titre de l’article qu’Emile Zola a publié dans le journal l’Aurore dans lequel Georges Clemenceau était éditorialiste..

Mais, la première question que beaucoup se posent aujourd’hui, est de se demander s’il est pertinent d’aller voir un Film de Roman Polanski.

Roman Polanski est en effet accusé par la photographe Valentine Monnier de l’avoir violée après l’avoir frappée, en 1975, dans un chalet à Gstaad, en Suisse, alors qu’elle était invitée avec d’autres amis chez le cinéaste.

Dans <cet article> du Monde, Valentine Monnier explique pourquoi elle n’a pas porté plainte au moment des faits, plainte désormais prescrite.

Elle a cependant rompu le silence pour porter l’affaire devant le tribunal médiatique.

Elle l’a fait parce qu’elle n’a pas supporté la réponse suivante que Polanski a faite à l’écrivain Pascal Bruckner qui l’interrogeait :

«Travailler, faire un film comme celui-là, m’aide beaucoup, je retrouve parfois des moments que j’ai moi-même vécus, je vois la même détermination à nier les faits et me condamner pour des choses que je n’ai pas faites »

Elle n’a donc pas supporté que Roman Polanski puisse se réclamer de l’innocence de Dreyfus pour mettre en cause ses accusatrices et la Justice qui l’ont poursuivi.

Roman Polanski a par la suite rectifié son propos dans « Le Point » le 7 novembre en déclarant :

« Il y a dans le destin de Dreyfus certains aspects que je connais. Mais si on pense que je me compare à lui, je n’ai même pas envie d’en discuter, c’est complètement idiot ! »

Concernant les diverses accusations portées contre lui, une chose est certaine il a bien violé une adolescente de 13 ans, en 1977 aux États-Unis après l’avoir droguée. Il a reconnu ces faits et pour ne pas subir les foudres de la justice américaine, il ne se rend plus aux États-Unis. Samantha Geimer souhaite ne plus entendre parler de cette affaire et demande qu’on ne poursuive pas le cinéaste pour ces faits.

Outre Samantha Geimer et Valentine Monnier, trois autres femmes accusent Roman Polanski de viol, mais la Justice n’a été saisie pour aucune de ces affaires.

Concernant Valentine Monnier, il semble que des voisins du chalet de Gstaad qui l’avaient recueillie traumatisée, apportent de la crédibilité à son accusation.

Je pose cependant la question que si nous prenons pour acquis le crime de Polanski, faut-il pour autant boycotter l’œuvre du criminel.

Un premier aspect me semble important, le film est une œuvre collective. Ne pas aller voir le film, parce que l’un des auteurs est coupable d’un crime, c’est exercer une sanction collective. Une sanction collective n’est jamais la Justice.

Mais il y a un second aspect qui est la différenciation entre l’auteur et l’œuvre. Autrement dit, l’œuvre n’a rien à voir avec l’accusation portée contre l’auteur. Prenons l’exemple souvent cité de Céline. « Voyage au bout de la nuit » est un chef d’œuvre qui n’a rien à voir avec la haine antisémite de Céline. Faut-il se priver de cette lecture ?

En revanche, les pamphlets antisémites de Céline sont l’expression du crime dont on l’accuse. Ce qui parait raisonnable c’est de lire « Voyage au bout de la nuit » mais non Bagatelles pour un massacre.

Le film de Polanski n’a pas pour sujet la violence faite aux femmes. Il n’est pas un pamphlet appelant au viol des femmes. C’est un film sur un sujet historique qui traite de l’antisémitisme et de l’obstination de l’Armée française de refuser de reconnaitre une injustice pour ne pas avoir à se déjuger. Dès lors, à mon analyse, je peux aller voir ce film.

Cependant ce film met en avant le rôle héroïque du Colonel Picquart et selon ce que je comprends parle peu des autres acteurs de ce drame, par exemple de Zola.

Ceci me conduit à un deuxième cas de conscience : celui d’Alain Finkielkraut qui perdant ses nerfs dans l’émission de Pujadas a dit des sottises. Cette émission <La Grande Confrontation> sur LCI qui a duré plus de trois heures est absolument inepte. J’en ai regardé une grande partie pour remettre les propos déplacés de Finkielkraut dans le contexte de l’émission. C’est une émission dans laquelle un nombre exagéré d’intervenants s’invectivent sans s’écouter en cherchant à avoir le dernier mot ou de faire le buzz. C’est intellectuellement navrant et sans intérêt. Je ne comprends pas pourquoi Finkielkraut se compromet dans de telles émissions, surtout que connaissant ses fragilités il y a toujours de forts risques qu’il s’énerve et dise des choses maladroites ou stupides.

Mais rien de tel dans son émission « Répliques » dans laquelle le respect et la hauteur de vue sont la règle.

Et dans sa dernière émission du 23/11/2019 il a invité deux intellectuels qui ont débattu sereinement, en s’écoutant parler, en répondant posément aux arguments de leur contradicteur, en reconnaissant tous les points sur lesquels ils étaient d’accord. Bref un débat qui grandit l’esprit et rend plus instruit.

Résolument Christian Vigouroux qui a écrit une biographie de Georges Picquart : « Un héros méconnu de l’affaire Dreyfus » est dans le camp de ceux qui encensent le colonel et montrent son rôle de premier plan.

Il est, en effet, le chef du service secret militaire français pendant l’affaire Dreyfus. Et c’est lui qui trouve la preuve matérielle de l’innocence d’Alfred Dreyfus et de la culpabilité d’Estherazy.

Deux points sont soulignés par Vigouroux, le premier c’est qu’il garde cette preuve et ne la détruit pas. Ses supérieurs, les généraux qui ne voulaient pas qu’on puisse dire que l’Armée s’était trompée en condamnant Dreyfus, auraient aimé qu’il la détruise.

Vigouroux a un autre argument de poids, c’est que son intransigeance l’a conduit à être d’abord écarté de la carrière fulgurante qui lui était promise, puis être emprisonné et enfin banni de l’armée.

Il n’a pas donc pas choisi sa carrière au profit de son honneur.

Indiscutablement, la preuve qu’il a gardé permettra d’innocenter Dreyfus.

Picquart sera récompensé en fin de compte puisqu’il deviendra Ministre de la Guerre pendant deux ans et demi de 1906 à 1909 dans un gouvernement dirigé par Clemenceau. Il meurt le 19 janvier 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale, des suites d’une chute de cheval en Picardie

Mais Christian Vigouroux n’est pas totalement crédible quand il dit qu’il a refusé de se terrer dans le silence.

Car c’est bien le reproche qu’on pourra lui faire, il est resté longtemps silencieux.

Ce n’est pas un lanceur d’alerte.

C’est quelqu’un qui avec courage certes a voulu convaincre l’armée de l’intérieur.

Car son premier combat n’était pas en faveur de Dreyfus, mais pour l’honneur de l’Armée.

Car lui, contrairement aux généraux, une fois qu’il avait acquis la conviction que Dreyfus était innocent, était persuadé que la vérité éclaterait un jour.

Et que dans ses valeurs à lui, il valait mieux que ce fusse l’Armée qui déclare la vérité que des gens de l’extérieur humilient l’Armée en montrant qu’elle s’est trompée et a persisté dans l’erreur.

Ce combat, il l’a perdu. Il s’est passé exactement le contraire de ce qu’il espérait.

Et c’est l’historien Philippe Oriol qui est l’auteur de l’ouvrage de référence « L’Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours » (Les Belles Lettres, 2014) et a publié chez Grasset la correspondance inédite du capitaine Dreyfus et de Marie-Louise Arconati-Visconti, Lettres à la marquise (2017) qui nuance les propos laudateurs de Vigouroux :

« Dans la mémoire, collective, l’affaire Dreyfus est l’histoire d’une victime : Dreyfus, et d’un héros : Picquart. Picquart, le brave lieutenant-colonel, qui, découvrant l’erreur qui a fait condamner un innocent, met tout en œuvre pour faire réparer l’injustice, jusqu’à la prison et au sacrifice de sa carrière. En 1906, après la victoire du droit, il est réintégré, nommé général, et bientôt ministre de la Guerre dans le cabinet présidé par Georges Clemenceau.

Ce récit ne correspond pas à la vérité historique que ce livre, sur la base d’une nombreuse documentation inédite, rétablit. Le vrai Picquart, c’est un homme qui, s’il a tenté de faire réparer l’erreur judiciaire, l’a plus fait pour préserver l’armée que pour sauver un homme ; qui, dès le début des représailles, a fait marche arrière ; qui, pour assurer sa propre sauvegarde, a entravé l’action des partisans de l’innocent et ne s’est finalement lancé qu’à son corps défendant, sachant que son propre sort était scellé. Enfin, le « vrai » Picquart s’est acharné sur Dreyfus après sa grâce, faisant courir les plus injurieuses rumeurs, l’attaquant dans la presse avec des propos proches de ceux du camp adverse et, une fois ministre, a refusé de réparer la dernière injustice dont il était victime. Comment cet antisémite obsessionnel est devenu un héros permet de comprendre la manière dont l’histoire de France peut se raconter des histoires, afin de se blanchir… »

Il a écrit un livre à ce sujet : « Le faux ami du capitaine Dreyfus – Picquart, l’Affaire et ses mythes » dans lequel il accuse Picquart d’être un opportuniste et un antisémite.

