Vendredi 15 mai 2020

«Ces nouveaux malnutris [issus du COVID-19] viendront s’ajouter aux 820 millions de personnes souffrant déjà de faim, soit un Terrien sur neuf.»
Le rapport sur la nutrition mondiale

Je continuerai à décliner les entretiens du livre « Comprendre le Monde » la semaine prochaine.

Aujourd’hui je souhaite partager un article du Monde, publié le 12 mai : « Après la pandémie, une grave crise alimentaire menace au nord comme au sud »

Dans sa <Revue de Presse> Claude Askolovitch présente cet article ainsi :

« On parle de grains de riz…

Des grains de riz en tas pas bien haut pas bien larges, que vous voyez dans le Monde, dans une série de photos très belles et sombres, toutes composées de la même manière, d’un côté donc un tas de riz, quelques patates, des oignons et en face des êtres humains à la peau sombre et aux traits fins, qui portent des masques et pour les femmes des tissus colorés recouvrant les cheveux, un homme en chemise souffle la fumée de sa cigarette autour de sa compagne, des enfants s’accrochent à leurs mères: ce sont des habitants du bidonville de Korail à Dacca, capitale du Bengladesh, qui travaillaient avant la pandémie du Covid 19 et qui ne travaillent plus, et que l’on voit à côté de leurs réserves de nourritures pour les jours à venir…

Et par ces photos du grand documentariste Mohamed Rakibul Hasan vous comprenez ce ce qu’est le dénuement alimentaire, et ensuite vous pouvez lire sur le site du Monde l’article factuel que ces photos accompagnent, sur la crise alimentaire mondiale qui s’aggrave: nous étions avant le virus une planète où 820 millions de personnes souffraient de la faim, on rajoutera à la foule des mal-nourris 14 millions de personnes, ou 38, ou même 80, tout dépendra de l’ampleur de la récession…

Les récoltes de pomme de terre pourrissent dans des hangars en Guinée, des étudiants vivent des soupes populaires en France, on fait la queue à Genève pour un repas de charité et des enfants grandissent anémiés et leurs enfants le seront… C’est donc dans le Monde, quand sort aujourd’hui un rapport sur la malnutrition mondiale.

Vous lirez aussi sur les sites du Point et de la Vie des reportages sur cette faim qui enserre nos, villes, que contiennent des bénévoles qui sont un ultime recours… Dans la Vie parle Odile, qui a trois enfants: avant la maladie dit-elle, il y avait toujours moyen de s’en sortir, en glanant à la fin des marchés ou en faisant des petits boulots, maintenant ce n’est plus possible… Elle pourrait aussi bien vivre au Bengladesh mais elle est de Nanterre. »

L’article du Monde est écrit par la journaliste Mathilde Gérard. Elle écrit :

« Dans tous les pays frappés par la pandémie de Covid-19, des plus riches aux plus pauvres, la malnutrition a gagné de nouvelles populations. Les rues de Genève, l’une des villes les plus fortunées du monde, ont vu se former, chaque samedi, des files de plusieurs centaines de mètres pour recevoir des paniers alimentaires. Partout, la crise, dont on est loin encore de mesurer l’ampleur finale, pourrait faire basculer dans la faim des dizaines de millions de personnes. L’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) a calculé qu’elles seraient 14,4 millions à rejoindre les rangs de la sous-alimentation en cas de récession globale de 2 %, 38,2 millions si la contraction atteint 5 %, et jusqu’à 80,3 millions pour un repli de 10 % – le recul est pour l’heure estimé à 3 % en 2020. Ces nouveaux malnutris viendront s’ajouter aux 820 millions de personnes souffrant déjà de faim, soit un Terrien sur neuf. »

Cet article s’appuie sur <Le rapport sur la nutrition mondiale> publié mardi 12 mai. Publication, lancée en 2013 par plusieurs dizaines de parties prenantes (experts en nutrition, membres d’agences internationales, représentants du secteur privé et de la société civile, donateurs) et qui dresse un état des lieux des indicateurs de nutrition.

Le confinement imposé à une partie de la planète va probablement conduire à une aggravation de ces indicateurs en dépit de très bonnes récoltes agricoles cette année.

Cet article assez long montre la situation préoccupante notamment dans les pays pauvres mais pas seulement.

La conclusion rappelle que ce que nous vivons n’est pas qu’une crise sanitaire et bien rapidement ne sera plus essentiellement une crise sanitaire :

« A long terme, les effets de cette malnutrition s’annoncent dévastateurs. « Chaque pourcentage de recul du PIB entraîne une hausse de 0,7 million d’enfants en retard de croissance. Et ces enfants vont eux-mêmes donner naissance à une nouvelle génération d’enfants en retard de croissance », note Gerda Verburg, ancienne ministre de l’agriculture des Pays-Bas et coordinatrice du mouvement pour le renforcement de la nutrition (SUN, qui regroupe des dizaines d’Etats, représentants de la société civile, donateurs et secteur privé).

La faim ne sera pas la seule conséquence de la pandémie sur l’alimentation. La récession va durablement affecter les régimes des plus vulnérables, faisant craindre une hausse des pathologies liées à l’alimentation. « Les populations vont rediriger leurs achats de denrées vers des aliments plus abordables ou disponibles, mais moins diversifiés et nutritifs, souligne Valentin Brochard. On risque d’avoir une augmentation des taux de sous-nutrition et des carences en vitamines et micronutriments. »

Dans ce contexte, la crise alimentaire qui sévit appelle une réponse globale et coordonnée. Gerda Verburg met en garde contre un « contrecoup massif », car « l’attention est encore trop sur la question purement sanitaire et pas assez inclusive. Nos systèmes de production actuels créent non seulement de la sous-nutrition mais aussi de l’obésité. Nous ne pouvons pas les laisser détruire la santé humaine et le bien-être de notre planète ». Pour Nicolas Bricas, l’enjeu sera de ne pas occulter les objectifs de long terme : « On ne va pas échapper à une gestion de l’urgence. L’explosion de la demande d’aide alimentaire est une difficulté qui se voit. En revanche, on peut craindre qu’on passe sous silence les urgences environnementales. Il y a déjà une forte pression des acteurs économiques pour alléger leurs contraintes en la matière. »

Il y a aussi sur ce sujet une publication de l’ONU Covid-19 :  « le nombre de gens confrontés à une crise alimentaire doublera en l’absence de mesures rapides »

Et je redonne le lien vers l’article du Monde : « Après la pandémie, une grave crise alimentaire menace au nord comme au sud »

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Mardi 9 juillet 2019

« 30% de calories en moins, c’est 20% de vie en plus ».
Frédéric Saldmann

Evidemment si vous espériez que cette série de mots du jour réponde à la question de savoir si la meilleure huile est l’huile d’olive ou l’huile de colza vous ne pouvez être que déçu.

Mais, dans le premier article qui a introduit cette série, « L’homme est ce qu’il mange » j’avais prévenu :

« Pour celles et ceux qui espèrent trouver des réponses dans ces mots du jour, je ne peux que reconnaître que cet espoir n’a aucune chance de prospérer.

Mais notre expérience nous l’a appris, pour progresser ce qui est fondamental ce n’est pas de trouver les réponses, mais c’est d’abord de poser les bonnes questions. »

Alors pour avoir de bons conseils pour manger, la troisième émission du sens des choses : <Comment faudrait-il manger aujourd’hui pour tirer le meilleur de son corps et de son esprit ?> aurait pu servir à cette fin

Jacques Attali et Stéphanie Bonvicini avaient, dans ce but, invité le médecin nutritionniste Frédéric Saldmann.

En fait, Frédéric Saldmann est un médecin qui a d’abord appris à la faculté de médecine la cardiologie.

Il raconte qu’il souffrait d’obésité et que cela lui a valu des problèmes de santé. Quand il a consulté un confrère ce dernier lui a prescrit tout un paquet de médicaments.

Frédéric Saldmann a décidé de ne pas prendre ces médicaments et de changer radicalement son alimentation. Il a perdu 25 kilos, n’était plus malade, a décidé d’écrire des livres et de devenir nutritionniste.

Tout au long de l’émission, il a lancé des affirmations avec un ton extrêmement convaincant.

Il a parlé notamment de deux patients qui sont venus le voir, tous les deux avaient le cancer.

Et chacun des deux affirmaient manger très sainement et avec beaucoup de soins.

Avec un questionnement approfondi il a pu découvrir que le premier patient buvait des boissons brulantes ce qui est propice au cancer de l’œsophage qu’il avait. Le second faisait beaucoup de barbecue et aimait manger la viande très grillé, brulé. Le cancer du côlon en était la conséquence.

Le conseil est donc de ne pas boire trop chaud et de ne pas manger de la viande carbonisée.

Ceci s’entend, je l’ai lu ailleurs et c’est très probablement exact.

Mais pour la viande carbonisée il affirme : 3 cm de croute brulée c’est comme fumer 200 cigarettes !

C’est probablement plus convainquant avec des chiffres !

Il m’étonnerait beaucoup qu’une étude ait été menée pour parvenir à cette comparaison…

Et puis il a aussi avancé cette « vérité » :

« 30% de calories en moins, c’est 20% de vie en plus ».

D’où sort-il ces chiffres ? Mystère.

C’est le type de message qui immédiatement mobilise mes capteurs d’alertes. Le doute surgit !

Si ce cardiologue devenu nutritionniste avance des arguments de ce type sans preuve peut-on croire le reste de ces affirmations ?

Il dit qu’il ne faut pas seulement se focaliser sur les calories mais aussi sur l’indice glycémique des aliments.

L’index glycémique permet de comparer des portions d’aliments qui renferment le même poids de glucide en fonction de leur capacité à élever le taux de sucre dans le sang (glycémie). Il indique à quelle vitesse le glucose d’un aliment se retrouve dans le sang.

Frédéric Saldmann donne alors comme exemple la pastèque qui a peu de calories mais un index glycémique élevé. Quand vous mangez des pastèques, cela va faire sécréter énormément d’insuline par le pancréas, le sucre va se transformer en graisse et va créer de l’inflammation. Et il compare à un avocat qui a un index glycémique proche de zéro, il n’a aucun effet inflammatoire. Et quand on prend un burger frites, ce qu’il ne faut pas faire selon F.S., l’avocat fait baisser de 30% l’effet inflammatoire de ce mauvais repas. Toujours des chiffres pour crédibiliser l’argument.

Il donne aussi comme conseil au milieu du repas de s’arrêter de manger pendant 3 minutes et au bout de l’attente de vérifier si on a toujours faim. Et bien sûr de s’arrêter si on constate le contraire. C’est certainement un bon conseil.

Comme celui de manger beaucoup de légumes et de fibres.

Il parle des « aliments retards » comme les sardines, les maquereaux, les poivrons grillés qui restent très longuement dans l’estomac et permettent ainsi d’éviter d’avoir faim rapidement.

Par contre quand il conseille de commencer le repas avec une banane nappée de chocolat à plus de 80% pour couper la faim on peut s’interroger.

De mettre de la cannelle sur les pommes ?

Et puis c’est un adepte du jeûne intermittent que lui appelle séquentiel. Il dit :

« On arrive à un moment très paradoxal. Pendant très longtemps les humains se sont battus, ont lutté pour se nourrir, avec leur force. Et aujourd’hui, cette abondance nous nuit.

Je m’interroge beaucoup à un sujet qui est le jeûne séquentiel.

C’est-à-dire entre 12 à 16 heures, vous décidez d’arrêter de vous alimenter. Vous buvez beaucoup d’eau de la tisane, du thé. Vous arrêtez de diner à 21 heures et vous déjeunez à 13 heures.

A ce moment-là, vous vous apercevrez que le teint est plus clair, que vous êtes plus tonique, qu’il y a moins d’asthme et moins de rhumatisme.

Qu’est ce qui se passe ?

A chaque seconde, on produit 20 000 000 de cellules, pour remplacer nos cellules usées ou mortes. Le problème c’est que plus on avance en âge, plus le nombre d’erreur de copies augmentent, donnant lieu à des cancers. Quand on jeûne, on renforce son ADN, on diminue le nombre d’erreurs de copie. »

<Il répète cette injonction dans cet entretien>

Mais parallèlement, dans ce même entretien il prétend qu’il faut le faire de manière occasionnelle, une fois par semaine peut être. Et aussi qu’il faut le faire avec l’accord du médecin traitant.

