Mercredi 24 janvier 2018

« Qu’est-ce qui s’était passé depuis dix ans pour qu’il y ait soudain tant de choses à dire, à dire de si urgent que çà ne pouvait pas attendre ? »
Philip Roth, dans son livre « Exit le Fantôme »

J’évoquais dans le millième mot ma perception de l’incommensurabilité de mon ignorance. Philip Roth est selon plusieurs commentateurs un des plus grands écrivains vivants, or je n’ai jamais rien lu de cet auteur.

C’est encore Alain Finkielkraut qui a cité à deux reprises un extrait d’un de ses livres : « Exit le Fantôme ».

Cet extrait évoque cet incroyable évolution de notre monde où tout le monde possède un téléphone portable et surtout où un nombre incroyablement important de personnes trouvent normal de téléphoner à tout moment et de révéler dans un bus, un métro un train ou même dans la rue des détails intimes qui ne regardent pas les autres. Et surtout qui quand les autres me ressemblent n’ont en strictement rien à faire et plus encore sont extraordinairement gênés de cette situation.

Comme je suis effaré quand je vois des parents pendus à leur téléphone, alors que leurs enfants qui leurs donnent la main n’ont qu’un souhait qu’ils reviennent dans la vraie vie, daignent les regarder et parler avec eux.

Je trouve l’invention du téléphone portable tout à fait utile et intéressant pour beaucoup de situations dans la vie. Mais pour autant cela ne m’empêche pas de constater les dérives et les conséquences fâcheuses d’une trop grande addiction à cet outil. J’ai évoqué ces sujets lors de plusieurs articles.

Lors du mot du jour Mardi 10 février 2015 je découvrais le mot «nomophobie » contraction de l’expression anglaise « no mobile phobia » qui correspond à la peur panique de se retrouver sans téléphone portable. J’évoquais l’étude d’un doctorant américain :

« Pendant un déjeuner avec une amie, Russell Clayton, doctorant à l’université du Missouri, a la surprise de voir sa convive le laisser précipitamment parce qu’elle a oublié son téléphone portable. Interloqué, il a l’idée de se pencher sur le sentiment de manque, voire de peur, qui habite certaines personnes lorsqu’elles sont séparées de ces petits objets devenus visiblement indispensables.

Dans une étude intitulée « The Impact of iPhone Separation on Cognition, Emotion and Physiology » (« L’impact de la séparation d’avec son mobile sur la cognition, l’émotion et la physiologie »), publiée le 8 janvier, Russell Clayton, doctorant à l’université du Missouri, s’étend sur cette « nomophobie » et arrive à deux conclusions :

  • Le téléphone portable est devenu « une extension de nous-même », à la manière du sonar de certains animaux, si bien qu’on peut parler d’ «iSelf », de « soi connecté ». »
  • Privé de son mobile, la personne souffrant de « nomophobie » a l’impression d’avoir perdu une part d’elle-même, et cela « peut avoir un impact négatif sur ses performances mentales ».

Le mot du jour du Jeudi 20/10/2016 évoquait un livre du philosophe italien Maurizio <Mobilisation Totale ; L’appel Du Portable>, paru en août 2016 et où il arrivait à cette conclusion :

« Avoir le monde en main, [signifie à coup sûr] automatiquement aussi, être aux mains du monde »

Ce livre se penchait sur ce phénomène de société engendré par les smartphones qui est la connexion permanente au monde et montrait comment cette sollicitation permanente se transformait en dispositif de mobilisation asservissante.

Mais l’extrait du livre de Philip Roth que m’a fait découvrir Finkielkraut est encore plus explicite, en raison de la qualité de plume de l’écrivain américain.

En faisant des recherches sur Internet j’ai appris que dans plusieurs de ses romans on retrouve le même héros emblématique qu’on présente comme son double littéraire, Zuckerman.

Dans le livre « Exit le Fantôme », Zuckerman est âgé, il a plus de soixante-dix ans et s’est fait opéré d’un cancer de la prostate. Cette opération a eu pour conséquences la perte du désir sexuel et l’incontinence. Il a passé onze ans de solitude dans sa maison perdue dans la campagne du Massachusetts, pour ne pas avoir à subir l’humiliation citadine qu’il craint en raison de ses handicaps.

Et dans ce livre, il revient à New York pour une intervention chirurgicale.

Or, pendant ces onze ans a eu lieu l’explosion de l’utilisation des téléphones portables.

Philip Roth décrit sa stupéfaction devant cette évolution par ce morceau de littérature :

« Qu’est-ce qui m’étonna le plus pendant ces premiers jours passés à arpenter la ville ?

La chose la plus évidente : les téléphones portables.

Là-haut dans ma montagne le réseau ne passait pas et en bas, à Athéna, où il passe, je voyais rarement des gens parler au téléphone en pleine rue sans le moindre complexe.

Je me rappelais un New York où les seules personnes qu’on voyait remonter Broadway en se parlant toutes seules étaient les fous.

Qu’est-ce qui s’était passé depuis dix ans pour qu’il y ait soudain tant de choses à dire – à dire de si urgent que çà ne pouvait pas attendre ?

Partout où j’allais, il y avait quelqu’un qui s’approchait de moi en parlant au téléphone, et quelqu’un derrière moi qui parlait au téléphone.

A l’intérieur des voitures, les conducteurs étaient au téléphone. Quand je prenais un taxi, le chauffeur était au téléphone.

Moi qui pouvait passer souvent plusieurs jours de suite sans parler à personne, je ne pouvais que me demander de quel ordre était ce qui s’était effondré, qui jusque-là tenait fermement les gens, pour qu’ils préfèrent être au téléphone en permanence plutôt que de se promener à l’abri de toute surveillance, seuls un moment, à absorber les rues par tous les sens et à penser aux millions de choses que vous inspirent les activités d’une ville.

Pour moi, cela avait aussi quelque chose de tragique.

Éradiquer l’expérience de la séparation ne pouvait manquer d’avoir un effet dramatique.

Quelles allaient en être les conséquences ?

Vous savez que vous pouvez joindre l’autre à tout moment, et si vous n’y arrivez pas, vous vous mettez en colère comme un petit dieu stupide.

J’avais compris qu’un fond de silence n’existait plus depuis longtemps dans les restaurants, les ascenseurs et les stades de base-ball.

Mais que l’immense sentiment de solitude des êtres humains produise ce désir lancinant, inépuisable, de se faire entendre, en se moquant totalement que les autres puissent surprendre vos conversations, tout cela me frappait par son côté étalage au grand jour. »

Il faut le regard étonné d’un homme qui n’a pas connu, au jour le jour, cette évolution pour nous révéler le ridicule, la vacuité, l’incongruité de ces situations d’aujourd’hui.

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Une réflexion au sujet de « Mercredi 24 janvier 2018 »

  • 24 janvier 2018 à 9 h 22 min
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    Si l’on regarde le monde d’aujourd’hui avec les yeux d’hier, on ne peut être que profondément troublé surtout lorsqu’on a connu, comme moi, l’époque du 22 à Asnières de Fernand Raynaud.
    L’humain est devenu un être horizontal, interconnecté, après avoir connu pendant des millions d’années une évolution vers la verticalité, ce n’est pas étonnant car la moitié du monde la plus peuplée ne voit plus le ciel et les étoiles à cause de la pollution lumineuse

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