J’ai écouté l’émission de Finkielkraut dans laquelle ces éminents intellectuels débattaient.

Je ne suis pas allé voir le film de Polanski.

Notre temps est limité, il faut savoir choisir ses priorités.

Sur cette page de France Culture sur Facebook, vous verrez aussi Philippe Oriol développer ses arguments.

Si vous faites le choix d’aller voir le film, sachez qu’il ne s’agit pas de la vérité historique et qu’il faut regarder cela plutôt comme un roman historique qui contient une part de vérité, mais qu’une part.

Lorsque <la fiche du film> déclare :

« L’affaire est racontée du point de vue du Colonel Picquart qui, une fois nommé à la tête du contre-espionnage, va découvrir que les preuves contre le Capitaine Alfred Dreyfus avaient été fabriquées. A partir de cet instant et au péril de sa carrière puis de sa vie, il n’aura de cesse d’identifier les vrais coupables et de réhabiliter Alfred Dreyfus. »

Vous devez savoir que la première phrase est exacte et que la seconde ne l’est pas dans l’absolu.

Vous pourrez aussi lire avec intérêt <cette critique> du roman de Robert Harris qui a servi de trame au film de Polanski.

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Lundi 4 mars 2019

« La causalité diabolique »
Léon Poliakov

J’avais pensé clore cette série sur l’antisémitisme en parlant de l’État d’Israël, de sa création, de ses relations avec ses voisins, avec les palestiniens, l’Occident, les Etats-Unis, l’Allemagne, la Grande Bretagne, la France et de sa politique actuelle. Mais je ne suis pas encore prêt à écrire sur ce sujet.

Je vais donc finir cette série par un livre, un livre de Léon Poliakov.

J’avais lu son remarquable « Bréviaire de la Haine » qui portait pour sous-titre « Le 3ème Reich et les juifs ».

C’est Jean-Louis Bourlanges qui, dans le « Nouvel Esprit Public» de Philippe Meyer qu’il est possible d’écouter en podcast, a parlé de cet autre ouvrage de Poliakov : « La causalité diabolique »

Léon Poliakov est né en 1910 dans une famille de la bourgeoisie juive russe, à Saint Pétersbourg. Son père, propriétaire d’une maison d’édition, a nommé son fils en hommage à Léon Tolstoï, mort quelques jours avant sa naissance. En 1920, la famille émigre en France pour fuir la révolution bolchévique ; le père y fonde une nouvelle maison d’édition qui prospère.

Pendant la seconde guerre mondiale, Léon Poliakov s’engagera dans l’armée française avant de s’engager dans la résistance.

En 1943, il participe à la fondation du « Centre de documentation juive contemporaine » qui se voue à recueillir les preuves documentaires de la Shoah. Il réussit à prendre possession des archives du Commissariat général aux questions juives, des archives de l’ambassade d’Allemagne à Paris, de l’état-major, et surtout du service anti-juif de la Gestapo, ce qui lui vaut, après la victoire alliée, d’assister en tant qu’expert Edgar Faure, le chef de la délégation française au Procès de Nuremberg.

Il est naturalisé français en 1947 et publie en 1951 « le Bréviaire de la haine », dans la collection de Raymond Aron, livre qui sera la première grande étude consacrée à la politique d’extermination des Juifs menée par les nazis.

Il devient par la suite un spécialiste de l’Histoire de l’antisémitisme à laquelle il consacrera la plus grande partie de ses études.

Il meurt en 1997.

Ces précisions biographiques sont issues de Wikipedia.

Le livre « La causalité diabolique » est paru en deux tomes aux éditions Calmann-Lévy, le premier en 1980, le second en 1985. Il est aujourd’hui réédité en seul volume.

Le premier plonge dans les racines du phénomène du bouc émissaire, il a pour sous-titre « Essai sur l’origine des persécutions ». Poliakov étudie bien sûr le destin des juifs dans leur rôle de bouc émissaire dans l’histoire de l’Europe, en tant que fauteurs d’épidémies, de guerres, de révolutions et autres désastres. Mais il étudie aussi d’autres groupes persécutés : Les jésuites et la papauté pendant la Révolution anglaise, la cour et les aristocrates, les francs-maçons et les philosophes lors de la Révolution française.

Le second est consacré à la patrie de ses origines : La Russie du joug mongol à la victoire de Lénine. Il remonte aux origines de l’histoire russe, marquée par une rupture entre le peuple et le pouvoir civil et religieux, et analyse la manière dont cette coupure a pu favoriser au cours des siècles l’idée que le « complot » expliquait tous les conflits. Cette idée connaît son apogée avec d’une part le « complot impérialiste » dénoncé par Lénine et, d’autre part, la « conspiration juive », responsable aux yeux des Blancs de la victoire bolchevique.

L’émission du Nouvel Esprit public évoquée précédemment était celle du 24 février. Elle traitait de deux sujets dont l’un était : <Face à la haine antisémite>

Et selon Jean-Louis Bourlanges, la mondialisation réactive la thèse de Poliakov sur la causalité diabolique : comme on ne comprend rien à ce qui nous arrive, qu’on ne voit pas de responsables, on prend un bouc émissaire. Et les Juifs, à cause du fantasme sur l’argent, du caractère transnational lié à la diaspora, font un bouc émissaire idéal. C’est là que se trouve un lien entre l’antisémitisme traditionnel, qu’on croyait éteint, et quelque chose de plus diffus dont l’extrémisme est l’antisémitisme de l’ultra-islamisme.

Léon Poliakov au début de son ouvrage explique :

« La croyance dans l’action des démons se trouve à la racine de notre concept de causalité. »

Tout récemment le Pape pour expliquer la pédophilie dans l’Eglise Catholique a d’ailleurs évoqué le rôle de Satan, preuve que l’action des démons est encore une réalité pour certains.

Vous pouvez lire la préface de Pierre-André Taguieff à la dernière édition <derrière ce lien> :

« Historien certes, mais aussi anthropologue, et psychologue, et politologue, cet esprit toujours en éveil cherchait dans tout l’espace des sciences sociales et chez les philosophes de quoi éclairer ses recherches et nourrir ses réflexions sur cette « animosité haineuse » à l’égard des Juifs.

[…] Léon Poliakov fut un savant modeste et un penseur exigeant. Un maître aussi, un initiateur, un incitateur, un éveilleur. Avec un intarissable humour, et une ironie légère, qu’il pratiquait d’abord envers lui-même. Cet érudit aux intuitions fortes se montrait soucieux de rester lisible alors même qu’il s’engageait dans des analyses subtiles. […]

Avec la publication, en 1980, du premier tome de La Causalité diabolique, Poliakov s’engage dans un champ de recherches dont l’objet principal est l’étude historique des mythes politiques modernes (parmi lesquels celui du « complot mondial » retient particulièrement son attention), tout en s’interrogeant en anthropologue et en psychologue, voire en philosophe, sur les fondements et les fonctions des croyances aux complots sataniques, croyances dont l’efficacité symbolique est attestée notamment par les dictatures totalitaires du XXe siècle. […]

Pour l’essentiel, ce que Poliakov appelle l’antisémitisme ou, d’une façon moins inappropriée, la judéophobie, renvoyant par là à « toutes les formes d’hostilité envers le groupe minoritaire des Juifs, à travers l’histoire », se réduit à une haine, la haine antijuive. Mais cette haine aux multiples figures ne se réduit pas elle-même aux affects irrationnels d’une passion, d’une quelconque passion négative, d’une « passion malsaine » à laquelle on opposerait paresseusement « la raison », elle se nourrit de représentations, elle est structurée par des mécanismes spécifiques, elle a des conditions historiques et culturelles d’existence (de virtualisation comme d’actualisation), elle paraît être nourrie par des abstractions et régie par des « raisons ».

Raymond Aron a excellemment soulevé la question : « Le phénomène décisif ce sont les haines abstraites, les haines de quelque chose que l’on ne connaît pas et sur quoi on projette toutes les réserves de haine que les hommes semblent porter au fond d’eux-mêmes.»

Les Juifs sont haïs non pas pour ce qu’ils font, ni même pour ce qu’ils sont réellement dans leur diversité, mais pour ce que les judéophobes croient qu’ils sont. Les Juifs sont essentialisés, réinventés comme les représentants d’une entité mythique, à travers un discours judéophobe qui se caractérise par sa longue durée et sa haute intensité. La logique de la haine antijuive est celle de la diabolisation du Juif qui, précise Poliakov, « n’apparaît qu’avec le christianisme », et qu’on « voit poindre dans l’Évangile selon Jean ». Mais les représentations diabolisantes ne sont pas restées confinées dans l’espace théologico-religieux, elles sont entrées en syncrétisme avec les évidences premières du racisme, invention de l’Europe moderne.