Mais, en même temps, il prétend que 3 repas c’est trop dans une journée et il préconise deux repas. C’est-à-dire que si vous faites au plus équilibré, il y aura au moins douze heures entre deux repas Et si vous équilibrez moins la journée, vous arriverez à plus de 12 heures pour l’un des entractes entre les deux repas. Or, le jeûne séquentiel est justement une interruption entre les deux repas entre 12 et 16 heures.

Il parait donc contradictoire de prétendre d’une part qu’il faut que le jeûne séquentiel soit épisodique et d’autre part en faire une norme.

Ceci m’a conduit à essayer de cerner le sérieux et l’activité de ce docteur Saldmann

J’ai d’abord trouvé cet article très critique de Libération pour la sortie de son ouvrage « «Le meilleur médicament, c’est vous !» : <Avaler des évidences plutôt que des cachets> et cet autre article <Astuces du Dr Saldmann pour mourir en forme> sur un autre livre, best-seller du cardiologue reconverti : « Prenez votre santé en main ! »

Nous pouvons penser que « Libération » est injuste avec ce « nutritionniste » mondialement connu.

A priori <Wikipedia> soutient Libération :

« Frédéric Saldmann, […] est un médecin cardiologue, nutritionniste et chef d’entreprise français. Il a présidé les sociétés commerciales SPRIM et EQUITABLE jusqu’en 2014.

Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la santé et l’hygiène alimentaire, et intervient régulièrement dans les médias.

Certaines affirmations contenues dans ses ouvrages sont critiquées, concernant l’interprétation peu rigoureuse qu’il fait de recherches et statistiques. […]

Il a présidé les sociétés de conseil en affaires et gestion SPRIM — laquelle conseille des multinationales de l’agroalimentaire comme Danone, Nestlé, Coca-Cola, Herta ou encore Blédina — et EQUITABLE jusqu’en 2014.

Sa troisième épouse, Marie Saldmann, préside les deux sociétés depuis cette date. […]

Il dirige avec Gérard Friedlander, une société commerciale, l’Institut européen d’expertise en physiologie (IEEP) qui fait « l’interface entre groupes industriels et monde académique ». L’IEEP est largement financé par les dépenses de recherche de Coca-Cola, ayant reçu près de 720 000 euros au cours de la période 2010-2014 pour un « projet de recherche sur les édulcorants intenses », alors que « la multinationale aménage de multiples clauses pour exercer une influence sur les travaux scientifiques qu’elle sponsorise. ». […]

Lors de plusieurs prises de positions, Frédéric Saldmann émet des recommandations alimentaires basées sur des études observationnelles. Bien que ce type d’étude permette de mesurer des corrélations (par exemple entre comportement et état de santé), cela ne suffit pas à établir un lien de causalité et permet tout au plus d’aider à proposer des actions de prévention et non d’établir un traitement.

Il affirme que le chocolat noir 100 % permet de réguler son poids, notamment grâce à son effet coupe-faim dans le livre “Le Meilleur Médicament c’est vous”, ainsi que lors de la promotion du livre dans les médias. Il cite pour cela une étude réalisée par Beatrice Golomb de l’Université de Californie à San Diego ayant relevé une corrélation entre poids et la consommation régulière de chocolat. Cependant, l’étude est critiquée pour sa méthodologie car celle-ci ne permet pas d’établir un lien de cause à effet. Elle est également citée comme principal exemple de mauvaise interprétation des recherches scientifiques dans le documentaire Pour maigrir, mangez du chocolat ! Vérité scientifique ou manipulation ? (Arte, 2015). Cette corrélation du chocolat est connue dans le milieu scientifique comme un exemple caricatural de junk science (« science poubelle », publications racoleuses et peu fiables destinées essentiellement à la viralité médiatique). »

La journaliste Sophie des Déserts lui a consacré également un article documenté et peu favorable : « Docteur Frédéric Saldmann, médecin et gourou du Tout-Paris »

C’est un article est très long. Je n’en tire que 3 extraits : d’abord sur la clientèle.

« Le docteur Saldmann reçoit sur rendez-vous, deux ou trois matinées par semaine, à l’hôpital européen Georges Pompidou, joyau de la médecine publique. Deuxième étage, service des « explorations fonctionnelles ». Il n’est pas souvent là mais il est réputé pour son goût des lumières (des caméras de télé le filment souvent, aux yeux de tous, sur la passerelle du grand hall) et pour la renommée de sa patientèle. Quand on évoque celle-ci, il oppose un strict secret professionnel et refuse de donner le moindre nom. Isabelle Adjani ou Roman Polanski ? « Des amis », se contente-t-il de préciser. Mais dans le couloir, on peut croiser Bernard Tapie, Jack Lang, Claude Lelouch ou Charlotte Rampling. »

Bien sûr, selon votre degré de célébrité vous n’êtes pas reçu dans les mêmes délais.

« Cardiologue, nutritionniste, expert autoproclamé en médecine prédictive (une discipline non reconnue par la faculté de médecine), fondu de médecine chinoise et de méditation, Saldmann est le nouvel oracle du bien-être et de l’éternelle jeunesse. Cet homme-là prétend que tout est affaire de volonté et d’attention à son corps. Que la retraite est la pire des défaites. Que l’on peut à tout âge faire l’amour et gravir des montagnes. Vivre cent cinquante ans et bientôt peut-être plus encore. Les baby-boomers adorent, a fortiori quand ils sont célèbres, fortunés, puissants mais tellement démunis pour affronter les affres du temps. Saldmann est leur Dieu, non pas parce qu’il consulte au tarif sécu (la plupart de ses patients n’ont pas de problèmes de fins de mois), mais parce qu’il leur offre, sous le label de l’assistance publique, une médecine haute couture, un service personnalisé, rapide et efficace. Un patient recommandé peut être reçu dans les quarante-huit heures. Pour le quidam, c’est évidemment beaucoup plus long. « J’ai un rendez-vous le 15 novembre à 14 heures », m’a proposé sa secrétaire d’une voix désabusée. Nous étions en décembre, s’agissait-il d’une erreur?? « Non, c’est bien cela, comptez un peu moins d’un an. Le planning est plein. » »

Il sait parler de tout, a un avis sur tout et surtout gère bien ses affaires.

L’ouvrage est à son image, un curieux mélange de pragmatisme et d’érudition, d’argumentations solides et de fantaisies. On y trouve des citations de Montaigne, Woody Allen, Pierre Dac (« L’éternuement est l’orgasme du pauvre »), des leçons de choses, d’hygiène, des recettes de grands-mères, quelques envolées futuristes, de la psychologie positive et beaucoup de bonnes nouvelles. La génétique ne pèse que 15 %, la libido masculine s’entretient ad vitam æternam et la ménopause, avec une bonne hygiène de vie, peut reculer de sept ans?! Il est question de sexe, de stress, d’épices, de méditation et même de constipation. « Avec un petit tabouret devant soi sur le trône, jambes allongées, l’angle ano-rectal est moins fermé, le transit facilité. On gagne une heure par semaine et un ventre plat?! […]

Pédagogue, toujours disponible, il est devenu ce qu’on appelle un « bon client ». Il peut causer de tout, des bienfaits de l’écharpe, de la carotte et du poivre, des allergies, de l’éjaculation précoce, de la chirurgie esthétique et du réchauffement climatique. Et pendant ce temps, loin des projecteurs, le cardiologue mène tranquillement son autre vie, de businessman. »

On apprend aussi qu’il est un grand ami de BHL et bien d’autres informations très surprenantes sur cet homme énigmatique qui a l’air de tout comprendre et de tout savoir sur l’alimentation.

Pour ma part je suis très sceptique sur l’accumulation des livres, des conseils, et détails chiffrés que présente ce médecin, devenu homme d’affaires.

C’est très compliqué de rencontrer des personnes sérieuses sur ce sujet.

La série sur l’alimentation n’est pas terminée par cet article, il y a encore beaucoup à dire sur le sucre, l’obésité, la capacité de la terre de nourrir 10 milliards d’individus, de la grandeur et des « arrangements » du bio et de tant d’autres sujets.

Mais provisoirement je suspends cette série.

A partir de vendredi, le mot du jour se mettra dans une longue pause estivale.

D’ici là, j’ai prévu 3 mots du jour sur d’autres sujets, à partir de demain.

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Lundi 8 juillet 2019

«Manger avec la main, c’est naturel, manger avec une fourchette, c’est culturel »
Patrick Rambourg

Michel Serres et Jacques Attali affirment que l’arrivée de la fourchette et du couteau de table est relativement récente et est contemporain de l’éclosion de l’individualisme et de l’autonomisation de l’individu par rapport au groupe.

Avant, on mangeait avec les mains dans le plat commun.

D’ailleurs cette tradition existe encore dans un certain nombre de pays comme le Maroc et l’Inde. C’est aussi le cas dans beaucoup d’autres pays…

Et également dans l’espace…

Ainsi <Le Parisien> rapporte ces propos de Thomas Pesquet lors de son séjour à bord de la Station spatiale internationale :

« J’ai de la chance, car beaucoup des miens [mes conserves] ont été préparés par Alain Ducasse et Thierry Marx, deux très grands chefs français étoilés qui ont tenu compte de mes goûts, d’une part, mais aussi des obligations liées aux conditions dans l’espace. Ainsi, filet de saumon au citron de Menton confit, émincé de volaille, et langue de bœuf à la sauce piquante, trois de mes plats préférés, ont été traités puis pasteurisés pour qu’aucune bactérie étrangère ne prolifère à vitesse grand V dans la station. Je place ces mets dans notre four électrique pendant quelques minutes. Je récupère le sachet, je le coupe avec des ciseaux et je n’ai plus qu’à manger avec les doigts. Pas besoin d’assiette puisque tout flotte! »

Patrick Rambourg, est un historien spécialiste de la cuisine et de la gastronomie. Il est vrai que ses parents tenaient un restaurant. Il a aussi reçu une première formation de cuisinier professionnel avant de suivre son cursus universitaire en histoire à l’Université Paris 7 Denis Diderot.

Il est devenu un spécialiste sur l’histoire de la cuisine et de la gastronomie, de l’alimentation et des manières de table, sur les représentations de la cuisine et de la table. (source Wikipedia).

Il est ainsi l’auteur de nombreux livres sur ce sujet :

  • « À table… le menu ! » Editions Honoré Champion, 2013, 128 pages
  • « Histoire de la cuisine » et de la gastronomie françaises Editions Perrin (coll. tempus n°359), 2010, 381 pages
  • « La cuisine à remonter le temps » Editions du Garde-Temps, 2007, 129 pages.
  • « De la cuisine à la gastronomie. Histoire de la table française » Editions Louis Audibert, 2005, 286 pages.

En 2016, il a écrit : « L’Art et la table » Paris, Editions Citadelles & Mazenod, 2016, 392 pages.

Et le Monde, dans un entretien publié <le 25/01/2019> l’interroge sur ce choix de manger avec les mains ou avec une fourchette ou des baguettes.

J’en retiens que la moitié de l’humanité mange avec la main.

Trois milliards et demi de personnes dans le monde mangent avec les doigts.

Patrick Rambourg explique que cela a aussi été le cas longtemps en Europe et en France.

« Manger avec les mains est le plus commun dans le monde, mais c’était une habitude même en Europe pendant des siècles, y compris pour les élites au Moyen Age, aux XIVe et XVe siècles. Les seuls couverts qui apparaissaient alors sur la table, c’était un couteau, voire une cuillère, que le convive apportait lui-même. La fourchette existait déjà en Italie dès le XIe siècle : il s’agissait des petites fourches à deux branches utilisées par les femmes. Mais la main était l’ustensile le plus répandu pour les pauvres comme pour les élites. »

Patrick Rambourg, explique que la France a progressivement adopté la fourchette.

« Contrairement à une idée répandue, cela ne s’est pas fait du jour au lendemain, à la Renaissance, avec Catherine de Médicis. A la cour du roi Henri III, on essaie déjà d’imposer la fourchette, mais elle est considérée comme maniérée et féminine. Nous avons des textes qui montrent qu’à la cour les gens se moquent de ceux dont l’aliment tombe de la fourchette. Il faut apprendre à l’utiliser.

La main, c’est naturel, la fourchette, c’est culturel.

A la mort d’Henri III, dans un premier temps, elle est utilisée pour se servir dans le plat commun, alors qu’on se servait avant avec les mains. Puis on mange sa part avec les doigts. Elle apparaît ainsi dans l’iconographie du XVIe siècle, où elle ne servait pas à porter l’aliment à la bouche. Aux XVII et XVIIIe siècles, elle est présente sur la table des riches, mais son usage n’est toujours pas systématique.

