Vendredi 29 juin 2018

« Éduque-la à la différence. Fais de la différence une chose ordinaire. Fais de la différence une chose normale. »
Chimamanda Ngozi Adichie,
conseil pour une jeune fille qui doit affronter un monde encore largement dominé par les hommes

J’ai entendu parler d’elle en janvier 2018 parce qu’elle avait été invitée par le Ministère des Affaires étrangères pour être la marraine de la troisième édition de la Nuit des idées, sur le thème « L’imagination au pouvoir » et que pour cette raison elle avait été invitée par plusieurs radios.

Une vidéo montre son intervention lors de cet évènement.

Le Point avait titré à cette occasion : «Chimamanda Ngozi Adichie enflamme le Quai d’Orsay»

Je lui avais consacré le mot du jour du <Vendredi 26 janvier 2018> qui portait pour exergue : « Nous devrions tous être féministes ! »

Et elle avait enthousiasmé Annie qui a acheté plusieurs de ses livres.

Et surtout un livre.

Elle l’a acheté plusieurs fois, parce qu’entre-temps elle l’offrait à des personnes qui lui rendait visite.

Ce livre, paru en mars 2017, Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe est une lettre en réponse à son amie Ijeawele, qui lui demandait conseil afin d’offrir à sa nouvelle-née une éducation féministe. Chimamanda Ngozi Adichie lui fait des propositions pour éduquer sa fille pour qu’elle soit féministe, féminine, humaniste et pleine de confiance.

C’est un livre qui n’a qu’une soixantaine de pages, mais la qualité et la profondeur d’un message n’a que peu à voir avec la quantité de mots et de phrases utilisés.

Après avoir simplement rappelé que :

«C’est magnifique ce que tu as fait là, mettre un être humain au monde. »

Puis lui avoir adressé quelques mots d’affection, elle débute les recommandations :

« Je n’ai pas de règles gravées dans le marbre. Ce que j’ai de plus proche d’une recette, ce sont mes deux «outils féministes » et c’est ce que je te propose en guise de point de départ.

Le premier outil, c’est ton postulat de base, la conviction ferme et inébranlable sur laquelle tu te fondes. Quel est ce postulat ? Voici ce qui devrait être ton postulat féministe de base: je compte. Je compte autant. Pas «à condition que ». Pas «tant que». Je compte autant. Un point c’est tout.

Le second outil est une question : peut-on inverser une proposition X et obtenir le même résultat ?

Prenons un exemple : beaucoup de gens pensent que, pour une femme, réagir de façon féministe à l’infidélité de son mari implique de le quitter. Pourtant, selon moi, rester peut également être un choix féministe, en fonction du contexte. Admettons que Chudi couche avec une autre femme et que tu lui pardonnes, serait-ce la même chose si c’était toi qui couchais avec un autre homme ? Si la réponse Chère Ijeawele, est oui, alors ta décision de lui pardonner peut être un choix féministe, parce qu’il n’est pas déterminé par une inégalité de genre. Malheureusement, dans la plupart des mariages, la réalité est que la réponse sera bien souvent non, et ce pour une raison fondée sur le genre — cette idée absurde selon laquelle «les hommes sont ainsi» (ce qui signifie que l’on exige bien moins des hommes).

Et puis elle énumère toutes ses suggestions.

La première :

« Sois une personne pleine et entière. La maternité est un magnifique cadeau, mais ne te définis pas uniquement par le fait d’être mère. Sois une personne pleine et entière. Ce sera bon pour ton enfant. L’Américaine Marlene Sanders, pionnière du journalisme et première femme à couvrir la guerre au Vietnam (et qui avait elle-même un petit garçon), a un jour donné ce conseil à une consœur plus jeune : « Ne vous excusez jamais de travailler. Vous aimez ce que vous faites, et aimer ce que vous faites est un merveilleux cadeau à offrir à votre enfant. » Je trouve ce conseil extrêmement sage et émouvant. Tu n’es même pas obligée d’aimer ton travail ; tu peux te contenter d’apprécier ce que t’apporte ton travail : la confiance, le sentiment d’accomplissement que tu acquiers en étant active, en gagnant ta vie. »

« Accorde-toi le droit d’échouer. Une jeune mère ne sait pas forcément comment calmer un bébé qui pleure. Ne pars pas du principe que tu devrais tout savoir. Lis des livres, cherche sur Internet, demande à des parents plus expérimentés, ou essaie tout simplement en tâtonnant. Mais surtout, ne perds jamais de vue le fait de rester une personne pleine et entière. Accorde-toi du temps pour toi. Satisfaits tes propres besoins. »

Point important aussi, elle affirme l’idée de bannir l’idée du vocabulaire de l’aide :

« Quand nous disons que les pères aident, nous suggérons que s’occuper des enfants est un territoire appartenant aux mères, dans lequel les pères s’aventurent vaillamment. »

Quand un père s’occupe de son enfant, il s’occupe de son enfant et ce n’est que normal. En aucune manière il n’aide la mère.