C’est pourquoi le discours antijuif porté par une haine idéologisée a semblé même dériver, dans le monde moderne où règne un rationalisme suspicieux, de « la Raison » traitée comme une idole. Les admirateurs inconditionnels de la « philosophie des Lumières », s’ils prennent la peine de lire le troisième tome (« De Voltaire à Wagner ») de l’Histoire de l’antisémitisme, paru en 1968, ne peuvent que nuancer leurs jugements sur des penseurs comme Voltaire ou le baron d’Holbach, qui ont reformulé l’antijudaïsme dans le code culturel « progressiste » de la lutte contre les préjugés et les superstitions […]

Poliakov insistait pédagogiquement sur la distinction analytique entre bestialisation et diabolisation. Si, dans l’Évangile de Jean et l’Apocalypse, les Juifs sont « explicitement “satanisés” », le racisme « ne se développe qu’au début des temps modernes dans la foulée des grandes découvertes et il correspond surtout à une bestialisation ». Les catégorisations négatives de l’altérité oscillent entre l’infériorisation de l’autre qui, animalisé ou bestialisé, devient objet de mépris ou de répulsion (sauvages, barbares, « non évolués », étrangers, « monstres », femmes, etc.), et la démonisation terrifiante de l’autre par son assimilation au diable ou à un démon, objet de crainte et de haine, avec lequel se construit la figure de l’ennemi absolu, contre lequel tout est permis, y compris l’extermination. […]

Poliakov soutient la thèse que, dans la modernité, le destin de la haine antijuive est lié, d’une part, au développement de la science, avec son inévitable rejeton, le « scientisme », puissant mode de légitimation de toute « mise à l’écart » des populations jugées « indésirables », et, d’autre part, à certaines « idées généreuses » qui ont mal tourné, liées au « progressisme » politique, comme en témoigne un certain « antiracisme » contemporain, par lequel se légitime l’antisionisme radical ou absolu, celui qui prône la destruction d’Israël comme « État raciste » tout en procès, de ranimer de sourdes animosités, si même le rappel des torts causés aux Juifs ne contribue pas à entretenir un climat qui un jour pourrait faire surgir, ce qu’à Dieu ne plaise, des menaces nouvelles ?»

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Vendredi 1er mars 2019

« Le sionisme apparaît parce qu’il y a l’antisémitisme »
Alain Dieckhoff

Tout le monde l’a compris, et le plus grand nombre est d’accord l’«antisémitisme» est inacceptable, indéfendable, condamnable.

Mais l’«antisionisme» serait acceptable pour certains, alors que d’autres voudraient l’assimiler à de l’antisémitisme.

Il semblerait que dans l’esprit de certains l’«antisionisme» constitue simplement un synonyme de « critique du gouvernement de l’État d’Israël » pour d’autres, plus radicaux « une critique de l’État d’Israël » et dans son stade ultime « la remise en cause de l’existence de l’État d’Israël ».

Mais sait-on bien de quoi on parle ? Parce que pour adhérer à l’antisionisme, il faut comprendre et savoir ce qu’est le « sionisme ».

Albert Camus a écrit : «Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde.»

Dans sionisme, la racine est « Sion »

Et « Sion » est le nom d’une colline de Jérusalem. C’est aussi le symbole de Jérusalem; le symbole du pays des Hébreux, ou du peuple lui-même. Dans le livre d’Isaïe le peuple Hébreux est nommé : « la fille de Sion ».

Mais quand on parle de « sionisme » on parle d’un concept qui a émergé dans la communauté juive ashkénaze, c’est-à-dire les juifs d’Europe.

Il y eut un premier mouvement qui est né en Russie « Les amants de Sion ». Il est fondé en Russie en 1881 par un médecin d’Odessa, Léon Pinsker et Moïse Lilienblum, à la suite de pogroms antisémites en Russie qui découragent la volonté d’assimilation des juifs et engendrent la naissance d’un mouvement populaire, organisé autour de l’idée du « retour vers Sion ». Le Conseil Odessa, créé par les amants de Sion est dissout en 1919 par les Bolchéviques.

Léon Pinsker (1821-1891) développait l’idée de créer un État indépendant pour protéger les juifs, mais pas forcément en Palestine, il envisageait une autre option en Amérique du Nord.

Des projets et idées similaires avaient précédemment déjà été évoqués à titre individuel, par d’autres personnalités juives mais les Amants de Sion sont par contre le premier mouvement populaire de grande envergure à développer l’idée de créer un territoire spécifique pour les juifs, territoire qui ne serait pas forcément un État mais pourrait être une province autonome avec de large prérogative à l’intérieur d’un État.

Au sens stricto le mot « sionisme » semble être apparu pour la première fois en Allemagne. En Allemagne le terme est « Zionismus » et il est utilisé le 16 mai 1890, sous la plume d’un publiciste juif de langue allemande, Nathan Birnbaum (1864-1937). En 1893, Nathan Birnbaum signe un article intitulé « Les principes du sionisme ». Max Bodenheimer publie un texte qui s’ouvre sur ces mots : « Sionistes de tous les pays, unissez-vous ! ».

Mais pour l’Histoire, le « sionisme » c’est Theodor Herzl.

Pour être plus savant je vous donne un lien vers une vidéo dans laquelle : <12 mars 2018, la journaliste Valérie Perez reçoit Denis Charbit> pour parler de Theodor Herzl. Denis Charbit est universitaire à l’Open University de Tel-Aviv et a écrit un livre « Retour à Altneuland: la traversée des utopies sionistes »

Et une émission plus récente de France Culture, le 21 février 2019 : « Antisionisme de quoi parle t’on ». Guillaume Erner avait invité Alain Dieckhoff, directeur de recherche au CNRS.

La première émission parle essentiellement d’Histoire, du sionisme et de Theodor Herzl, la seconde parle d’actualité et d’antisionisme.

Et dans cette seconde émission, Alain Diechkoff dit une chose évidente :

« Le sionisme apparaît parce qu’il y a l’antisémitisme »

C’est cela, la triste réalité historique.

C’est à cause de ces terribles pogroms en Russie et dans les pays slaves qu’a émergé l’idée de la nécessité d’un État protecteur des juifs.

Dans les États de l’Europe de l’ouest, la grande masse des élites juives étaient pour l’assimilation au sein des nations chrétiennes. D’ailleurs dans l’essor de la pensée des lumières beaucoup pensaient qu’à terme les sociétés sortiraient des religions.

Theodor Herzl étaient dans cette logique. Il n’a d’ailleurs pas fait circoncire son fils et Denis Charbit nous apprend qu’il avait eu l’idée de demander au Pape de venir dans une grande cérémonie, convertir, en une fois, des milliers de juifs qui acceptaient de quitter leur religion pour rentrer dans la religion dominante.

Theodor Herzl est né dans l’empire austro hongrois en 1860, dans le quartier juif de Budapest, capitale du Royaume de Hongrie. Wikipedia explique que cette ville abrite une population juive nombreuse, qui représente 20 % de ses habitants, aussi certains nommaient-ils la ville « Judapest ».

Theodor Herzl vit dans une famille bourgeoise germanophone. Son père, issu de l’immigration de la partie orientale de l’empire austro-hongrois, est déjà un partisan de l’assimilation des Juifs au sein de leurs terres d’accueil.

Après des études de Droit, Herzl essaye de devenir dramaturge et commence par écrire des pièces de théâtre, mais pour assurer un salaire régulier il devient journaliste à Vienne.

Il devient par la suite correspondant du journal Die Neue Freie Presse à Paris.

Et Wikipedia nous rapporte qu’en faisant le compte-rendu pour son journal d’une pièce d’Alexandre Dumas fils, « La Femme de Claude », où un certain Daniel encourageait les Juifs à revenir à la terre de leurs ancêtres, il écrit :

« Le bon Juif Daniel veut retrouver sa patrie perdue et réunir à nouveau ses frères dispersés. Mais sincèrement un tel Juif doit savoir qu’il ne rendrait guère service aux siens en leur rendant leur patrie historique. Et si un jour les Juifs y retournaient, ils s’apercevraient dès le lendemain qu’ils n’ont pas grand’chose à mettre en commun. Ils sont enracinés depuis de longs siècles en des patries nouvelles, dénationalisés, différenciés, et le peu de ressemblance qui les distingue encore ne tient qu’à l’oppression que partout ils ont dû subir. »

Pas la moindre de trace de sionisme.

Mais il va aussi couvrir l’affaire Dreyfus.

Lors de cette affaire, dans les articles qu’il écrit il considère comme acquis que le capitaine Dreyfus est coupable de trahison. Un de ses articles commencent par cette phrase : « Mais pourquoi a-t-il trahi ? »

Ce n’est donc pas l’histoire d’une injustice qu’il raconte.