Louis XIV mange avec ses doigts tandis que la reine tient une fourchette. Puis la haute société s’y convertit progressivement. Au XIXe siècle, la fourchette n’est plus considérée comme élitiste, notamment grâce à la création en 1760 des restaurants publics, qui peu à peu s’adressent à tous les groupes sociaux, grâce aux auberges et aux cabarets. Mais dans les campagnes, on pouvait encore manger avec ses doigts au XIXe siècle. »

Dans de nombreuses parties du monde, manger avec ses mains constitue la normalité.

Dans l’article du monde, une carte représente les pays dans lesquels on utilise ses mains pour manger. La couleur diffère selon que l’on utilise simplement ses doigts, ou des ustensiles en plus, comme souvent une cuillère. Ainsi au Népal, en Ethiopie, au Soudan on n’utilise que les doigts. Au Pérou et en Équateur, on utilise les doigts et des couverts.

Même en France, par exception, pour certains mets, les doigts sont de rigueur par exemple : les cuisses de grenouille.

Selon l’historien, la fourchette s’est imposée en raison d’un traité d’Erasme

« La fourchette s’est imposée parce que les mœurs de table ont évolué, notamment à la suite de la diffusion de <La Civilité puérile>, un traité d’Erasme expliquant à l’aristocratie comment se comporter à table. Le traité d’Erasme prend comme comparaison les animaux. Il influence beaucoup les manières de manger. Cela passe par les élites : il y a l’idée que celui qui se tient bien à table, c’est celui est en haut de la société. Petit à petit, il faut que la main ne touche plus la denrée. Il y a, par ailleurs, une question d’hygiène qui s’impose. La fourchette et les couverts ont contribué à une meilleure civilité à table. Mais pour nos ancêtres, il a fallu du temps. »

En revanche, les européens ne sont pas parvenu à imposer la fourchette en Chine :

« N’oublions pas non plus que les Européens ont été très présents en Chine, pays qu’ils se sont partagé politiquement. Or, ils n’ont jamais réussi à imposer la fourchette sur la table : c’est la force d’une culture, d’une civilisation. Si le monde occidental a pu imposer beaucoup de choses dans le monde, on voit bien qu’au niveau de la table c’est plus complexe. Les baguettes restent très représentatives de la culture asiatique. Et puis, quand on apprend enfant à manier un ustensile, cela devient une habitude de vie, tout simplement. »

<Cet autre article sur le sujet du journal Libération> prétend que le sage chinois Confucius aurait dit :

«L’homme honorable et droit se tient loin de l’abattoir et de la cuisine. Et il ne tolère aucun couteau à sa table.»

Ce même article précise que l’existence des baguettes est attestée en Chine depuis la dynastie Shang (- 1570 à – 1045 av. J.-C.), la première à avoir laissé des écrits.

Il cite aussi Roland Barthes qui loue l’usage de la baguette qui ne

«violente jamais l’aliment […] fait glisser la neige alimentaire du bol aux lèvres […] introduit dans l’usage de la nourriture, non un ordre, mais une fantaisie et comme une paresse».

Et pour revenir au premier questionnement de l’usage de la main ou d’ustensiles cet article confirme les propos de Michel Serres et Jacques Attali concernant le lien entre l’individualisme et l’utilisation de la fourchette :

« Marc de Ferrière le Vayer, historien des arts de la table, nourrit l’analyse : «Cette course à l’individualisme est caractéristique de la Renaissance. On prend de plus en plus de distance avec les aliments et entre convives.» La main quitte les plats et déserte la bouche. La fourchette prend du galon: elle aura quatre dents au milieu du XVIIIe. Un siècle plus tard, «elle s’est raffinée et généralisée à l’ensemble de la population», »

Et nous apprenons que c’est à Venise que la fourchette a fait son apparition après l’an mil :

« Une princesse byzantine, venue épouser un doge, se refusait de toucher les aliments et préférait utiliser une fourchette à deux dents. […] Un érudit du XVIIIe siècle, Ludovico Antonio Muratori, rapporte dans ses Annales d’Italie qu’en 1071, la fourchette s’était invitée au repas de noce du doge Domenico Silvio. A partir du XIIIe siècle, l’introduction des pâtes dans l’alimentation accompagne la diffusion de la fourchette qui gagne les tables des aristocrates et des bourgeois au cours du XVIe siècle. »

Je retiens donc que manger avec les doigts est naturel.

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Vendredi 5 juillet 2019

« Je savais les rendre heureux ! »
Une des dernières paroles de Babette dans le festin de Babette, livre de Karen Blixen porté au cinéma par le danois Gabriel Axel

Le repas autour de la table crée et approfondit le lien social.

On peut imaginer qu’après avoir inventé le feu, les humains après avoir fait cuire les aliments se regroupaient autour du feu pour partager la nourriture et converser autour de la chaleur du foyer.

Michel Serres dit :

« Le repas, c’est l’invention de la table, on est en commun et cela crée le lien social fondamental »

Manger en commun.

Mais aussi prendre son temps pour manger et se laisser du temps.

Cependant, il n’en va pas de même pour tous les pays du monde, certains n’adoptent pas du tout cette philosophie de vie.

Avant cette série, j’avais déjà écrit certains mots du jour sur l’alimentation particulièrement celui du <31 mars 2017>.

Et c’était Bruno Parmentier qui expliquait ces différentes conceptions qui s’affrontaient aussi dans l’Union européenne :

« On est 28 en Europe c’est très compliqué. Et il faut savoir que le rapport à la nourriture est très différent selon les pays.

Dans l’entreprise que je dirigeais, il y avait un règlement intérieur qui disait : pas moins de 45 minutes pour déjeuner. Dans une entreprise en Angleterre, ce n’est pas plus de 10 minutes pour déjeuner. Et moyennant quoi, le rapport à la nourriture est très différent. Dans un cas on mange un sandwich au pain de mie avec du jambon carré et du fromage carré et on s’en fout du goût puisqu’on mange ça devant l’ordinateur et de l’autre côté on a envie de bien manger.

Du côté où on a envie de bien manger et où on veut une agriculture de qualité c’est les pays latins : La Grèce, l’Espagne, l’Italie, la France, le Portugal. Mais on est très minoritaire. On l’a vu pendant la crise du porc, la majorité des européens, ils veulent des tranches de jambon carré pas cher. Pour faire des tranches de jambon carré pas cher, on fait de l’industrie [sans se soucier de la qualité].

En Angleterre on utilise 9% de son salaire pour manger. En France c’est 14%, aux Etats-Unis c’est 7%. Mais en France c’était encore 40%, il y a 30 ou 40 ans.

Les citoyens doivent aussi dire qu’est-ce qu’ils veulent.

Est-ce que la gastronomie anglaise et américaine nous fait tellement envie qu’on a encore envie de diviser par 2 notre coût pour l’alimentation ? et avoir des coûts de santé absolument fou parce qu’on mange n’importe quoi ?

Ou est-ce qu’on se dit : bien manger en France aujourd’hui, c’est consacrer un peu plus de temps et un peu plus d’argent à cette activité essentielle.

Cet argent nous permettra d’être en meilleur santé et d’avoir plus de plaisir et de convivialité.

Mais quand on négocie en Europe c’est très difficile d’avoir une unanimité, puisque la majorité des pays veulent du jambon carré.

Et le jambon carré, c’est de l’élevage de 2000 à 3000 porcs, complètement industriel, avec en Allemagne des bulgares payés au prix de la Bulgarie, des roumains payés au prix de la Roumanie et puis quand on est dans l’industrie c’est toujours les allemands qui gagnent pas les français. »

C’est en effet une manière anglo-saxonne et aussi germanique de considérer le repas comme une sorte de perte de temps qui perturbe et empiète sur les autres activités de la vie.

Cela vient aussi dans nos pays où une partie de la population importe les standards d’outre atlantique.

Dans une société dans laquelle on est de plus en plus autonome, mais aussi de plus en plus seul.

Cette manière de faire n’est pas bonne pour le lien social, elle n’est pas non plus bonne pour la santé.

Pascal Picq lance cet appel :

« Aujourd’hui c’est dramatique, on le voit bien. Pardon de passer des chimpanzés à la période actuelle.

Mais le fait d’avoir déstructuré les repas, avec les fast food, on mange chacun dans son coin, on mange rapidement.

C’est de l’obésité, on n’a pas d’échanges avec les autres.

Et surtout, il n’y a plus d’interdit : quelle que soit la viande qui est dans cette nourriture, il n’y a plus de représentation que derrière cette viande il y avait un animal qui a peut-être souffert et qui avait une vie.

Nous vivons aujourd’hui une déstructuration de ce qui fait l’humanité depuis 1 millions d’années.

Ceci a des conséquences extrêmement importante en termes de sociabilité, de santé, de culture.

Nous payons extrêmement cher cela.

Et nous pouvons déterminer cela très précisément.

Les pays où il y a le moins d’obésité, où les hommes et les femmes sont les plus minces c’est la France et l’Italie et une partie de la suisse, parce que ce sont des pays dans lesquels on mange à peu près à heure régulière, avec les amis et la famille.

Nous prenons du temps à table et nous avons des conversations »

Pascal Picq semble avoir partiellement raison.

Selon <cette étude de l’OCDE> sur l’obésité, l’Italie est en effet très bien placé

J’ai extrait ce schéma en gardant les pays « obèses » les pays « sveltes » et aussi les moyens car c’est dans cette partie que se trouve la France.

Si vous voulez l’intégralité du schéma, il suffit d’aller sur le site.

Ce schéma qui date de 2018 porte sur une étude faite courant 2016 et qui donne la proportion de personnes « obèses » (pas simplement en surpoids) dans la population d’adultes en partant de 15 ans.

La France ne tient pas son rang, elle comporte légèrement plus d’obèses que l’Espagne.

L’Italie et la Suisse sont bien classées dans les pays sveltes, comme le pense pascal Picq.

Mais le Japon et la Corée font encore mieux.

Les vainqueurs de cette sordide compétition sont les américains. Selon d’autres études le Mexique aurait dépassé les États-Unis, mais c’étaient des études plus anciennes et l’OCDE est en principe une organisation très sérieuse.

Et Michel Serres raconte que lorsqu’il est arrivé aux États-Unis, il avait été très surpris par l’attitude des américains qui l’invitaient à diner.

En comprenant la situation de Michel Serres éminent philosophe qui vient enseigner dans des prestigieuses universités américaines comme Stanford, on peut penser qu’il ne s’agissait pas d’américains moyens qui l’invitaient mais plutôt des universitaires mondialisées qui connaissaient la manière française de vivre et de manger.

Voici ce que Michel Serres raconte :

« Quand je suis arrivé en Amérique, on m’invitait à diner et on me disait, évidemment il n’y aura pas les enfants ! On ne peut pas leur imposer cette obligation abominable de rester à table avec nous ».

Et il ajoute aussi cette manière d’organiser l’alimentation :

« Et j’ai vu des familles en Amérique où l’ainé venait d’un long voyage et où la mère le recevait avec beaucoup de joie.
Au bout d’une heure, elle lui disait : si tu veux manger prends les choses qu’il y a dans le frigo, il est plein !
Chez nous les pays européens [plutôt latin] elle aurait fait une fête autour d’un très bon repas.

Il y a une sorte de perte de socialisation.

Il me semble quand un français ou un italien se met à manger, il est content et ça se voit.[…] Ce n’est pas le cas des américains. »

Et il conclut cette différence entre la culture catholique des italiens et des français et la culture protestante des américains. :

« Je crois que c’est un peu puritain, le débordement du goût est un peu interdit. »

Et cette remarque m’a fait irrésistiblement penser à un merveilleux film de 1987 : « Le festin de Babette » qui se situe justement dans une communauté puritaine au Danemark.

Je n’ai pas lu la nouvelle de Karen Blixen mais vu le film dans lequel Babette était incarné par Stéphane Audran.

Cela se passe dans un petit village au Danemark, au XIXe siècle, un pasteur luthérien autoritaire et possessif a deux jolies filles, Martine et Filippa. Chacune d’elles aura une histoire d’amour naissante mais sans lendemain. Trente-cinq ans plus tard, les deux sœurs sont toujours célibataires et ont pris la suite de leur père à la tête de la petite communauté. Elles accueillent Babette comme servante qui a fui la France à cause de la révolte de la Commune. Babette sert humblement les deux sœurs en s’adaptant à la cuisine locale.