Et je cite encore quelques conseils :

– « « Parce que tu es une fille » ne sera jamais une bonne raison pour quoi que ce soit. Jamais. »

– « Le bien-être des femmes ne doit jamais dépendre de la bienveillance des hommes. »

– « Apprends-lui à questionner les mots. Les mots sont les réceptacles de nos préjugés, de nos croyances et de nos présupposés. »

– « Apprends-lui à poser des questions comme celles-ci : quelles sont les choses que les femmes ne peuvent pas faire parce que ce sont des femmes ? Ces choses possèdent-elles un certain prestige dans notre société ? Si c’est le cas pourquoi seuls les hommes peuvent-ils faire ce qui a du prestige ? »

– « Apprends-lui à ne pas se soucier de plaire. Aucune fille ne devrait chercher à se rendre aimable mais toujours veiller à être pleinement elle-même, une personne sincère et consciente que les autres sont humains autant qu’elle. »

– « Apprends-lui à être sincère. Et bienveillante. Et courageuse. Encourage-la à exprimer ses opinions, à dire vraiment ce qu’elle pense, à parler vrai. »

– « Dis-lui qu’elle n’est pas seulement un objet qu’on aime ou qu’on n’aime pas, elle est également un sujet qui peut aimer ou ne pas aimer. »

– Chimamanda Ngozi Adichie insiste sur l’importance d’expliquer aux enfants, en particulier aux filles, les privilèges et les inégalités, et l’éthique de reconnaître sa dignité à toute personne en même temps que reconnaître les personnes mal intentionnée à leur égard.

– « Être féministe, c’est comme être enceinte. Tu l’es ou tu ne l’es pas. »

– « Éduque-la à la différence. Fais de la différence une chose ordinaire. Fais de la différence une chose normale. Apprends-lui à ne pas attacher d’importance à la différence (…). Parce que la réalité de notre monde, c’est la différence. Et en l’éduquant à la différence, tu lui donnes les moyens de survivre dans un monde de diversité. »

Mais Chimamanda Ngozi Adichie rappelle aussi que donner une éducation féministe aux filles n’implique pas de les contraindre à refuser la féminité. Cette femme est une féministe flamboyante qui assume son féminisme et sa capacité de séduction. Elle ne s’oppose pas aux hommes, elle les entraîne simplement à entrer avec elle dans le combat féminisme qui n’est pas autre chose que de mettre la femme à sa vraie place, la place égale à l’homme : «Je compte autant» . Et pourtant c’est loin d’être le cas dans nos pays et encore bien davantage dans la plupart des pays du monde. Et parmi ces pays, il semblerait que le pire soit l’Inde.

C’est pourquoi le combat de Chimamanda Ngozi Adichie est si important.

Comme est important un ressourcement par le silence. Silence que je commence à partir de lundi. Le prochain mot du jour, si tout va bien, est prévu pour le lundi 3 septembre.

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2 réflexions au sujet de « Vendredi 29 juin 2018 »

  • 29 juin 2018 à 12 h 46 min
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    Personnellement j’ai eu 3 filles toutes 3 élevées comme j’aurais pu élever des garçons au moins sur le plan culturel.
    Toutes les personnes que je fréquente ou que j’ai fréquenté de près ou de loin avaient une conception similaire.
    Il est vrai que cela reste très éloigné de pratiques quotidiennes dans une grande partie du monde et même pour partie en France encore.
    C’est vrai aussi qu’il y a encore des bastions à investir dans la société mais il serait souhaitable d’évoquer parallèlement cet aspect de la modernité pour ne pas donner l’impression de céder à la mode des contritions de bonne conscience.
    Bonne vacances au mot du jour en attendant le mot de la rentrée

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    • 29 juin 2018 à 14 h 57 min
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      Je travaille dans une grande Administration régalienne à sa tête il y a un directeur, il est assisté de 3 directeurs de pôle qui ont chacun un adjoint. Le “staff” comprend donc 7 homo sapiens tous du genre mâle.
      Plus haut au niveau de l’Etat les 7 premiers personnages de l’Etat : Le président de la république, le premier ministre, les présidents du sénat, de l’assemblée nationale, du Conseil constitutionnel, le vice président du Conseil d’Etat, le premier président de la Cour de Cassation sont tous des hommes !
      Il me semble (à vérifier) que sur les 40 PDG des entreprises du CAC 40 il y a une femme et 39 hommes.
      Ces simples faits montrent l’ampleur du problème et le peu de célérité à faire progresser les choses.
      Quand Chimamanda Ngozi Adichie écrit qu’il est essentiel que chaque femme puisse dire : “Je compte autant” elle dit une évidence qui n’est pas entrée dans la réalité, même pas, certainement pas en France.

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