Mais ce qui va le marquer, c’est la réaction d’une foule française qui va crier de manière haineuse « Morts aux juifs ». Non pas mort au capitaine Dreyfus, qui nous le savons aujourd’hui était innocent ce que ne savait pas Herzl à ce moment.

Mais, mort à tous les juifs !

La France était censée être immunisée contre l’antisémitisme. C’était le pays qui, le premier au monde, avait donné une totale égalité civique aux Juifs, en 1791. C’était aussi le pays qui avait donné la nationalité française aux Juifs indigènes d’Algérie en 1871 (décret Crémieux). Elle représentait la modernité occidentale en marche vers plus d’égalité. Que ce pays précisément soit secoué d’une telle haine des juifs, l’ébranle au plus profond de lui-même.

Les juifs seront-ils toujours rejetés ? Toujours haïs ?

Parallèlement, dans son pays l’empereur François-Joseph dans un objectif de démocratisation mesurée décide de permettre des élections locales libres. C’est-à-dire il permet aux habitants de son empire d’élire des bourgmestres de ville. Et la population de Vienne, va librement élire un maire professant essentiellement une idéologie antisémite. C’est un autre coup dur : quand on donne la parole au peuple, il réagit comme antisémite. François Joseph écartera cet élu.

Mais Hertzl va désormais consacrer les 9 années qui lui restent à vivre, il mourra à 44 ans en 1904, à œuvrer à la création d’un État pour les juifs, car il ne croit plus en l’assimilation.

Il pense que si tous les juifs se retrouvent dans un État et quittent les États chrétiens européens, l’antisémitisme disparaîtra. Nous savons depuis que c’est faux, il arrive même que des États sans juifs soient antisémites.

Il semble cependant que si c’est le récit le plus usité, alimenté par Herzl lui-même qui dit que c’est l’affaire Dreyfus qui l’a converti au sionisme, la réalité est peut-être un peu différente. L’affaire Dreyfus a été certainement un « coup de tonnerre » pour Théodore Herzl. Cependant, Claude Klein, dans son ouvrage intitulé Essai sur le sionisme, estime que « la réalité est évidemment bien loin de cette fiction ». Selon ce dernier, la question juive et l’antisémitisme n’ont jamais cessé de hanter Théodore Herzl. Mais c’est bien l’antisémitisme qui a fait le sionisme.

Profondément marqué par la culture européenne il veut créer un État de culture européenne, un État avec tous les bons éléments des États européens mais sans les tares de l’Europe, sans ses déficiences.

Il ne croît pas que dans cet État on puisse parler hébreu, autrement que lors des cérémonies religieuses. Il dit :

« On ne peut même pas acheter un billet de train en hébreux ».

En 1896, il écrit un livre dans lequel il esquisse ce que pourrait être l’Etat juif : « Der Judenstaat. »

Et, en 1897, Herzl réunit à Bâle, avec l’aide de Max Nordau, le premier congrès sioniste. Les assises de l’Organisation sioniste mondiale sont établies et il la présidera jusqu’à sa mort, en 1904.

Il dira : « Ce jour-là j’ai créé l’État des juifs »

Dans son journal au lendemain du congrès de Bâle.

« Aujourd’hui quand je parle d’un État juif on rit de moi, dans 50 ans on me trouvera tout à fait sérieux »

50 ans après, le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations unies vote la création d’un État juif.

Et quand Ben Gourion proclame la naissance de l’État d’Israël, il le fait sous un immense portrait de Theodor Hertzl.


Hertzl a écrit deux livres, le premier « L’État des juifs » déjà cité et un second qui était un roman de fiction qu’il a appelé : « Altneuland » qu’on peut traduire en français par : Le Pays ancien-nouveau

En exergue de ce roman il a écrit :

« Si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve »

Nahum Sokolow (1859-1936) qui fut un de ses successeurs à la tête de l’Organisation Sioniste Mondiale, traduisit ce livre en hébreu sous le titre de « Tel Aviv » (Le Mont du Printemps).

Et quand les juifs de Palestine construisirent la première grande ville d’implantation, ils lui donnèrent le nom de « Tel Aviv »

C’est l’antisémitisme européen qui a conduit à l’émergence du sionisme.

Mais Theodor Hertzl qui voulait : « Pour un peuple sans terre, une terre sans peuple » a conduit à créer un État juif sur une terre qui avait déjà un peuple.

Pourtant d’autres solutions avaient été évoquées :

Celle qui avait été le plus loin est le « Plan Ouganda » :

1903 fut l’année des terribles pogroms de Kichinev. Ceux-ci seront suivis par une série d’autres pogroms jusqu’en 1906. L’émotion dans le monde occidental était grande, tant les pogroms ont été sanglants. Cette émotion est une des raisons pour lesquelles le gouvernement britannique, en particulier Joseph Chamberlain, secrétaire aux colonies propose en 1903 à Theodor Herzl de donner à l’Organisation Sioniste Mondial une partie de l’Ouganda de l’époque (dans l’actuel Kenya), pour y créer un « Foyer national juif ».

Hostile à l’abandon de la Palestine, le sixième congrès sioniste de 1903 se divisa fortement. Une commission est cependant envoyée sur place.

Mais, en 1905, le septième congrès sioniste se tint à Bâle. Il y fut décidé de repousser définitivement la proposition de l’Ouganda, ainsi que toute alternative à la Palestine.

<1203>

Jeudi 28 février 2019

« Je suis français »
Léon Blum, dans le Populaire du 19 novembre 1938, réponse à toutes les attaques antisémites qui l’accusait d’être contre la France.

Léon Blum né le 9 avril 1872 à Paris et mort le 30 mars 1950 à Jouy-en-Josas, est un homme d’État qui a profondément marqué la Gauche, le socialisme et la France.

Il restera dans l’Histoire comme le chef du gouvernement du front populaire en 1936.

Il commença par écrire des critiques de livres et des pièces de théâtre. Il faisait partie du milieu intellectuel de Paris.

Mais l’affaire Dreyfus le pousse à se lancer en politique et il rencontre Jean Jaurès en 1897 avec qui il va participer à la fondation du journal « L’Humanité » en 1904.

Après la guerre, en 1919 Léon Blum accède au cercle dirigeant de la SFIO.

Il s’illustra lors du fameux congrès de la SFIO de Tours de 1920, ce moment unique où il n’y eut qu’en France, parmi les grands Etats développés qu’il se trouva une majorité de socialistes pour adhérer à la Troisième Internationale , celles des communistes, des bolcheviques, de Lénine. C’est ce qui explique que le journal de Jaurès « L’Humanité » devint communiste, il suivit la majorité.

Blum refusa alors de se plier à la majorité.

Selon des propos relatés par Jean Lacouture dans la biographie consacrée à Léon Blum, celui-ci aurait dit :

« Le bolchevisme s’est détaché du socialisme comme certaines hérésies se sont détachées de religions pour former des religions nouvelles […] C’est parce que le bolchevisme a confondu la prise du pouvoir avec la Révolution, le moyen avec la fin, qu’il oriente toute sa tactique vers cette conquête du pouvoir, sans tenir compte ni du moment, ni des circonstances, ni des conséquences, qu’aujourd’hui encore toute la volonté du gouvernement des Soviets est tendue vers la conservation du pouvoir politique absolu, bien qu’il se sache hors d’état d’en tirer la transformation sociale. »

A la fin du Congrès de Tours, il prononça son discours célèbre dont la conclusion fut :

« Nous sommes convaincus, jusqu’au fond de nous-mêmes, que, pendant que vous irez courir l’aventure, il faut que quelqu’un reste garder la vieille maison. […] Dans cette heure qui, pour nous tous, est une heure d’anxiété tragique, n’ajoutons pas encore cela à notre douleur et à nos craintes. Sachons nous abstenir des mots qui blessent, qui déchirent, des actes qui lèsent, de tout ce qui serait déchirement fratricide. Je vous dis cela parce que c’est sans doute la dernière fois que je m’adresse à beaucoup d’entre vous et parce qu’il faut pourtant que cela soit dit. Les uns et les autres, même séparés, restons des socialistes ; malgré tout, restons des frères qu’aura séparés une querelle cruelle, mais une querelle de famille, et qu’un foyer commun pourra encore réunir. »

Jusqu’à aujourd’hui les deux parties de la famille ne surent se réconcilier. Ils sont en train de disparaître tous les deux, de manière séparée.

Blum fut un grand homme politique, clair, éloquent, humaniste, supérieurement intelligent, visionnaire sur certains points.

Il était juif, le premier chef de gouvernement juif que la France s’est donnée.

Il faut être juste sur ce point, comme sur les autres conquêtes des droits de l’homme, la Grande Bretagne nous a toujours devancé. Le 27 février 1868, soit près de 70 ans avant, un juif devint Premier Ministre à Londres, Benjamin Disraeli.