La communauté est rigoriste, sans chaleur et minée par les conflits et rivalité.

Un jour elle apprend avoir gagné à la loterie 10 000 francs et elle va tout dépenser pour offrir un repas aux deux sœurs et à des membres de la communauté comme elle savait les faire à Paris dans un grand restaurant gastronomique.

Malgré leur réticence initiale, les convives apprécient vite le repas et sont peu à peu envahis de bien-être, le mélange des alcools aidant. Au moment du café, les tensions sont apaisées et chacun se réconcilie.

Dans la scène finale que vous trouverez derrière <ce lien> les deux sœurs, métamorphosées remercient Babette du fond du cœur. Et quand elles comprennent que Babette a dépensé tout l’argent pour leur faire cet unique repas, elles lui disent : « mais tu vas rester pauvre toute ta vie », Babette a cette réponse :

« Un artiste n’est jamais pauvre »

Et un peu plus loin, se rappelant de son métier à Paris : elle a cette phrase :

« Je savais les rendre heureux »


J’ai trouvé que cette phrase et ce film étaient une merveilleuse manière de répondre à celles et ceux qui considèrent le fait de manger comme une contrainte, dont il fallait se débarrasser, au plus vite, sans même se donner le temps comme le conseille le talmudiste de « regarder ce que l’on mange ».

<1263>

Jeudi 4 juillet 2019

« Le repas est une caractéristique de l’humanité depuis très longtemps »
Pascal Picq

Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Père du Messie des chrétiens, Jésus de Nazareth, Allah le Dieu de l’Islam, le Dieu monothéiste qui est unique selon ces trois religions et toutes les chapelles qui sont à l’intérieur de ces 3 religions, ce Dieu là, il ne mange pas.

Jacques Attali écrit dans son livre « Histoires de l’Alimentation » page 56 :

« A la différence des divinités des religions précédentes, le Dieu des juifs, qui a créé les hommes, ne mange pas : manger est, dans le judaïsme, le propre des créatures de Dieu ; c’est même ce qui Le distingue des hommes. »

Chez les dieux grecs dans l’Olympe, on festoyait en mangeant et en buvant.

Dans cette somme qu’est « l’Histoire de l’Alimentation » de Jean-Louis Flandrin et Massimo Montanari :

« Dans l’Olympe, le banquet est le passe-temps favori des dieux. « Toute la journée et jusqu’au coucher du soleil, ils demeurent au festin et leur cœur n’a pas à se plaindre du repas où tous on leur part » raconte Homère. Ils mangent et boivent des nourritures d’immortalité, ambroisie et nectar. » (page 154)

C’est toujours intéressant de s’intéresser aux dieux, ou plutôt à la manière dont les hommes décrivent les dieux. Cela dit beaucoup des humains

Le chapitre 2 de ce même livre a pour titre : « La fonction sociale du banquet dans les premières civilisation » et on y lit :

« Si la société divine a vraiment reproduit, dans la conception que s’en faisaient les Mésopotamiens, certaines caractéristiques de la société humaine, c’est sans doute dans les descriptions des banquets auxquels participent les divinités que le parallèle est le mieux établi : l’esprit comme la forme de ces réunions illustrent, en effet, directement la fonction de ce type de réjouissances à Sumer, en Babylonie ou en Assyrie. […]

L’assemblée des grands dieux, au cours de laquelle sont prises des décisions importantes, se tient souvent lors d’un banquet. Le banquet apparaît comme une des principales marques de la solidarité qui unit ce groupe, en même temps qu’il illustre les agréments de la vie divine telle que la conçoivent les humains. Le banquet est normalement organisé et les invitations faites par le dieu le plus âgé ou le plus haut placé. […]

De même, dans le « cycle de Baal » de la littérature ougaratique, en Syrie occidentale, le dieu Baal inaugure le palais qu’on vient de lui construire par un grand banquet. […].

[après avoir cité un certain nombre d’exemples les auteurs concluent ] Ces exemples […] nous livrent les caractéristiques du banquet en Mésopotamie : rassemblement festif d’une communauté, moment important d’une cérémonie, règles de conduite. […]

Le plaisir du repas pris en commun

Tout accord un peu solennel qui unit des individus et surtout des groupes familiaux se concrétise par leur participation à un repas pris en commun » (page 47 et 48) »

La littérature et les éléments dont s’inspire l’historien qui écrit ces lignes date du IIIème ou IIème millénaire avant notre ère.

Il est question déjà de banquet de repas pris en commun.

Pascal Picq a expliqué que, chez les chasseurs cueilleurs, lorsqu’une importante proie venait d’être chassée, la viande qui en résultait faisait l’objet d’un partage, d’une négociation autour d’un repas commun.

Pascal Picq explique que nous sommes des mangeurs sociaux depuis très longtemps. Les chasseurs cueilleurs, semble-t-il, aimait grignoter :

« Quand il y a des baies succulentes pas en grande quantité on les consomme. Ce qui n’est pas en grande quantité on peut picorer au passage.

Quand il y a des collectes importantes qui peuvent être rapportées dans des paniers ou autre, là par contre ils font l’objet d’échange.

Le repas est une caractéristique de l’humanité depuis très longtemps.

En quoi ce que nous mangeons ensemble, en quoi c’est un enjeu social et de solidarité. On l’a peut-être oublié. »

Pascal Picq comme l’histoire des dieux, non monothéistes, nous montre que les humains ont adopté une attitude sociale du repas en commun : moment où on partage, où on discute, où on prend des décisions.

Un grand nombre d’animaux mange tout le temps, au fil de la journée. L’homme prend des repas : il déjeune. Déjeuner signifie sortir du jeûne, ce qui conduit justement à manger à des moments précis de la journée et de ne rien manger entre temps. Je sais bien, qu’aujourd’hui il en est qui grignote. Tout le monde le sait, ce n’est pas bon de grignoter, de ne pas respecter le jeûne entre deux repas.

Il y a divers mots qui sont utilisés pour désigner les repas.

<Ce blog érudit> nous informe que :

« En 1694, le Dictionnaire de l’Académie française (DAF, 1ère éd.) les définit de la façon suivante :

Desjeuner     Repas qu’on fait le matin avant le disner.

Disner    Repas que l’on fait ordinairement à midy.

Souper    Repas du soir. »

En 1935, l’Académie française (DAF, 8e éd.) ne définit plus ces termes exactement de la même façon :

Déjeuner    Repas du matin OU celui du milieu du jour.

Dîner    Repas qu’on fait le soir. […] Il se disait autrefois du Repas du milieu du jour. Il a gardé cette acception dans quelques provinces.

Souper     Repas du soir. On dit plutôt aujourd’hui, en ce sens, Dîner. Il se dit particulièrement d’un Repas que l’on prend à quelque heure de la nuit.

Aujourd’hui nous disons plutôt petit déjeuner, déjeuner et diner. Si ce sujet vous intéresse le blog indiqué ci-avant est très disert sur l’évolution et les particularismes régionaux..

<selon ce site> nos cousins québécois continuent à enchaîner déjeuner, diner, souper.

Du point de vue étymologique Wikipedia nous apprend que « Dîner » et « déjeuner » ont la même origine puisqu’ils sont tous deux dérivés du latin populaire disjunare signifiant « rompre le jeûne », et constituent donc un doublet lexical.

Est-ce que seuls les humains prennent un repas en commun ?

On voit que les vaches broutent ensemble, les moutons aussi. Mais Michel Serres raconte une histoire qui lui a été rapporté par un forestier des landes qui est allé exercer son beau métier au Gabon :

« C’était dans une forêt tropicale. A la fin de la journée, il avait l’habitude de coucher là. Et tout d’un coup un gorille est arrivé et l’a regardé longuement. Et le forestier qui était tout seul a regardé aussi. Et puis le lendemain le gorille est revenu. Et il est revenu comme ça 8 soirs. Et le neuvième soir il est arrivé avec sa guenon, tous les deux. Et la guenon avec un geste de la main, lui a fait un geste presque d’invitation. Et avec un courage que j’admire beaucoup, il les a suivis dans la forêt. Et tout d’un coup il s’est trouvé près d’un tronc d’arbre sur lequel était posé des bananes et d’autres fruits. Le gorille et sa guenon avait invité l’humain a un repas commun. »

C’est très étonnant. Cette sociabilité précède peut-être même l’espèce humaine.

Le repas à heure fixe est urbain. Michel Serres précise qu’à la campagne l’heure des repas dépend des saisons, du rythme et des impératifs des travaux agricoles.

Pour les marins, que Michel Serres a aussi été, les repas dépendent de l’organisation des services de quart. J’ai appris aussi que dans la marine nationale, un pavillon était levé pour indiquer que le capitaine du bateau était en train de manger. Dans une certaine tradition, l’officier le plus jeune chantait le menu au capitaine.

Bien que le Dieu monothéiste ne mange pas, ses fidèles mangent et prient pendant le repas. La messe chrétienne a été organisée par le récit de la dernière cène du Christ où il a partagé le pain et le vin, ce qui est toujours célébré lors des messes ou services divins d’aujourd’hui.

Le shabbat juif est ponctué de repas succulent, la famille se réunit, moment du partage du pain, de bénédictions et de paroles et d’échanges.

Les musulmans ont aussi une grande tradition de repas partagé. Nous connaissons un peu mieux les repas du soir après le jeune du ramadan.

Pour nous autres français, italiens et latins tout se passe autour de repas partagé. Quand on rencontre un ami qu’on n’a pas vu depuis longtemps, immédiatement on l’invite à déjeuner et on parle autour d’un bon repas.

Même dans les exercices de séduction, souvent tout commence par un repas. Quand la famille éparpillé se retrouve, quand un fils longtemps absent revient voir les parents, les retrouvailles se passent autour d’un repas pris ensemble.

Et Michel serres de nous faire remarquer que lorsqu’on est au restaurant, on voit souvent la joie qui illumine le visage des convives quand le plat arrive à table.

Joie, partage, échange, sociabilité tout cela se joue autour de nos repas.

Mais tout le monde ne partage plus aujourd’hui cet enthousiasme pour le repas pris en commun, mais nous essayerons de voir cela demain.

<1262>

Mercredi 3 juillet 2019

« Les animaux non humains ont la bouche en avant pour manger, le propre de l’homme est le retrait de la bouche »
Michel Serres

Nous étions donc restés hier sur cette belle réflexion du talmudiste :

« Manger, c’est penser. On parle et on mange par le même organe qui est un trou qui est la bouche.
C’est curieux symboliquement que ce qu’on fait rentrer est la nourriture et ce qui en ressort c’est la parole.»

La bouche qui permet de se nourrir, la bouche qui nous offre la parole pour l’échange.

L’émission suivante avait pour invité Michel Serres : <De quoi manger est-il le nom ?>

Et j’ai déjà rapporté qu’à la question posée par le titre de l’émission, le philosophe a répondu :

« Je crois que manger est une activité triple

Elle est Biologique d’abord et vital qui est la survivance

Deuxièmement, c’est une activité sociale, politique et éthique parfois puisque cela pose des questions de circulation des vivres, de spéculation etc…

Et puis c’est aussi un acte religieux, sacré »

Hier nous avions insisté sur le côté sacré et aujourd’hui nous allons nous intéresser à la biologie.

Et Michel Serres de rappeler que:

«Manger concerne les animaux, pour les végétaux c’est différent. Les animaux sont hétérotrophes et les végétaux sont autotrophes.»

Cette première phrase déjà réclame des explications.

Un organisme « autotrophe » est un organisme capable de générer sa propre matière organique à partir d’éléments minéraux. Il utilise pour cela l’énergie lumineuse soit par photosynthèse, soit par chimiosynthèse chez quelques espèces.

L’autotrophie se limite aux végétaux chlorophylliens, aux cyanobactéries et à quelques bactéries. Le plus souvent, l’énergie lumineuse sert à la synthèse de glucides à partir de dioxyde de carbone et d’eau. Les cellules végétales disposent d’organites particuliers, les chloroplastes. Ceux-ci contiennent la chlorophylle et sont ainsi nécessaires aux processus d’autotrophie. »

Le terme « hétérotrophe» qualifie un organisme incapable de synthétiser lui-même ses composants et qui recourt donc à des sources de matières organiques exogènes. Ce mode de nutrition est caractéristique de tous les êtres vivants qui ne sont ni des végétaux chlorophylliens, ni des cyanobactéries, ni certaines espèces bactériennes capables de photosynthèse ou de chimiosynthèse, ceux-ci étant autotrophes. Autrement dit, les animaux, les champignons, quelques plantes, les protozoaires et l’essentiel des procaryotes sont hétérotrophes.