Blum fut la proie de l’antisémitisme le plus abject : « l’Obs » a consacré un article à cette haine qui lui fut constamment jetée : « A mort le juif ! »

L’Obs raconte d’abord l’agression du 13 février 1936 :

«  Ce 13 février 1936, Léon Blum, alors député SFIO (qui deviendra le Parti socialiste en 1969) sort de la chambre des députés en voiture. Il est bloqué au niveau du croisement de la rue de l’Université et du boulevard Saint-Germain. Un groupe d’étudiants et de militants royalistes sont venus assister aux obsèques de l’historien Jacques Bainville, proche collaborateur de Charles Maurras, ennemi juré de Blum et patron du journal d’ultradroite ” ils bloquent la voiture, tandis que les insultes fusent. « On va le pendre ! » ; « Blum assassin ! »”

La foule – plusieurs centaines de personnes selon la police – commence à s’énerver. Une dizaine d’individus s’acharnent sur le véhicule. Ils tapent avec leurs poings, avec des cannes. Un homme saisit une rampe d’éclairage, tape sur la vitre qui vole en éclat. Blum est blessé. Avec le couple d’amis qui l’accompagnent, il se réfugie en hâte dans un immeuble tandis que la foule continue à gronder : « Achevez-le ! » »

Il rapporte des écrits du journal de Maurras « l’Action française » :

« Ce juif allemand naturalisé ou fils de naturalisé, qui disait aux Français, en pleine chambre, qu’il les haïssait, n’est pas à traiter comme une personne naturelle. C’est un monstre de la République démocratique. Détritus humain, à traiter comme tel. […] C’est un homme à fusiller, mais dans le dos. »

Et quand un journal conservateur « Le Journal » cherche à jouer de la modération, il s’empresse d’ajouter

« Assez de ces incidents. Mais assez aussi de ces provocations. […] Si nous regrettons que le député de Narbonne ait été malmené, nous espérons qu’il comprendra mieux désormais le danger d’un appel à la force brutale pour mater ceux qui pensent autrement que lui. »

Toujours cette accusation que le juif l’a bien cherché.

Quand en Mai 1936 : le Front populaire gagne le second tour des législatives, Charles Maurras écrira :

« Chacun prendra conscience du bon moyen de défendre sa vie du sacrificateur juif : le couteau de cuisine. […]

Le jour de l’invasion, il restera toujours en France quelques bons couteaux de cuisine et Monsieur Blum en sera le ressortissant numéro 1. . […]

Juif d’abord ! C’est en tant que juif qu’il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum. […] Si, par chance, un Etat régulier a pu être substitué au démocratique couteau de cuisine, il conviendra que M. Blum soit guillotiné dans le rite des parricides : un voile noir tendu sur ses traits de chameau. »

Des insultes et toujours ces accusations de ne pas être français.

Léon Blum se résout à répondre, dans son journal, « Le Populaire », le 19 novembre 1938 avec une tribune : « Je suis français »

« Sous la signature d’un homme que je ne veux pas nommer, la feuille infâme reprend avec une assurance effrontée une histoire qui courait déjà depuis longtemps dans la basse presse d’échos et dans les feuilles de chantage. Elle assure que le nom que je porte n’est pas le mien, que je ne suis pas né en France, mais en Bulgarie.

« Cette légende n’a pas encore pris dans le public la même consistance que celle de mes maisons suisses, de mes châteaux français, de mon hôtel parisien, de ma vaisselle plate et de mes laquais en culotte courte. Avec un peu de ténacité et de patience, la feuille infâme en viendra sans doute à bout !”

«  Je suis né à Paris le 9 avril 1872, français, de parents français. Ma maison natale, 151 rue Saint-Denis, existe encore et chacun peut voir en passant la façade étroite et pauvre. […]

“Aussi loin qu’il soit possible de remonter dans l’histoire d’une famille plus que modeste, mon ascendance est purement française. Depuis que les juifs français possèdent un état civil, mes ancêtres paternels ont porté le nom que je porte aujourd’hui.”

Tous ces faits sont aisés à démontrer […] La feuille infâme a entrepris sa campagne sans se soucier un instant d’éclaircir si son accusation était vraie […] Tout cela sera colporté par la médisance ou la haine comme l’histoire de mes châteaux et de mes laquais. Des gens honnêtes et de bonne foi se diront à nouveau ‘Tout de même, il y a forcément quelque chose de vrai. Pas de fumée sans feu’. Et le mensonge aura pris un beau jour. […] Il en sera ainsi jusqu’au jour où la loi permettra enfin de prendre à la gorge la feuille infâme et son pitre obèse […] de les châtier quand ils ont menti ou quand ils ont assassiné. »

Voilà ce qu’était l’antisémitisme d’avant-guerre.

Antisémitisme qui n’était plus possible depuis la shoah. C’est ce que l’on croyait.

La perte de mémoire étant passée par là, les réseaux sociaux ayant libéré la parole, de tels propos sont à nouveau présents dans la société française.

Et c’est tragique…

<1200>

Mardi 26 février 2019

« Réflexions sur la question antisémite »
Delphine Horvilleur

Mais d’où vient cette haine des juifs ?

Juste à la sortie de la dernière guerre, en 1946, après le génocide, Jean-Paul Sartre publia un essai « Réflexions sur la question juive ».

Ce livre se trouve en bonne place dans ma bibliothèque, au même titre que « Réflexions sur les questions juives » d’Annie Kriegel ou encore « Sémites et antisémites » de Bernard Lewis.

« Réflexions sur la question juive » de Sartre commence ainsi :

«Si un homme attribue tout ou partie des malheurs du pays et de ses propres malheurs à la présence d’éléments juifs dans la communauté, s’il propose de remédier à cet état de choses en privant les juifs de certains de leurs droits ou en les écartant de certaines fonctions économiques et sociales ou en les expulsant du territoire ou en les exterminant tous, on dit qu’il a des opinions antisémites. Ce mot d’opinion fait rêver…

C’est celui qu’emploie la maîtresse de maison pour mettre fin à une discussion qui risque de s’envenimer. Il suggère que tous les avis sont équivalents, il rassure et donne aux pensées une physionomie inoffensive en les assimilant à des goûts.

Tous les goûts sont dans la nature, toutes les opinions sont permises ; des goûts, des couleurs, des opinions il ne faut pas discuter.

Au nom des institutions démocratiques, au nom de la liberté d’opinion, l’antisémite réclame le droit de prêcher partout la croisade anti-juive. »

Pour Jean-Paul Sartre, c’est l’antisémite qui fait le juif, c’est le regard d’autrui qui fait du Juif, un Juif. Selon Sartre, pour mettre un terme à l’antisémitisme ce n’était pas le Juif qu’il fallait changer mais l’antisémite. Sartre estimait qu’il y a un antisémitisme latent même chez les esprits qui se veulent ouverts.

Cette thèse a été souvent décriée comme le rapporte cet article de Mediapart <Réflexions sur les Réflexions sur la Question Juive de Sartre> parce que

« Réflexions sur la Question Juive” est un essai publié en 1946 par Jean-Paul Sartre qui a souvent été décrié dans des milieux juifs parce que ceux-ci et manquait de profondeur. »

Pourtant la lecture de Raymond Aron m’avait conforté dans cette thèse de son ancien condisciple de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm.

En 1928, Aron est reçu premier à l’agrégation de philosophie. Et il se rend à partir de 1930 en Allemagne où il étudie un an à l’université de Cologne, puis de 1931 à 1933 à Berlin, où il est pensionnaire de l’Institut français et fréquente l’université de Berlin. Il observe alors la montée du totalitarisme nazi.

Dans son livre : « Le spectateur engagé » il raconte (page 34) :

« Quand je suis arrivé en Allemagne, j’étais juif et je le savais mais, si j’ose dire, je le savais très peu. Ma conscience de ma judéité, comme on dit maintenant, était extraordinairement faible. Je n’avais jamais été, dans une synagogue ou presque. […] en dehors du nationalisme qui était partagé par d’autres partis, [le nazisme] était singularisé par l’excès de l’antisémitisme, de telle sorte qu’à partir de cette année-là, 1930, je me suis toujours présenté d’abord comme juif. »

Il a aussi raconté un autre épisode vécu en Allemagne à cette époque. Il faut savoir qu’il était blond aux yeux bleus et ne correspondait pas à l’image que ce faisait beaucoup des pseudo-caractéristiques physiques des juifs. Il était logé par une femme allemande qui était très influencé par les discours nazis. Et un jour qu’elle avait encore dit tout le mal qu’elle pensait des juifs, Raymond Aron lui demanda si elle était vraiment sûre que les juifs étaient si terribles qu’elle les décrivait. Et elle lui répondit : qu’il était un brave garçon et qu’il ne les connaissait pas et ne pouvait donc pas s’imaginer de quoi « ils » étaient capable. Si l’époque n’avait pas été aussi tragique, cette histoire pourrait être drôle.

C’est en référence au livre de Sartre que la rabbin libérale Delphine Horvilleur a nommé son dernier livre sur la haine des juifs : <Réflexions sur la question antisémite>

Je trouve Delphine Horvilleur, l’une des trois femmes rabbins de France, absolument remarquable pour son ouverture d’esprit à l’égard des autres pensées et religions, pour son ouverture aussi sur les questions de sexualité sans tabou, de la féminité. Elle interroge les religions et la sienne sur ces sujets.

Elle a notamment écrit avec l’islamologue Rachid Benzine un livre de dialogue : « Il y a mille et une façons d’être juif ou musulman »

Rachid Benzine est l’auteur du livre « Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ? », dont j’avais tiré une phrase plusieurs fois répétée et inspirante :

« Le contraire de la connaissance, ce n’est pas l’ignorance mais les certitudes.»

Il avait également écrit en 1998 avec le père Christian Delorme, dans le cadre d’un dialogue islamo-catholique aux Minguettes, dans la banlieue de Lyon, un livre : Nous avons tant de choses à nous dire,

Delphine Horvilleur et Rachid Benzine présentent ainsi leur livre commun :

« Nous avons tous deux compris que la Bible et le Coran n’étaient pas étrangers l’un à l’autre. Et tous deux nous revendiquons la liberté de la recherche et de la parole religieuses : une liberté responsable, qui prend en charge les questions et affronte les conflits.

Or, de nos jours, partout des fondamentalismes et des mouvements identitaires se prévalent de traditions anciennes qu’ils croient pouvoir faire remonter aux origines de leur foi.

Nous en sommes convaincus : être « héritier » ne consiste pas à mettre ce qui a été reçu dans un coffre fermé à clé, mais à le faire fructifier. Cela ne consiste pas à reproduire à l’identique ce qui a été reçu, mais à le renouveler.

Nous espérons que notre parole libre et résolument fraternelle fera surgir beaucoup d’autres paroles libres et fraternelles ! »

Pour parler de <Réflexions sur la question antisémite>, Delphine Horvilleur avait été invitée par Alexandra Bensaid sur France Inter <vendredi 4 janvier 2019>

Dans cette émission, elle a dit fort justement que

« L’antisémitisme n’est pas le problème des juifs mais d’une nation. […] le marqueur d’une nation en faillite, comme le rôle du canari dans la mine »

On sait, en effet, qu’avant les techniques modernes capables de détecter la présence de gaz, les mineurs avaient recours au canari sensible aux émanations de gaz. Lorsque le canari s’agitait ou mourait, le mineur savait qu’il fallait remonter rapidement vers la surface !

« PHILOSOPHIE MAGAZINE » explique que pour Delphine Horvilleur
Il n’y a pas de question juive, il n’y a qu’une question antisémite. Elle reprend quelque peu la réflexion de Jean-Paul Sartre que c’est le regard de l’autre qui fabrique le Juif. Mais son point de vue essentiel n’est pas d’approfondir la manière dont l’antisémite « fait » le Juif, mais plutôt de s’intéresser à savoir comment le Juif voit l’antisémite, comment la conscience juive vit avec ce qui veut sa perte. Il s’agit donc plutôt de « réflexions juives sur la question antisémite » conclut le magazine.

Delphine Horvilleur distingue, selon moi avec beaucoup de pertinence le racisme et l’antisémitisme.

«  Le racisme est un mépris, l’antisémitisme est une jalousie, le premier s’exprime de haut, le second d’en bas ou de côté, l’un est un rejet du barbare, l’autre une « rivalité familiale ». La différence de couleur de peau ou de culture est vue comme « quelque chose en moins », que l’autre n’a pas pour être « comme nous » ; au Juif, on reproche au contraire d’avoir « quelque chose en plus », sans doute usurpé, qu’il accaparerait en en lésant le monde commun. Même pauvre, discriminé, victime du pire, il est encore « trop » : « littéralement, il m’excède »

Par la haine des Juifs, l’antisémite leur reproche tout et son contraire et échappe à toute logique.

Delphine Horvilleur écrit qu’« il est peut-être vain et immoral de lui chercher des modalités explicatives, ou d’analyser le raisonnement de ses agents. Inutile, à moins d’interroger ce que le haineux exècre exactement à travers le Juif, et de quoi sa détestation est le nom ».

Quand on se rappelle des perversions politiques du XXème siècle, on se souvient qu’on reprochait aux juifs d’avoir amené le communisme et les communistes accusaient les juifs de soutenir les banques et les puissances de l’argent. Les régimes soviétiques ont aussi persécutés les juifs.

Et je cite encore Philosophie magazine :

« La haine du Juif s’accroche à la permanence de plusieurs thèmes. Retenons-en un, qui tient à cœur à la première rabbin femme de France : la misogynie. Que ce soit par la métaphore de l’ulcère (le trou) ou celle de la coupure (la circoncision), par lesquelles il est décrit, le Juif représente le féminin qui angoisse la virilité des hommes. »

Et elle fait le tour des héros juifs face aux fantasmes de puissance :

  • Jacob, le doux, l’imberbe, est préféré à Esaü, le fort, le poilu, pour conduire le peuple d’Israël ;
  • les héros juifs sont boiteux (Jacob),
  • aveugles (Isaac),
  • bègues (Moïse),
  • stériles (Abraham).

Elle a raison, cette galerie des héros juifs est une collection d’anti-héros auxquel il manque toujours quelque chose. Ils ne sont jamais des symboles de virilité.

« LE MONDE DES RELIGIONS » approfondit l’explication psychanalytique ainsi qu’une montée de haine venue de minorités contre une autre minorité : <Le juif renvoie l’antisémite à sa peur de la castration>

Et l’autre piste que suit la rabbin est celle de la menace que fantasme l’antisémite que « les juifs » empêchent un groupe, une nation d’être un tout homogène.

Dès lors, ce que hait l’antisémite est ce « pas-tout » qui empêche le groupe, ou la nation, ou l’Empire, de faire bloc, de se penser comme total, Un, pur. L’antisémitisme est la logique mortifère selon laquelle «pour que le monde soit en paix, il faudrait se débarrasser de ce qui divise, et que le juif incarne». C’est la crainte que le Tout (religion universelle, nation) auquel les antisémites veulent appartenir soit menacé dans son intégrité. C’est une angoisse identitaire dont rien n’indique qu’elle ait cessé d’être actuelle.

Le journal « LIBERATION » a également consacré une interview à Delphine Horvilleur sur son livre : «L’antisémitisme n’est jamais une haine isolée, mais le premier symptôme d’un effondrement à venir»

J’en tire les extraits suivants :

Quand avez-vous commencé à vous intéresser à l’antisémitisme ?

« L’antisémitisme hantait mon histoire familiale mais j’ai longtemps pensé que ma génération en serait protégée. En mai 1990, il y a une bascule au moment de la profanation du cimetière de Carpentras. Je repense souvent à la manifestation nationale que Carpentras a suscitée. Près de trente ans plus tard, lorsque des stèles juives sont profanées, comme ce fut le cas il y a moins d’un mois près de Strasbourg, personne ou presque ne le mentionne. Quelque chose d’absolument anormal est aujourd’hui tombée dans la banalité. Mon besoin d’écrire sur l’antisémitisme est lié à son regain, mais pas uniquement. Penser le judaïsme pousse nécessairement à s’interroger sur les origines de la haine antijuive à travers l’histoire, même si je ne crois pas – et c’est pour cela qu’il m’importait de détourner le titre de l’essai de Jean-Paul Sartre – que ce soit l’antisémite qui fasse le juif. »

Quel est le ressort de ce regain ?

« L’antisémitisme n’est jamais une haine isolée, mais le premier symptôme d’un effondrement à venir. Il est bien souvent la première exposition d’une faille plus large, mais il est rarement interprété comme annonciateur au moment où il frappe. Les attentats de novembre 2015 suivent de quelques mois la prise d’otages à l’Hyper Cacher de Vincennes et de quelques années la tuerie à l’école juive de Toulouse. Mais, évidemment, en 2012, personne ne peut le formuler ainsi. Depuis cette date, une question me hante : pourquoi, lorsque furent assassinés des enfants dans une école, la France n’était-elle pas dans la rue ? Etait-elle anesthésiée, aveuglée ou indifférente ? Cet attentat donne alors lieu à des discours incroyablement déplacés : on évoquait l’importation supposée du conflit moyen-oriental ou des «tensions intercommunautaires» pour masquer l’horreur. L’absence de réaction collective reste une énigme insurmontable. »

En quoi l’antisémitisme est-il différent du racisme ?