Vous qui me lisez et moi qui écrit nous sommes hétérotrophes, et que dans l’ordre de la biologie nous avons besoin de matières organiques exogènes, c’est-à-dire qui se trouvent à l’extérieur de nous.

Cette connaissance scientifique rend encore plus problématique la prétention de celles et ceux qui entendent se nourrir de « prana »

En effet, lors de la journée de pause du 20 juin 2019 j’avais évoqué ces personnes qui prétendent qu’on peut vivre sans manger.

Ces gens prétendent devenir « pranique » et d’être en capacité de vivre sans manger et sans boire ou avec très peu de solide et de liquide.

Une de ces vidéos se trouve derrière ce lien : <Se nourrir de prana>. Dans ce film vous verrez un homme qui s’appelle Gabriel Lesquoy qui affirme que depuis 2012, il ne se nourrirait plus qu’avec de la lumière. Il concède manger de temps à autre un morceau de chocolat.

<Il y a aussi cet extrait d’un documentaire du nom de Lumière>

Et puis une interview d’un homme du nom de « Henri Monfort » qui dit ne plus se nourrir d’aliment solide depuis 2002 et qui parle d’une période de transition de 21 jours nécessaires pour entrer dans un « état pranique ».

Le pranisme a aussi pour nom L’inédie ou le respirianisme.

Pour l’instant, aucune expérience scientifique sérieuse et encadrée n’a pu valider la véracité de ces pratiques. Et dans la connaissance scientifique actuelle, l’hypothèse la plus vraisemblable reste que nous sommes hétérotrophes. Car rappelons que la science, contrairement à la religion, ne connait pas le concept de vérité mais celui de réfutation. Une hypothèse scientifique reste vraie jusqu’au moment où une expérience ou plusieurs la réfutent. Je ne peux donc croire au pranisme sauf à ce que des expériences rigoureuses établissent que les humains peuvent devenir autotrophes.

Manger est donc le propre de l’animal. Et qu’est-ce qu’un animal ?

Michel Serres continue

« Animal, cela veut dire animé. Les animaux courent, ils se déplacent.

Ils se déplacent pourquoi ?
1° Pour attraper leurs proies
2° Pour éviter d’être mangé
3° Pour être à distance de leurs propres excréments, c’est-à-dire le résultat de manger.
4° Pour trouver un partenaire sexuel. […]

J’ai toujours été fasciné par les poissons.

Le poisson a une forme effilée, hydrodynamique, composée d’une arête centrale et une queue qui le dirige comme un gouvernail.

Mais tout est orienté vers la bouche.

Vous voyez le poisson qui ouvre la bouche et quels que soient les évènements c’est la bouche qui est en avant.

Donc, c’est un appareil de locomotion fait pour manger !

La bouche est en avant !

Et une fois que j’ai été fasciné par le poisson, je me suis dit, mais voyons les boas c’est la même chose.

[…] et les autres animaux.

Les quadrupèdes quand ils sont à quatre pattes, ont aussi la bouche en avant.

Les oiseaux, aussi ils ont les pattes et les ailes pour la locomotion et le bec est en avant, quand ils volent.

Les animaux courent ou volent pour manger.

Un animal ne peut être animé que s’il a de la nourriture énergétique pour qu’il puisse conserver sa chaleur.

Et nous les humains ?

Les animaux ont un pôle nord pour manger, Mais pour nous humains, la bouche n’est pas seulement faite pour manger, elle est faite pour parler, pour chanter, pour aimer. Chez nous la bouche est multifonction. […]

Je ne suis pas naturaliste, mais j’ai l’intuition que quand nous étions à quatre pattes, la bouche aussi était en avant pour manger.

Et comme nous nous voulons faire autre chose avec la bouche que simplement de manger, nous nous sommes mis debout.

Et la bouche n’est plus en avant. […]

Il y a une preuve de cela extraordinaire !

C’est que l’angle facial par rapport aux primates a évolué, homo habilis et notre autre ancêtres sont prognathes : la bouche est encore en avant.

Et nous au fur à mesure que nous nous mettons debout le prognathisme s’efface et l’angle facial ne fait que croitre.

Et ainsi le propre de l’homme est le retrait de la bouche.

Et ainsi les animaux comme les pigeons, les moutons et les vaches broutent tout le temps sauf pendant la rumination.

Et nous les humains nous avons le privilège de ne pas manger tout le temps. »

C’est ainsi que l’homme a créé les repas, c’est la dimension sociale.

Mais revenons aux détails techniques qu’énoncent Michel Serres.

Le « prognathisme » (du grec pro, « avant » et gnathos, « mâchoire ») est une configuration faciale selon laquelle une des deux mâchoires est plus saillante que l’autre vue de profil par rapport à la verticale du front et du nez.

L’angle facial est la mesure qui permet d’évaluer le prognathisme.

L’angle facial est une mesure qui permet d’évaluer le prognathisme d’un crâne, c’est-à-dire la projection plus ou moins avancée des mâchoires et de la face.

C’est l’angle aigu formé par les deux droites (OP) et (MN), avec :

  • O point le plus bas de l’orbite oculaire;
  • P point le plus haut du trou auditif;
  • M point le plus proéminent de l’os maxillaire supérieur entre les alvéoles des deux incisives supérieures centrales;
  • N rencontre de la suture des os nasaux et de l’os frontal.

Toutes ces précisions sont tirées de Wikipedia.

Or l’évolution de l’espèce humaine a justement pour caractéristique une augmentation de l’angle facial et un prognathisme de moins en moins marqué.

Si on aborde ce sujet d’une manière chiffrée on a ces évolutions

  • Homo habilis : 65 à 68°
  • Homo erectus : 75 à 81°
  • Homo neanderthalensis : 71 à 89°
  • Homo sapiens : 82 à 88°

Sur le site de l’Université de Picardie et sur cette page <La lignée humaine> on trouve ce schéma évolutif.

Et Michel Serres de faire l’hypothèse que c’est peut-être le destin de la bouche qui nous a mis debout. Mais c’est aussi peut être parce que l’homme s’est mis debout que la bouche est devenue cet organe multifonction et que nos capacités cognitives se sont développées.

<1261>

mardi 2 juillet 2019

« Il est incroyable que le monde ait du goût »
Pierre-Henry Salfati

Dans la première émission du « sens des choses » consacrée à l’alimentation : Le sens religieux de la nourriture : cannibalisme et interdits religieux. Il y avait deux invités :

  • Le premier, très connu Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France, que j’ai déjà évoqué lors du mot du jour du <18 juin 2019>
  • Le second moins, Pierre-Henry Salfati scénariste et réalisateur français de cinéma et de télévision. Mais ce n’est pas en tant que réalisateur qu’il a été invité mais en tant que talmudiste.

<Talmudiste> a plusieurs signification, dans le cas de Pierre-Henry Salfati cela signifie qu’il est un spécialiste de l’étude du Talmud.

Le « Talmud » est un ensemble de textes du judaïsme. Si vous ne savez rien de ce pilier de la Loi juive, vous pouvez lire ce court article de <La Croix>.

En résumé, le début de la bible chrétienne commence par les « cinq livres de Moïse » ou Pentateuque, ce n’est qu’une partie de l’ancien testament.

Ces cinq livres sont communs avec la religion hébraïque, d’ailleurs ils ont été écrits dans le cadre de la religion hébraïque, les chrétiens n’ont fait que reprendre ces textes.

Les juifs appellent ces 5 livres : « La Torah »

Cependant, les talmudistes prétendront que les chrétiens n’ont pas bien traduit les textes de « la Torah » et leur ont parfois donné un sens qu’ils n’avaient pas.

« Le Talmud » appartient uniquement à la tradition du judaïsme. Il représente des commentaires de la Torah fait par les rabbins et les docteurs de la Loi et traite toutes les affaires du quotidien, de la législation, de la culture de l’histoire du peuple juif. La Croix écrit :

« On peut y voir une véritable encyclopédie du judaïsme. Maintes fois censuré, interdit et brûlé en place publique (à Paris en 1244, à Rome en 1553, en Pologne en 1757…), il n’a cessé de jouer un rôle d’unité dans la vie intellectuelle et spirituelle juive. Son étude constitue toujours l’objet principal, voire exclusif, de l’enseignement dans les « yeshivot » (écoles talmudiques) à travers le monde. »

Dans l’émission suivante, l’invité était Michel Serres à qui Jacques Attali a demandé de quoi manger est-il le nom ?

Et Michel Serres a répondu

« Je crois que manger est une activité triple

  • Elle est Biologique d’abord et vital qui est la survivance
  • Deuxièmement, c’est une activité sociale, politique et éthique parfois puisque cela pose des questions de circulation des vivres, de spéculation etc…
  • Et puis c’est aussi un acte religieux, sacré »

Manger a quelque chose d’intime avec le sacré.

Le récit sacré qui a structuré une grande partie de notre imaginaire et aussi de notre civilisation s’occupe très vite de la nourriture et du manger.

Et Michel Serres de souligner qu’au début du premier texte de la bible : la genèse il est question de nombreuses fois de manger.

J’ai vérifié : le verbe manger se trouve en effet 17 fois dans le chapitre 3 de la Genèse, celui où les humains vont manger le fruit de l’arbre de connaissance et être chassés du paradis. Il est présent 4 fois au chapitre 2, qui est le chapitre où l’interdiction est posée.

Pierre-Henry Salfati commence son intervention par cette réflexion :

« Le premier monothéisme n’évoque pas l’homme en tant qu’être mangeant, mais en tant qu’être ne mangeant pas.

Quand on sort du ventre de sa mère, le premier réflexe est de casser son jeûne. On va tout de suite manger. Manger sa mère en l’occurrence.

Il s’avère que dans ce texte inouï [Genèse], la première chose qui lierait ce que d’autres appellent Dieu, ce que la Torah appelle autrement, à sa créature, c’est de ne pas manger une chose : tu ne mangeras pas cela.

En quelque sorte le premier contact, c’est le jeûne ou la restriction »

Rappelons, en effet, le texte de la Genèse, chapitre 2, versets 16 et 17 tel que l’écrit la bible chrétienne

« L’Éternel Dieu donna cet ordre à l’homme : Tu pourras manger de tous les arbres du jardin ;

Mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal »

Annie nuance beaucoup le propos de Salfati qui prétend que le premier réflexe de l’enfant qui naît est de casser le jeûne.

En effet, l’enfant dans le corps maternel ne jeûne pas, bien au contraire il est nourri sans avoir même besoin de réclamer à partir du cordon ombilical qui le relie au placenta.

D’ailleurs le placenta et les cellules de l’embryon sont issus des mêmes cellules originaires qui ensuite se différencient pour devenir d’une part le nouvel être vivant et l’autre la matrice nourricière.

Alors quand l’enfant sort à l’air libre, son souci n’est pas de casser le jeûne mais de continuer à se nourrir. Et cela constitue, en effet, une rupture celle de devoir faire un effort pour s’alimenter, alors qu’avant il avait tout ce dont il avait besoin sans effort et même si cela devait se faire au détriment de la mère.

Cela étant le texte fondateur du judaïsme édicte en effet comme première règle, une règle alimentaire qui détourne l’homme d’un aliment végétal précis.

Le fruit de l’arbre de la connaissance, tout un programme…

Pierre-Henry Salfati estime que

« On est ailleurs que dans le religieux ici. Si on étudie ce texte uniquement sous l’aspect philologique. Le végétal interdit est curieusement lié au savoir. […] [Dans une tradition du Talmud] l’interdiction devait durer 3 heures. L’interdit sera transgressé malgré la courte période de l’interdiction. Alors on est dans le symbolique, mais pas que. L’homme ne fait que transgresser son propre symbole.

Ce qui va finalement fonder cette religion-là, c’est le rapport à la conscience : qu’il est incroyable que le monde ait du goût

Que cet univers soit comestible. Comestible non seulement parce qu’il va nous sustenter mais en plus que ce que l’on mange a du goût.

On ne se pose pas la question de savoir si les hommes d’autrefois, aimaient le goût de ce qu’ils mangeaient.

Et le gout déjà fait le choix. L’homme va manger ce qui va le nourrir mais aussi ce qu’il aime, ce qui a bon goût.