« On entretient une confusion en associant racisme et antisémitisme et à moins d’entrer dans une compétition victimaire, il ne s’agit pas de dire que l’un est plus grave que l’autre. Le racisme est souvent affaire de complexe de supériorité : je posséderais quelque chose qu’un autre n’a pas ou moins que moi. L’antisémitisme, au contraire, se construit sur une forme d’infériorité ressentie. On reproche aux juifs d’être plus ou d’avoir plus. Le juif est toujours accusé d’avoir un peu trop de pouvoir, ou bien d’être trop proche du pouvoir – on l’a entendu ici et là dans des slogans antisémites scandés en marge des manifestations des gilets jaunes. On soupçonne les juifs d’avoir un peu trop le contrôle, l’argent, la force et la baraka. Il y a toujours l’idée que le juif est là où je devrais être, qu’il a ce que je devrais avoir, qu’il est ce que je pourrais devenir. Peu importe que cela soit un fantasme. Peu importe qu’on puisse démontrer qu’il y a des juifs pauvres, qui n’ont ni influence ni pouvoir. Rien ne pourra ébranler cette conviction délirante, qui permet à certains de colmater les fêlures de leur existence. Dans tous les discours antisémites à travers les siècles, le juif représente la porosité ou la coupure qui empêche de se sentir en complétude. Quand un groupe ou une nation se perçoit en faillite, l’antisémitisme est l’énoncé le plus classique de sa tentative de reconstruction. C’est une consolidation identitaire qui se fait sur le dos d’un autre. »

Mais n’existe-t-il pas un communautarisme juif tout aussi clos sur lui-même ?

« Le communautarisme touche aujourd’hui tout le monde, et les juifs n’y échappent pas. La menace qui pèse sur un groupe dont les lieux de culte et les écoles doivent être protégés n’est pas de nature à inviter à ce que les portes s’ouvrent. Toutefois, il importe de ne pas renverser les responsabilités : ce repli n’est pas la cause de l’antisémitisme. De façon troublante, ce sont lors des moments dans l’Histoire où les juifs ont été les plus assimilés que l’antisémitisme a été le plus virulent. Ce fut le cas en Allemagne au début du siècle dernier. »

Il s’agit d’un article assez long écrit par la journaliste de Libération, Anne Diatkine et qui aborde de manière approfondie les questions sur l’identité juive tout en affirmant qu’elle est difficile à cerner.

Pour écrire ce mot du jour, je me suis encore inspiré des articles suivants :

De Médiapart : «L’antisémite à travers les siècles est toujours un intégriste»

L’Obs : « Qu’est-ce que l’antisémitisme »

<1198>

Lundi 25 février 2019

« La haine des juifs »
Réflexions sur une abomination qui remonte à la nuit des temps et subsiste dans nos sociétés modernes

Ils ont osé ! :

  • Peindre des croix gammées sur le visage peint de Simone Veil !
  • Couper les arbres en mémoire d’Ilan Halimi !
  • Marquer le graffiti « Juden » sur un magasin de l’enseigne Bagelstein sur l’île Saint-Louis !

Le ministère de l’Intérieur a mesuré 74 % d’augmentation des actes antisémites en 2018, en France.

Je trouve plus percutant et plus juste de parler de la « haine des juifs ».

Mais plutôt que de m’étendre sur les chiffres et l’argumentation par les nombres, je m’arrêterai d’abord sur un certain nombre d’actes sordides et révélateurs de la haine et de l’incommensurable bêtise de certains.

Ainsi ces croix gammées, couvrant le visage de Simone Veil.

Des croix gammées ! Le symbole des nazis eux qui ont industrialisé la haine des juifs et sont allés le plus loin dans l’abject et la déshumanisation des comportements.

Les nazis qui ont assassiné le père, la mère et le frère de Simone Veil et l’ont martyrisé dans les camps de la honte de la race humaine.

Il n’y a pas de  justification, pas d’explication possible devant de tels actes de méchanceté absolue.

Simone Veil qui après ce qu’elle avait vécu, avait comme réponse mené le combat de la réconciliation avec l’Allemagne et la construction européenne.

Elle qui écrivait dans son livre « Une Vie » :

« Venus de tous les continents, croyants et non-croyants, nous appartenons tous à la même planète, à la communauté des hommes. Nous devons être vigilants, et la défendre non seulement contre les forces de la nature qui la menacent, mais encore davantage contre la folie des hommes. »

Et que dire de la profanation du site et des arbres qui avaient été plantées en mémoire d’Ilan Halimi.

Ilan Halimi avait été attiré en 2006 dans un guet-apens par le gang des barbares dirigé par Youssouf Fofana. Il a été séquestré et torturé pendant 24 jours parce qu’il était juif et parce que les « juifs sont riches » et que ces criminels espéraient pouvoir toucher une rançon. Mais ce crime a été encore plus odieux par des tortures infligées uniquement par la haine des juifs que ces malades portaient dans leur esprit malade.

Les parents d’Ilan Halimi n’étaient pas riches. Et même s’ils avaient été riches, rien ne peut justifier cette barbarie, ces actes d’inhumanité.

Même la mort n’a pas arrêté la bêtise et haine de s’acharner.

Une stèle avait été érigée dans un parc de Bagneux en 2011. Une première fois profanée en 2015 et réhabilitée. Elle a été une seconde fois souillée en 2017 couverte d’une croix gammée, le slogan « libérez Fofana » et le nom « Hitler » étant inscrits sur la stèle.

Et en février 2019, deux arbres qui avaient été plantés, en 2007 et 2016, en son honneur ont été retrouvés coupés.

Ces arbres se trouvaient sur le site, le long de la voie ferrée, à quelques mètres de la gare de Sainte-Geneviève-des-Bois, où son corps nu, torturé, brûlé, avait été découvert par une conductrice un matin de février 2006.

Comment appeler cette persistance dans la vilenie et la bassesse ?

Seule la haine peut permettre d’apporter un début de compréhension à l’incompréhensible.

Il n’y a rien de rationnel dans cela.

Certains esprits ose mettre ces actes en regard avec la politique condamnable de l’Etat d’Israël à l’égard des palestiniens.

Ces deux actes décrits ci-avant n’ont rien à voir avec cette justification.

Rien !

Pas plus d’ailleurs que le mot « Juden » écrit sur la devanture d’un magasin de l’enseigne Bagelstein.

Les croix gammées, le mot « Juden », la référence à Hitler, toutes ces références font appel à l’imaginaire nazi

Comme cette photo des années noires en Allemagne, où apparaît le mot « juden » pour dire plus précisément « Allemand, défendez-vous, n’achetez pas chez les juifs »

Ces références ne peuvent que signifier dans ces esprits malsains qu’il faut continuer l’œuvre des nazis à savoir la destruction des juifs.

La « haine des juifs », l’antisémitisme comme on l’appelle communément est un racisme, mais il est plus que cela. Le « Juif » est le bouc émissaire premier qu’on a désigné dans nos sociétés.

Quand un malheur arrivait dans un village, il fallait trouver un coupable et systématiquement la population chrétienne se retournait vers l’« autre » et le désignait comme le responsable.

Des centaines d’écrits et de témoignages racontent de tels faits.

L’accusation de meurtres rituels qui aurait été commis par les juifs était particulièrement répandue, comme ce récit : <Accusation de meurtre rituel contre les juifs d’Uzès>.

Ou en encore cette <Accusation de meurtre rituel à Metz en 1670>

Il y a aussi ce livre de Pierre Hebey <Les disparus de Damas – Deux histoires de meurtre rituel > qui relate un évènement qui s’est passé en Syrie en 1840 et dans lequel un représentant du gouvernement français a joué un rôle considérable :

« Le 21 février 1840, le père Thomas, religieux d’origine sarde résidant depuis de nombreuses années à Damas, ainsi que son serviteur disparaissent. Aussitôt les Chrétiens de la ville accusent les Juifs d’avoir ” immolé ” le religieux afin de recueillir son sang. Ce drame se produit moins de quatre mois après l’arrivée du premier consul de France en Syrie, le comte Ulysse de Ratti-Menton. Or un traité franco-turc de 1740 reconnaît aux diplomates français un droit de protection sur les catholiques de l’Empire ottoman. Le nouvel arrivé en profite pour mener l’enquête concernant ces disparitions. Sa conviction, dès les premières heures, est établie : les coupables sont les membres d’une famille juive de notables. Avec la police du Pacha, il va s’attacher à le démontrer. Le consul, que les méthodes d’interrogatoire orientales ne rebutent pas, bouclera son instruction en quelques semaines. Ses conclusions devront forcément déboucher sur des exécutions. Les communautés juives de France et d’Angleterre -alors que leurs pays sont au bord du conflit- décideront d’envoyer deux hommes pour sauver de prétendus coupables dont l’innocence paraît évidente. Henri Heine, en poste à Paris pour La Gazette d’Augsbourg, consacrera plusieurs articles à l’Affaire de Damas. Dès le 7 mai 1840, révolté par ce qu’il a pu apprendre, il écrit : ” … tandis que nous rions et oublions… le bourreau exerce la torture et, martyrisé sur le chevalet de la question, le Juif de Damas avoue…  ».