Manger en hébreu se dit « èèkhol » (je ne suis pas certain de l’écriture rappelons que j’entends ce talmudiste à l’oral) cela se décompose en « taureau » ou « l’unique » puis « l’un et tout » (‘kohl’). Ce qui signifie qu’en hébreu manger, c’est manger le monde, c’est manger un bout du monde. Manger une pomme, c’est manger l’humanité. Curieusement la science le démontrerait. On est ailleurs que dans le religieux.

Le mot « goût » en hébreu veut dire « la raison » et veut aussi dire « l’accent » (dans le sens accent marseillais)

Le fait que le monde soit comestible avec un certain goût est un mystère.»

C’est pour nous une évidence qu’il existe des aliments et que ces derniers aient un goût.

L’innocent ou le talmudiste s’en étonne et s’en réjouit, le monde est comestible et a du goût.

Notons que de joyeux drilles, mais sont-ils vraiment joyeux, je n’en suis pas sûr, estime que manger prend beaucoup trop de temps et qu’il serait plus simple de disposer de quelques poudres ou de pilules sans goût spécifique permettant d’apporter les éléments nutritifs au corps.

Il faut avouer qu’on est alors très loin du sacré et du goût. On est dans l’utilitarisme et on s’éloigne probablement autant de l’humanisme que du divin…

Mais « l’interdit alimentaire » qui est la première chose qui vient à l’esprit quand on associe le premier monothéisme et l’alimentation.

Rappelons que le judaïsme comme l’islam manifestent des interdits alimentaires. Le christianisme, en revanche, n’a pas d’interdit alimentaire.

Dans les religions non monothéistes, en vertu du principe de non-violence envers toute forme de vie, tous les jaïns ainsi qu’une grande partie des bouddhistes, des hindouistes et des sikhs sont végétariens. Ce n’est toutefois une prescription absolue que dans le jaïnisme où la non-violence est l’idéal fondateur et fondamental.

Les prescriptions alimentaires juives sont définies par les règles de la <cacherout>.

Mais le premier interdit qu’il y a eu dans la religion juive est le sacrifice humain qu’on peut situer à 3000 ou 4000 ans avant notre ère.

La Bible considère le cannibalisme comme une malédiction
(Lévitique 26 verset 29, 2 Rois 6 verset 28)

Par la suite, la religion hébraïque a aussi interdit les sacrifices animaux contrairement aux religions concurrentes de l’époque romaine comme le culte de Mithra où on sacrifiait un taureau dans une cérémonie qui avait pour nom le « taurobole »

Il en était de même avec la déesse Cybèle qui fut une autre concurrente du christianisme. Le musée gallo-romain de Lyon présente des autels tauroboliques pour Cybèle.


Mais Pierre-Henry Salfati aborde le sujet de l’interdit de la manière suivante :

« Qu’est-ce qu’on interdit quand on interdit ?

Est-ce qu’on interdit le goût des choses ou est-ce qu’on interdit quelque chose qui serait toxique ? »

Plus loin il explique qu’il n’y a pas de liste d’aliments toxiques dans les textes juifs. Et il ajoute qu’aujourd’hui il y a des tas de rabbins orthodoxes qui meurent du cholestérol. La nourriture casher les rend aussi malades que les autres.

Mais en fait, ce que ce récit apporte c’est de s’intéresser à la nourriture, à regarder ce que l’on mange :

« La première loi talmudique sur la nourriture qui est le lien le plus intime avec le divin, pour ceux qui croient et le lien, le plus intime avec l’humanité pour ceux qui ne croient pas […] commence par : Regarde ce que tu manges.

C’est la première loi, d’examiner ce qu’on mange.

Je vois tous les jours des gens qui sont en train d’examiner plus que jamais ce qu’ils mangent.

Or ce que l’on mange nous tue, c’est clair.

Mais avant de mourir on a le temps de réfléchir.

On est assassiné par ce monde-là, mais il est consommable.

Certains se sont demandés pourquoi l’homme pouvait comprendre un peu le cosmos, peu se sont demandés pourquoi le cosmos est consommable. »

Le talmudiste s’intéresse ensuite aux mots. Et il explique notamment que le christianisme a traduit des mots hébreux par des concepts qui n’appartiennent pas au judaïsme :

« Il y a une énorme méprise sur le judaïsme lié à une grande histoire culturelle. Je veux en venir aux mots par exemple.

En hébreux, il n’y a pas de mot qui signifie « interdit », en fait si on traduit le mot qui est devenu interdit en français, ce mot signifie « attaché ». Cette chose qui vous attache ou à laquelle vous vous attachez. »

Aujourd’hui on parlerait peut être d’addiction. N’en est-il pas ainsi, par exemple, pour le sucre qui crée de l’addiction ?

« Ce qui est devenu « permis » voulait dire à l’origine « libéré ». Ce qui t’attache d’un côté, ce qui te libère de l’autre côté. »

On interdirait donc des choses qui nous aliéneraient et on nous autorise des choses qui nous libèrent.

Salfati résume :

« On nous incite à nous libérer. Quand on te dit ceci te libère, ceci t’attache, c’est autre chose que de la morale. Le Dieu que le christianisme a rendu rétrospectivement les juifs responsables, les juifs n’y sont pour rien. Il n’y a pas de mot « Dieu » dans toute la Torah. Il y a dix noms qui ont été traduits par Dieu, mais originellement ces noms n’ont rien à voir avec cette affaire. […] De soi-même l’homme choisit ce qu’il mange, ce qu’il peut attraper. Au départ les hommes sont des chasseurs, ils veulent attraper ce qui est le plus facile, ce qui est le plus proche. Manger un lion c’est difficile […] L’animal sauvage est difficilement consommable.»

Et l’animal sauvage fait partie des interdits alimentaires de la cacherout.

Et le lien le plus évident avec le sacré n’est-il pas finalement que l’organe qui permet de parler est aussi celui qui permet d’absorber les aliments qui nourrissent notre corps :

« Manger, c’est penser. On parle et on mange par le même organe qui est un trou qui est la bouche.

C’est curieux symboliquement que ce qu’on fait rentrer est la nourriture et ce qui en ressort c’est la parole.»

<1260>

Vendredi 28 juin 2019

«Au Japon la poterie, la complexité sociale et la sédentarité ont précédé l’agriculture»
Jean-Paul Demoule

Donc dix mille ans avant notre ère l’agriculture nait au Moyen-Orient. Puis dans d’autres régions du monde, très vite en Chine et en Nouvelle Guinée (-9000), puis en Amérique du Sud et en Amérique Centrale vers -5000.

Hier nous nous demandions si c’était une bonne idée d’inventer l’agriculture et si on pouvait s’en passer.

En tout cas, il y a une région du monde qui s’en est passée longtemps : le Japon.

Ainsi cet article de la revue « l’Histoire » : <Déroutante préhistoire du Japon…> nous apprend que c’est seulement vers 300 avant notre ère que l’agriculture a fait son apparition au Japon. Dix mille ans après les premiers villages ! :

« La préhistoire japonaise est peu connue en France : les publications, très nombreuses, sont rarement écrites dans des langues occidentales et presque jamais en français. Pourtant l’archéologie y connaît un essor sans précédent, grâce à des moyens accordés pour l’essentiel au sauvetage des quelque 10000 sites découverts chaque année lors d’opérations d’aménagement.

Les résultats sont spectaculaires : des sites préhistoriques entiers reconstitués avec leurs dizaines de bâtiments de bois et leurs musées dotés des derniers perfectionnements audiovisuels reçoivent chaque année des centaines de milliers de visiteurs. Ils posent aussi des problèmes passionnants.

Pour se limiter aux dix derniers millénaires avant notre ère, le Japon offre en effet une image qui s’oppose presque point par point à l’évolution du Bassin méditerranéen et de l’Europe pendant la même période. »

L’article a été écrit par l’historien Jean-Paul Demoule professeur de protohistoire européenne à l’université de Paris I. Il est l’auteur d’un livre sur l’époque qui m’occupe depuis le début de la semaine : « Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’Histoire » et qui a pour sous-titre « Quand on inventa l’agriculture, la guerre et les chefs ». Ce livre j’aurai bien aimé l’emprunter à la bibliothèque pour approfondir ma réflexion mais il était déjà prêté.

Jean-Paul Demoule rappelle comment les évènements se sont enchainés dans le Croissant fertile, en Chine et ailleurs :

Il y a eu dans nos régions, on le sait, une « révolution néolithique » : la sédentarisation, dans le Levant méditerranéen et, vers 10000 avant notre ère, de petits groupes de chasseurs-cueilleurs qui ont fini par domestiquer les céréales ainsi que les moutons, les chèvres, les bœufs et les porcs.

Deux à trois millénaires plus tard, la poterie est inventée. Cette stabilité des ressources alimentaires provoque un accroissement démographique continu. D’où une migration en auréole autour de cette région d’origine, aboutissant à la colonisation de l’ensemble de l’Europe à partir de 6500 avant notre ère. Et une complexité sociale croissante, favorisant, au moment où apparaît la métallurgie, l’émergence des premiers États, en Égypte et en Mésopotamie, vers 3000 avant notre ère.

Or, à cette succession si bien établie qu’elle nous paraît la seule voie qu’ait pu suivre l’humanité tout entière on la retrouve en Chine, au Mexique ou au Pérou, le Japon oppose un tout autre schéma. »

La séquence connue dans les pays de l’invention de l’agriculture peu de temps après 10 000 avant notre ère peut se synthétiser ainsi :


Alors qu’au Japon, selon Jean-Paul Demoule nous assistons à cet enchaînement :

Au Japon ce sont donc des chasseurs-cueilleurs qui commencent à fabriquer de la poterie. L’article de la revue « L’Histoire » parle de poterie grossière, à fond conique, parfois décorée sommairement d’impressions de doigts.

Il semble que ce soit avec celle de la Chine du Nord, à peu près contemporaine, la plus ancienne du monde. Cette tradition technique qui va peu à peu se développer aura pour nom : « La période jomon » qui s’étend de 11000 à 300 avant notre ère.

Les japonais n’ont pas été précurseurs en matière d’agriculture mais en matière de poterie ils l’ont été.

Sur ce site japonais en langue française : « La céramique japonaise à travers les âges » nous pouvons lire :

« La poterie commença dans l’Archipel nippon il y a treize mille ans, ce qui, à la lumière des plus récentes découvertes, semble être la précocité sur n’importe quel site du monde. Les plus communes étaient les grands pots profonds à bouillir l’eau. Les ustensiles étaient alors montés au colombin et simplement décorés en roulant ou en appliquant sur la surface encore humide des cordes tressées. C’est cette décoration “cordée” qui valut à la poterie de cet âge fort reculé l’appellation de jomon doki (jo = corde ; mon = motif, doki = poterie). Il y a quelque cinquante siècles donc, cette période Jomon produisait déjà des dessins d’un dynamisme fabuleux, dont cette décoration de vagues furieuses soulevant les bords de certains pots, et autres motifs fantasques ou extravagants décorant l’extérieur. »

Non seulement la poterie a précédé l’agriculture, mais même la complexité sociale. Alors que dans le récit que nous avons l’habitude d’entendre, seule l’agriculture permettait d’obtenir la complexité de l’organisation sociale :

« A partir de 10000 avant notre ère s’achève la dernière glaciation et commence l’actuelle période climatique. Cette amélioration de l’environnement permet aux premiers « Jomons » de se sédentariser en exploitant les ressources naturelles : chasse du sanglier, du cerf et du singe ; exploitation intensive des ressources lacustres et marines poissons, coquillages ; collecte des plantes sauvages, essentiellement des variétés de noix, de glands et de châtaignes, stockés dans des silos. Cette gestion du milieu naturel autorise une sédentarisation qui prend des formes spectaculaires. Les villages peuvent regrouper, à partir de 9000 avant notre ère, plusieurs dizaines de maisons, construites en bois et en terre, de forme circulaire puis quadrangulaire. Haches polies pour travailler le bois et meules pour fabriquer des farines sont alors en tous points identiques à celles qui, au Proche-Orient et en Europe, caractérisent les sociétés néolithiques.

Pourtant, ce terme de « néolithique », qui sert en Europe à désigner un mode de production fondé sur l’agriculture et l’élevage, ne convient pas au Japon. On n’y a trouvé aucune trace de domestication animale, hormis celle du chien, destiné à la chasse et non à l’alimentation. La culture du riz et du blé semble bien malgré quelques rares témoignages, ténus et discutés absente. En revanche, il n’est pas exclu que des arbres comme le châtaignier aient fait l’objet d’une exploitation contrôlée, une sorte d’arboriculture qui reste encore à préciser ; ce pourrait également être le cas de quelques autres plantes locales.

Enfin, à partir de 5000 avant notre ère, et plus encore de 3000 le « Jomon moyen », on constate une manifeste complexité sociale. La taille des villages croît encore, les bâtiments et les pratiques funéraires se différencient, des rituels apparaissent, avec des constructions spécialisées, des objets non utilitaires : poteries à décors en relief exubérants, masques d’argile, figurines fémi nines, grands phallus en pierre…

Mais toujours aucune trace d’agriculture ni d’élevage. »

Finalement l’agriculture va quand même arriver au Japon probablement en provenance de la Corée.

« C’est seulement avec la période suivante, celle de la civilisation dite de Yayoï du nom d’un site archéologique situé dans l’agglomération de Tokyo, entre 300 avant et 300 après notre ère, que la céréaliculture et la riziculture font brusquement leur apparition, en même temps que la métallurgie du bronze et du fer.

C’est la conséquence de fortes influences continentales, principalement coréennes. Cette brève civilisation de Yayoï débouche sur la formation du premier État japonais, avec ses tumulus monumentaux les kofuns , mais également l’adoption du bouddhisme et de l’écriture, phénomènes venus eux aussi tout droit du continent.

Cette évolution spécifique appelle au moins deux réflexions. La première est qu’on observe dès la préhistoire du Japon cette alternance de périodes d’ouverture et de fermeture qui sont caractéristiques de toute son histoire. La culture de Jomon commence ainsi en symbiose avec le continent, et se termine sous son influence. La seconde est qu’entre les deux se sont déroulés dix millénaires d’une expérience totalement originale.

Mais pas totalement isolée : çà et là, autour de la Baltique, au Portugal, en Ukraine ou sur la côte nord-ouest américaine, des groupes de chasseurs-cueilleurs, vivant en général de ressources aquatiques, ont pu également développer des sociétés sédentaires, parfois même hiérarchisées. »

Et l’article de conclure :

« Si les agriculteurs l’ont finalement emporté partout grâce à leur supériorité démographique, ils n’étaient peut-être pas le seul avenir de l’humanité. »

Réflexion qui relance donc les débats d’hier sur cette idée, quand même saugrenue, de remettre en cause le caractère inéluctable du passage par l’agriculture.

<1259>

Jeudi 27 juin 2019

« Avons-nous eu tort d’inventer l’agriculture ?  »
Question posée par Jared Diamond, James Scott et quelques autres

La question peut paraître étonnante. Surtout après le mot du jour d’hier : « Je ne crois pas que l’on puisse imaginer un monde sans agriculture »

Pendant longtemps aucun d’entre nous n’aurait même pas pensé poser une telle question

On peut même se demander si cette question a un intérêt.

Homo sapiens a inventé l’agriculture et c’est tout !

Et maintenant nous en sommes où nous en sommes parce qu’homo sapiens a inventé l’agriculture et que nous ne pouvons revenir en arrière sur ce point.

Les tentatives d’<uchronie> sont souvent assez vaines et très incertaines.

Toutefois les personnes qui posent cette question nous apprennent beaucoup de choses.

Souvent on nous fait passer pour du progrès des évolutions beaucoup plus complexes, je veux dire dont une partie plus ou moins importante est régression.

Je pense que nous pouvons appliquer ce schéma à un certain nombre d’évolutions contemporaines.

Mais revenons à notre sujet : l’invention de l’agriculture a permis de nourrir une population bien plus importante, a permis de créer des villes de plus en plus grandes et des civilisations de plus en plus sophistiquées.

Wikipedia nous apprend que l’affirmation que l’agriculture apporta aux hommes une maîtrise accrue de leur approvisionnement en nourriture, est contredite depuis qu’on a découvert que la qualité de l’alimentation des populations néolithiques était généralement inférieure à celle des chasseurs-cueilleurs et que l’espérance de vie pourrait avoir été plus brève, en partie à cause des maladies.

Il semble que cette évolution fit baisser la taille moyenne d’homo sapiens de 1,78 m pour les hommes et 1,68 m pour les femmes, à respectivement 1,60 m et 1,55 m, et il a fallu attendre le XXe siècle pour que la taille moyenne humaine revienne à ses niveaux pré-Néolithiques..

Le néolithique apporta un accroissement de la population en raison d’une augmentation considérable des naissances qui parvint à compenser largement une augmentation du taux de mortalité. Wikipedia explique :

« En réalité, en réduisant la nécessité de porter les enfants (pendant les déplacements), la sédentarisation des populations néolithiques augmenta le taux de natalité en réduisant l’espacement des naissances. En effet, porter plus d’un enfant à la fois est impossible pour des chasseurs-cueilleurs, ce qui entraîne un espacement entre deux naissances de quatre ans ou plus. Cet accroissement du taux de natalité était nécessaire pour compenser l’augmentation des taux de mortalité. Le paléodémographe Jean-Pierre Bocquet-Appel estime que sur cette période, le taux de fécondité est passé de 4-5 enfants à 7 enfants par femme en moyenne, entraînant une transition démographique importante avec un taux d’accroissement naturel de 1 %, faisant passer la population mondiale de 7 millions d’individus à 200 millions ».

Et puis l’organisation sociale allait évoluer considérablement : l’apparition du stockage des aliments et la constitution de réserves ont eu pour effet indirect la mise en place d’une classe de guerriers pour protéger les champs et les réserves des intrusions de groupes étrangers. Les surplus alimentaires rendaient possibles le développement d’une élite sociale qui n’était guère impliquée dans l’agriculture, mais dominait les communautés par d’autres moyens et par un commandement monopolisé. Bref, l’inégalité était en marche.

Du chasseur cueilleur debout pour cueillir et chasser on est passé à l’homme courbé sur son lopin de terre.

Par ailleurs les maladies se répandaient bien davantage que du temps des chasseurs-cueilleurs.

Wikipedia explique que

« Des pratiques sanitaires inadéquates et la domestication des animaux peuvent expliquer l’augmentation des morts et des maladies pendant la révolution néolithique, puisque les maladies se transmettaient des animaux aux humains. Quelques exemples de maladies transmises des animaux aux humains sont la grippe, la variole et la rougeole. »

Le premier qui s’est sérieusement attaqué à cette question semble être l’américain Jared Diamond, géographe, biologiste évolutionniste notamment par son ouvrage publié en 1997 : « De l’inégalité parmi les sociétés » (prix Pulitzer 1998).

Le titre original est : « Guns, Germs, and Steel » (Armes, germes et acier).

Diamond situe l’origine de sa démarche dans un échange avec Yali, un politicien de Nouvelle-Guinée. S’interrogeant sur les inégalités entre les sociétés européennes et la Nouvelle-Guinée qui fut colonisée par ces dernières pendant deux cent ans, Yali demanda à Diamond de se prononcer sur l’origine des inégalités dans la répartition des biens et technologies que les Européens ont apportés avec eux et dont les peuples de Nouvelle-Guinée sont par contraste si cruellement dépourvus.

Dans son livre, Diamond va d’abord récuser l’idée d’une supériorité génétique ou morale des Européens pour mieux mettre en lumière l’importance des facteurs écologiques. Les inégalités entre les sociétés ne reflètent pas tant des différences raciales ou culturelles qu’elles ne s’expliquent par les opportunités de complexification offertes par la géographie aux sociétés eurasiennes qui s’enracinent dans le « Croissant Fertile » du Proche et Moyen-Orient. La civilisation européenne a pu conquérir le monde parce qu’elle a bénéficié d’un environnement privilégié et d’effets de rétroaction positifs induits par l’utilisation des ressources naturelles – animales et végétales – pour le développement de la société.

Et c’est dans ce livre que Jared Diamond va interroger le progrès qu’est sensé avoir été apporté par l’invention de l’agriculture.

Selon lui l’humanité était plus heureuse, plus égalitaire et en meilleure santé avant l’invention de l’agriculture et l’apparition des premiers États.

Une analyse de cet ouvrage et du suivant qu’a écrit Diamond ainsi que des critiques formulées contre sa thèse se trouve sur ce site mis en ligne par le collège de France <La vie des idées>.

En 2005, le livre a été adapté en un film documentaire en 3 parties de 55 minutes, produit par National Geographic Society, et diffusé sur Arte en avril 2008, sous le titre « Un monde de conquêtes ».

Vous pourrez visionner ce documentaire en plusieurs épisodes sur <Un monde de conquêtes>.

J’ai trouvé aussi un article de Jared Daimond, qui a précédé sont livre, traduit en français sur ce site : <La pire erreur de l’histoire de l’humanité : l’agriculture ?>

Le magazine Books qui essaye de faire la part des choses introduit le sujet de cette manière et surtout évoque un nouvel ouvrage traduit en français en 2019 : « HOMO domesticus » :

« L’humanité était plus heureuse, plus égalitaire et en meilleure santé avant l’invention de l’agriculture et l’apparition des premiers États. Cette thèse, déjà formulée par Jared Diamond dans les années 1980, est reprise et approfondie par le politologue et anthropologue américain James Scott dans un livre traduit en français, Homo domesticus.

Le néolithique a représenté selon lui une véritable catastrophe, y compris sur le plan sanitaire. Il y voit l’origine des travers les plus détestables des sociétés humaines, dont nous sommes toujours les victimes. L’archéologue britannique Steven Mithen, spécialiste de la période qui a immédiatement précédé le néolithique, fait l’éloge du livre et abonde dans le sens de l’auteur.

Mais tout le monde n’est pas d’accord. Après les critiques formulées par un écologue britannique, nous donnons la parole à un spécialiste américain de l’histoire de l’agriculture, Mark Tauger. La Mésopotamie n’était pas l’enfer ! Si l’on observe aussi que les sociétés de chasseurs-cueilleurs n’étaient pas toutes paisibles et égalitaires, on aboutit à un tableau d’une grande complexité, dans lequel les arguments font pencher la balance tantôt d’un côté, tantôt de l’autre.  »

Pour James Scott également, l’invention de l’agriculture a entraîné des effets pervers en série. En se fixant dans des villages et en vivant en symbiose avec les animaux domestiques, les humains se sont privés de sources alimentaires diversifiées et ont contracté toutes sortes de maladies. La création des cités-États qui s’en est suivie a renforcé les inégalités.

Même dans les conditions les plus extrêmes, les chasseurs-cueilleurs n’avaient pas à lutter constamment pour leur survie et disposaient de temps libre. I

Et le magazine Books de détailler :

«  Le feu a changé les humains autant qu’il a changé le monde. La consommation d’aliments cuits a transformé nos organismes ; notre tube digestif s’est sensiblement raccourci, avec pour conséquence un surcroît d’énergie disponible pour le développement de notre cerveau. Le feu a aussi domestiqué Homo sapiens en lui apportant chaleur, protection et énergie. Si la maîtrise du feu marque le début du progrès humain vers la « civilisation », l’étape suivante – selon le récit traditionnel – a été l’invention de l’agriculture, il y a environ 10 000 ans. C’est l’agriculture, dit-on, qui nous a permis d’échapper à la pénible existence nomade des chasseurs-cueilleurs de l’âge de la pierre et de nous établir, de bâtir des villes et de créer les cités-États qui ont constitué le berceau des premières civilisations. Les gens y ont afflué car ils trouvaient, à l’abri de leurs épaisses murailles, sécurité, distractions et activités économiques. L’étape suivante a été l’effondrement des cités-États et les invasions barbares qui ont plongé les mondes civilisés – l’ancienne Mésopotamie, la Chine, la Méso-Amérique – dans les siècles obscurs. Les civilisations prospèrent puis s’effondrent. C’est du moins ce que nous dit le récit classique.