Et pour la suite de cette affaire vous pouvez lire ce <petit article>

Vous pourrez lire cet article de Wikipedia : <Accusation de meurtre rituel contre les Juifs>

La foule haineuse les accusera aussi d’empoisonner l’eau des puits et de tous les complots qui puissent s’imaginer.

Je n’entends pas multiplier les exemples qui sont nombreux à en avoir la nausée.

L’historienne Annette Wierworka <invitée de Léa Salamé sur France Inter le 19 février> distingue 3 types d’antisémitisme en France :

  • L’antisémitisme populaire qui se révèle chaque fois qu’il y a des moments de fièvre, comme l’épisode actuel des gilets jaunes. Cet antisémitisme est celui qui s’inscrit dans l’image du juif, maître de la Finance internationale, influençant tous les pouvoirs et adepte du complot dans lequel les juifs seraient les tireurs de ficelle…
  • L’antisémitisme d’extrême droite, identitaire, qui reproche au juif d’être « cosmopolite » un intrus dans la nation, d’être non assimilable, toujours soupçonné de toutes les traîtrises. C’est évidemment cet antisémitisme qui était à l’œuvre lors de l’affaire Dreyfus et pendant la dernière guerre.
  • L’antisémitisme gaucho-islamiste, antisémitisme de l’extrême gauche qui prend ses racines et ses prétextes dans le conflit israélo-palestinien en prétendant que n’importe quel juif dans le monde est forcément en accord avec la politique du gouvernement d’Israël et plus que cela responsable de la politique d’Israël.

Annette Wierworka ne cite pas une autre face de l’antisémitisme chrétien, celui du peuple déicide, puisque selon les Évangiles, ce sont des juifs qui ont réclamé aux romains de mettre à mort le Christ. Si l’on accepte de prendre au sérieux le récit des évangiles, cette accusation ne tient pas d’abord parce que ce n’est pas le peuple juif qui a demandé la mort de Jésus mais une partie de l’aristocratie de Judée et détenteur du pouvoir religieux qui ne représentait qu’une petite minorité au sein du peuple juif. Et ensuite et surtout pour une raison de fond que des non chrétiens et des non croyants ne peuvent pas comprendre, mais une raison qui doit illuminer des croyants de la Foi chrétienne : Le récit de la rédemption incarnée par le Christ qui est mort, plus exactement qui a été sacrifié pour « laver les péchés du monde » impliquait qu’il devait être crucifié pour pouvoir réaliser le cœur de la foi chrétienne. Dans « cette logique » il s’agissait d’un « plan divin » dans lequel le petit nombre de juifs qui ont participé à la mise en œuvre de ce sacrifice n’étaient que des acteurs inconscients d’un grand dessein qui les dépassait. J’ai bien précisé que les non croyants auraient de grandes difficultés de comprendre mon argumentaire…

Toujours est-il qu’il a fallu attendre le concile de Vatican 2 (1962-1965) pour que l’Église catholique rompe solennellement avec la notion de «peuple déicide» et avec l’antijudaïsme séculaire de l’Église. Ce n’est pas si vieux 1962, je vivais déjà. Et c’est encore plus récemment, en 2011, que le pape Benoit XVI dans un de ses écrits reprend le premier argument que j’ai soulevé ci-avant, c’est-à-dire de la responsabilité d’un petit nombre d’aristocrates <Slate> consacre un article à ce sujet :

« Le pape Benoît XVI publie, mercredi 9 mars, le deuxième tome de son livre Jésus de Nazareth dans lequel il traite en particulier de la Passion et de la mort de Jésus-Christ. Non seulement il reprend le récit évangélique de cet événement central de la foi chrétienne, mais il en propose une relecture qui exonère explicitement les juifs de toute responsabilité dans la mort de Jésus. L’expression «les juifs», associée dans les Évangiles et les écrits des Pères de l’Église à la Passion du Christ, «n’indique en aucune manière le peuple d’Israël comme tel et elle a encore moins un caractère raciste», écrit le pape. Elle désigne certains «aristocrates du peuple», mais certainement pas l’ensemble des juifs. »

Concernant l’antisémitisme d’extrême droite on pensait que la seconde guerre mondiale l’avait définitivement anéanti. On cite souvent la phrase, sorti de son contexte, de Georges Bernanos : « Hitler a déshonoré à jamais le mot antisémitisme ». J’avais déjà, dans un mot du jour précédent, cité la tribune de Philippe Lançon, l’auteur du « Lambeau » qui a resitué la phrase de Bernanos dans l’ensemble du propos qu’il avait écrit alors et qui évite de le classer dans la case antisémites. <Libération – le 2 septembre 2008>

Il reste cependant qu’on pensait que plus personne n’oserait exprimer cette haine anti-juive.

Sauf peut-être le général De Gaulle qui après la guerre des six jours, en 1967, a eu cette déclaration surprenante qui plonge ses racines dans le vieil antisémitisme de droite :

« …Certains même redoutaient que les juifs, jusqu’alors dispersés, qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur, n’en viennent, une fois qu’ils seraient rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles : l’an prochain à Jérusalem… »

Raymond Aron a alors pris la plume et a eu le glaive vengeur et estimé que le général de Gaulle avait solennellement réhabilité l’antisémitisme.

« Aucun homme d’Etat occidental n’avait parlé des juifs dans ce style, ne les avait caractérisés comme « peuple » par deux adjectifs, nous les connaissons tous, ils appartiennent à Drumont, à Maurras »
Pages 50 & 51 de l’ouvrage « Essais sur la condition juive contemporaine » qui réunit les textes de Raymond Aron sur ce sujet et qui occupe aussi une place de choix dans ma bibliothèque.

Pourtant quand le cimetière juif de Carpentras fut profané en 1990, il y eut des <manifestations importantes> pour condamner cet acte parce que tout le monde pensait que cet acte venait des mouvances de l’extrême droite. Ce qui se révéla d’ailleurs faux.

Mais quand en 2012, le criminel djihadiste dont je ne cite pas le nom à dessein après avoir assassiné deux militaires s’est introduit dans une école juive et je laisse <Le Monde> continuer :

« Vers 8 heures, un homme armé sur un scooter de grosse puissance gare son engin devant l’école juive Ozar-Hatorah dans un quartier résidentiel tout proche du centre de Toulouse. Il ouvre le feu avec un pistolet-mitrailleur, qui s’enraye, puis une arme de calibre 11,43, la même qui a servi pour tuer les parachutistes. Il tue Jonathan Sandler, 30 ans, professeur de religion juive, et ses deux fils Arieh, 5 ans, et Gabriel, 3 ans, qui attendaient ensemble le ramassage scolaire. Il poursuit dans la cour une fillette de huit ans, Myriam Monsonego, la rattrape et l’abat d’une balle dans la tête. Il blesse un adolescent de 17 ans, puis s’enfuit en deux-roues. »

Il n’y eut aucune manifestation, hormis des membres de la communauté juive.

Rien !

Le silence, l’indifférence.

Cette fois l’antisémitisme est celui désigné par Wierworka sous le nom « gaucho-islamiste ».

Des enfants !

Responsable !

Aujourd’hui un ignoble personnage comme Alain Soral réalise la conjonction entre les deux antisémitismes d’extrême droite et du gaucho-islamisme. Écoutez à ce propos l’émission <Le Grain à moudre du vendredi 15 février : < Antisémitisme, antiparlementarisme : comme un air de fascisme ?>

Non, « la haine des juifs » n’est pas comparable au racisme, au colonialisme à l’esclavagisme qui sont tous des fractures de l’humanisme qu’il faut combattre et dénoncer, bien sûr.

Mais la haine des juifs apportent en plus cette idée abjecte, ignoble qu’ils sont un peu coupables de ce qui leur arrive. Même les enfants sont coupables.

Moi je crois que le plus comparable avec cette attitude est celle à l’égard des femmes, des femmes violées à qui des hommes vont dire de manière aussi ignoble qu’elles l’ont bien cherché…

Cette disposition pathologique et nauséabonde a même saisi ce centriste pataud, aimant s’endormir à l’Assemblée après un bon repas, celui que Giscard avait désigné comme le plus grand économiste de France et qu’il avait aussi nommé premier Ministre.

Raymond Barre avait eu, en 1980, après l’attentat de la rue Copernic contre une synagogue, ce propos qui avait une première fois fait la synthèse entre l’antisémitisme d’extrême droite et de l’extrême gauche :

Raymond BARRE se déclare « plein d’indignation » à l’égard de cet attentat « odieux » :

« qui voulait frapper les Israélites qui se rendaient à la synagogue et qui a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic »

Non, il ne s’agit pas de propos maladroits.

Cela vient de loin, d’idées et d’une corruption de l’esprit et des valeurs profondément ancrée. C’est cela l’antisémitisme :

  • 1° Les juifs doivent être distingués des français
  • 2° Les juifs ne peuvent pas être innocents

Pourquoi cette haine ?

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