[…] Et si le récit classique était complètement erroné ? Et si les ruines antiques témoignaient davantage d’une aberration au regard du cours normal des affaires humaines que d’un passé glorieux dont nous devrions aspirer à perpétuer les prouesses ? Et si l’avènement de l’agriculture ne nous avait pas libérés mais au contraire asservis ? Scott propose un contre-récit nettement plus passionnant, ne serait-ce que parce qu’il se garde de toute autosatisfaction à l’égard de ce que l’humain a accompli. L’exposé qu’il fait du passé lointain n’entend pas mettre un point final au débat, mais il est sans aucun doute plus exact que celui auquel nous sommes habitués et fait apparaître les faiblesses de la pensée politique contemporaine, qui repose sur l’idée de progrès continu de l’humanité et sur l’idéal de la cité-État et de l’État-nation. Pourquoi l’humanité s’est-elle donc mise à l’agriculture ? Lors d’un colloque à Chicago en 1966, l’anthropologue Marshall Sahlins s’appuya entre autres sur les travaux de Richard Lee sur les !Kungs du Kalahari pour affirmer que les chasseurs-cueilleurs représentaient la « première société d’abondance » . Même dans les environnements les plus extrêmes, expliquait-il, les chasseurs-cueilleurs n’avaient pas à lutter constamment pour leur survie et disposaient de temps libre. Marshall Sahlins et ses inspirateurs sont peut-être allés un peu loin, omettant par exemple de prendre en compte le temps consacré à la préparation des aliments (il fallait en casser, des noix de mugongo !). Mais leur thèse était suffisamment étayée pour porter un coup sévère à l’idée que l’agriculture avait été un salut pour les chasseurs-cueilleurs : de quelque façon que l’on considère la question, l’agriculture représente une charge de travail plus lourde et demande un effort physique plus important que les activités de chasse et de cueillette ; et plus on en apprend, fait valoir James Scott, plus les chasseurs-cueilleurs apparaissent sous un jour favorable, si l’on en juge par leur régime alimentaire, leur santé et leur temps libre. »

Cette thèse est donc contredit par Mark Tauger : « Ce n’était peut-être pas l’enfer »

Yuval Noah Harari prend dans son livre « Sapiens » nettement parti pour James Scott et a cette expression : « Le choix de la sédentarité est la plus grande arnaque que l’humanité ait connue »

Il le répète dans cet article de Philosophie Magazine : <Auriez vous préféré être chasseur-cueilleur>.

En conclusion :

Nous avons l’agriculture et notre quête actuelle c’est d’en garder une de qualité et que l’industrie ne pervertisse pas trop.

Mais ces réflexions montrent l’écart entre le récit du progrès éternel et la réalité de ce que l’on peut connaître aujourd’hui. Car même si Diamond ou Scott sont critiqués certaines de leurs découvertes et affirmations ne sont pas remises ne causes, notamment l’asservissement de l’agriculteur et les maladies qui ont été générés par cette évolution.

Par ailleurs concernant la qualité nutritionnelle, la perte de taille de l’homme du Néolithique n’est pas non plus contesté.

L’agriculture enfin a contribué à une perte immense de la biodiversité des plantes en se focalisant sur celles qui, avant tout, étaient plus rentables.

<1258>

Mercredi 26 juin 2019

« Je ne crois pas que l’on puisse imaginer un monde sans agriculture. »
Michel Serres

Hier nous avons vu les laboureurs l’emporter sur les chasseurs-cueilleurs dans la révolution du néolithique. Les sédentaires ont remplacé les nomades.

Bien sûr ce n’était pas aussi simple que cela, l’Histoire et la vie sont complexités.

Mais restons sur cette simplification.

Aujourd’hui on parle aussi des nomades et des sédentaires.

Les nomades sont les élites mondialisées qui partout sont chez eux. Enfin, ils sont davantage chez eux dans les métropoles que dans les territoires périphériques

Raphael Glucksmann reconnaissait dans <cette interview> se sentir culturellement plus chez lui à New York et à Berlin qu’en Picardie. Il faut être juste, il le regrettait et trouvait cela anormal.

Les sédentaires sont plutôt les perdants de la mondialisation.

Beaucoup d’agriculteurs qui sont les sédentaires par excellence, sont les perdants de l’économie moderne.

Dans son livre «The Road to Somewhere» le britannique David Goodhart estime que la division gauche/droite a perdu beaucoup de sa pertinence. Il propose un nouveau clivage entre ceux qu’il appelle « les Gens de Partout » (anywhere) et « le Peuple de Quelque Part » (Somewhere). Les premiers, les Gens de Partout ont bénéficié à plein de la démocratisation de l’enseignement supérieur. Ils sont bien dotés en capital culturel et disposent d’identités portables. Ils sont à l’aise partout, très mobiles et de plain-pied avec toutes les nouveautés.

Les membres du Peuple de Quelque Part sont plus enracinés. Ils habitent souvent à une faible distance de leurs parents, sur lesquels ils comptent pour garder leurs enfants. Ils sont assignés à une identité prescrite et à un lieu précis. Ils ont le sentiment que le changement qu’on leur vante ne cesse de les marginaliser, qu’il menace la stabilité de leur environnement social. Ils sont exaspérés qu’on leur ait présenté la mondialisation et l’immigration de masse comme des phénomènes naturels, alors qu’ils estiment que ce furent des choix politiques, effectués par des politiques et des responsables économiques appartenant aux Gens de Partout.

Brice Couturier a développé ces réflexions dans sa chronique du <15 mai 2017> et je l’avais évoqué lors du mot du jour consacré à « Die Heimat »

Le Mensuel « Philosophie Magazine », publié le 28/04/2016, a consacré un dossier sur le même sujet : « Nomades contre sédentaires, la nouvelle lutte des classes

Et un des articles de ce dossier a donné la parole au philosophe malicieux : Michel Serres.

Et je ne peux m’empêcher de partager cet article dans lequel Michel Serres, dans une de ses itinérances spéculatives dont il avait le secret convoque le mythe de Caïn et Abel pour parler des nomades et des sédentaires, des chasseurs-cueilleurs et des agriculteurs. Et bien sûr, il prend le parti de celui qui n’a pas le beau rôle : Caïn, l’agriculteur.

Michel Serres narre d’abord l’histoire :

« Au départ, l’histoire est simple : Abel, le berger, offre à Jéhovah des agneaux, son frère Caïn, le cultivateur, des fruits et des légumes issus de son travail de la terre. Jéhovah accepte les offrandes du premier mais pas celles du second, qui jalouse cette préférence.

Cependant, oublions Dieu et parlons d’histoire : Caïn est né au Néolithique avec l’agriculture ; Abel, tout éleveur qu’il est, est demeuré chasseur-cueilleur, errant au gré des nécessités de sa subsistance. Abel est l’homme ancien, né au Paléolithique supérieur. Abel et Caïn rejouent en effet le conflit anthropologique entre le chasseur-cueilleur et l’agriculteur, le nomade et le sédentaire. »

Conflit qui se termine par le meurtre :

« Le meurtre montre combien l’équilibre est difficile à trouver. Abel cherche l’herbe tendre pour ses bêtes, les fruits mûrs et le gibier pour se nourrir. Ses troupeaux traversent l’emblavure préparée à la sueur de son front par Caïn, forcé de vivre sédentaire pour semer ou récolter. Le premier qui, « ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi » fut, non pas le fondateur de la société civile, comme l’écrit Rousseau, mais celui de l’agriculture. Poussé à ce geste par les nécessités de la culture, il déclencha la guerre. Caïn, c’était donc lui, ferme son lopin et le défend, bec et ongles, de toute incursion. Mais Abel, comme Rémus, défiant plus tard Romulus, saute la limite et trouve la mort au fond d’un sillon. La querelle est inéluctable… et sans fin.  »

Le journaliste pose la question : « Pourquoi sans fin ? » et Michel Serres évoque ce conflit des nomades et des sédentaires à travers l’Histoire.

« Parce qu’Abel le nomade est le préféré de Dieu, traduisez le préféré de l’histoire. Depuis la Bible, le peuple élu est un peuple de pasteurs, et le Moyen-Orient, région où s’inventent l’agriculture et la tradition pastorale, est le théâtre de cet affrontement.

Mais dans l’histoire, malgré le meurtre originel d’Abel, ce sont toujours les nomades qui gagnent.

Les lointains descendants des chasseurs-cueilleurs sont les conquérants à cheval, nomades et pasteurs guerriers comme Attila qui défia l’Empire romain au V siècle, ou Gengis Khan, venu de Mongolie au XII siècle pour envahir la Chine, l’Asie centrale, et construire le plus grand empire de tous les temps en ravageant en Eurasie l’équivalent de 25 % de la population mondiale, essentiellement paysanne en ces régions. Gengis Khan, Attila, c’est la vengeance d’Abel.

Vient ensuite la féodalité où le noble asservit le cultivateur.

La noblesse ne cultive pas ; elle chasse. Abel est le seigneur qui chasse sur les terres exploitées par des Caïn serfs.

L’image de nos livres d’histoire est bien connue : les nobles passent au grand galop, comme un orage, sur le travail des manants et saccagent leurs fruits.

Ce n’est pas un hasard si la tradition cardinale de l’aristocratie fut la chasse à courre.

La noblesse venge Abel le nomade, qui réduit alors Caïn le sédentaire à l’esclavage et, souvent, le tue. Inversement, on raconte qu’une partie de la Révolution française a été faite par des paysans qui voulaient chasser, droit réservé aux nobles… […] »

Et Michel Serres parle d’aujourd’hui, des bourgeois qui font l’éloge de l’errance et des traders qui spéculent sur les aliments.

« […] l’aristocratie errante d’aujourd’hui est en réalité la bourgeoisie possédante qui tient le commerce et l’industrie – il n’y a que les bourgeois pour faire l’éloge de l’errance !

Ces Abel ont pressuré à mort l’agriculture des Caïn et sont en train ainsi de détruire le monde. […]

La punition de Caïn se perpétue. La tradition relate qu’après avoir tué son frère Abel, Caïn erra sur la Terre, poursuivi par l’ire divine et surveillé par son oeil ubiquiste.

Le casanier fut condamné à devenir un émigré, à devenir nomade à son tour. Par les études, en effet, par le travail, pour les uns par les vacances, pour les autres forcés par la famine ou la guerre, nous sommes tous, riches ou misérables, devenus des nomades ; rares sont ceux qui ont l’heur de ne pas errer sur la Terre. Nous sommes des Caïn maudits devenus petits-fils d’Abel qui assassinons tous les jours les sédentaires qui demeurent […] les autoroutes, la croissance des faubourgs, les rails du TGV et les aéroports, engorgés d’errants, saccagent les champs fertiles et, parfois, des vignobles sacrés. Les plus grands nomades contemporains, ce sont les traders, affranchis de tout territoire, qui spéculent sur les produits alimentaires, ce qui est pour moi le crime absolu des Abel contre les Caïn modernes.

Cette spéculation est probablement responsable de la plupart des famines dans le monde, alors que les révolutions vertes ont peu ou prou résolu les questions alimentaires au niveau de la production.

Caïn, paysan sédentaire et producteur d’aliments, est le personnage le plus persécuté de la planète. »

Et puis il finit par le besoin de courir et pourtant d’habiter et de la nécessité des agriculteurs pour nous nourrir.

« […] Qu’est-ce qu’un animal ? Par définition, un vivant qui court.

Il court pour quoi ? Pour attraper son gibier, pour échapper à ses prédateurs et pour mettre la plus grande distance entre lui et ses excréments.

L’animal court, mais il faut aussi qu’il mange, qu’il dorme, qu’il s’accouple, que la femelle allaite, qu’il protège ses enfants qui ne savent pas encore marcher ou voler, donc il doit aussi s’arrêter. Les oiseaux créent alors des nids, les renards des terriers et nous, les humains, des huttes, des tentes, des maisons… La tension archaïque qui précède la lutte entre bergers et agriculteurs se trouve au sein même de la faune, déchirée entre l’obligation de courir et celle d’habiter, de se déplacer le plus possible et de rester le plus possible. En tant que vivants, nous devons donc être à la fois nomades et sédentaires.

Y aura-t-il un jour la paix ?

On commence à voir des retournements de situation. Je ne crois pas que l’on puisse imaginer un monde sans agriculture, et toute l’écologie actuelle est un sauvetage de Caïn. Nous autres, errants féroces, oublions dangereusement que nous dépendons de Caïn le casanier pour boire et manger, c’est-à-dire survivre. Va-t-il se venger ? Je me souviens des disettes durant la dernière guerre. Les habitants des villes allaient crier famine dans les fermes voisines, priant le paysan de leur donner quelque grain pour subsister. Mon père et moi nous y rendions à bicyclette, pour échanger des heures de travail contre du lait, des œufs, un quart de cochon. J’ai vécu naguère le retournement à venir de cette tension fratricide entre Caïn et Abel. »

C’est beau, intelligent et déroutant comme du Michel Serres

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